Rue Jourdan, on voit surtout des gens traverser. Pas vraiment s’installer. Et c’est précisément là que Domenica ouvre sa seconde adresse. Non pas pour freiner Bruxelles, mais pour glisser un souffle méditerranéen dans un quartier habitué aux formats express. L’effet est immédiat : la brioche crée une petite rupture dans ce flux continu que la rue connaît depuis des années (une rue historiquement pensée comme un “passage court” entre Toison d’Or et le Palais de Justice).
Sur place, Marco De Biase, anthropologue de formation passé par le FNRS, explique les choses sans tourner autour : « Avec Domenica Caffè Siciliano, on a voulu quelque chose de très lisible : un produit, un geste, une identité. ». La phrase est quasi-minimaliste, mais surtout, elle confirme ce que l’on ressent en poussant la porte : Domenica n’ajoute pas un café de plus à la rue, elle installe une adresse où l’on reste. Une adresse où l’on goûte. Une adresse où la pause ressemble enfin à une pause (une denrée rare dans ce micro-quartier habitué à l’arrêt-minute).
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Bruxelles a tout vu, sauf ça
Et si l’on s’attarde, c’est parce qu’ici, Domenica ne travaille plus comme dans sa première adresse. On le sent dans la carte, plus ciblée, plus droite, aussi. La première adresse de Domenica, rue de Trèves, joue en effet la carte du panel gourmand : arancini, petites pizzas, croissants à la pistache, espresso serré. La seconde, rue Jourdan, prend un virage plus assumé, plaçant la brioche au centre. Une spécialisation qui pourrait sembler risquée (surtout dans une ville où le “je prends ceci et cela” est une habitude), mais qui fonctionne parce qu’elle est maîtrisée.
Sucrée, salée, en bun… la brioche sert de colonne vertébrale à la carte. Elle arrive en iris al forno, en maritozzo al pistachio, en brioche salata au jambon de Parme ou à la scamorza fumée. Chaque déclinaison reste stable, précise, lisible (une qualité rare dans ce type de produit qui, ailleurs, devient souvent trop sucré ou trop ventilé).
“On n’a rien réinventé. On a juste respecté la recette traditionnelle, tout comme on le ferait avec d’autres plats emblématiques de notre région”, nous a expliqué Marco. Et ce respect, quasi académique, s’entend dans la texture. La brioche est travaillée avec des artisans palermitains qui connaissent le geste depuis des générations ; une tradition transmise principalement au sein des familles pâtissières, notamment autour de Palerme et Catane.
La carte s’enrichit aussi de glaces artisanales, de boissons italiennes confidentielles comme la cedrata ou la chinotto (deux classiques restés longtemps cantonnés aux cafés de villages siciliens), et d’une carbonara en version classique, végétarienne ou végane. Une sobriété qui, paradoxalement, ouvre un champ beaucoup plus large qu’il n’y paraît.
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Un lieu qui change la donne
À l’intérieur, Domenica joue la carte d’une simplicité assumée. Les couleurs inspirées de Caltagirone se mêlent à un bois clair apaisant et l’espace se déroule sur deux niveaux. Le style ne mime pas la Sicile, mais il la suggère pour éviter le pastiche. Une proposition qui transforme le “Louise Village” davantage qu’un concept flamboyant ne l’aurait fait : on voit des gens prendre un café sans se presser, feuilleter un livre, partager un bun salé entre deux réunions. Alors oui, ce glissement est subtil, mais il rappelle ces “points d’arrêt” micro-accélérateurs d’identité locale. Autrement dit : ces adresses qui, sans en avoir l’air, reconfigurent une rue entière.
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Ce qu’on y a goûté
De multiples plats, bien évidemment. Pour commencer, l’iris al forno, une brioche sicilienne garnie de ricotta sucrée et de cannelle. Servie tiède, elle est souple, légèrement caramélisée sur les bords et parfaitement équilibrée. On retrouve ce goût simple et franc des pâtisseries de Palerme, où cette brioche se commande aussi bien le matin qu’en fin de journée.
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Le maritozzo al pistachio poursuit dans la même logique. Brioche moelleuse, crème pistache généreuse, et aucune lourdeur. Et c’est justement là que Domenica marque des points : la brioche garde sa tenue, la crème garde sa fraîcheur, et le tout reste lisible jusqu’à la dernière bouchée (un test que beaucoup de maritozzi échouent dès la troisième minute). Ici, tout reste en place. Rien ne s’écrase, rien ne dégouline.
Côté salé, la brioche salata montre comment la maison pousse l’exercice un peu plus loin. Garnie de jambon de Parme et de fromage italien fumé, elle reste stable en main et agréable en bouche. Le bun ne s’effondre pas, même avec une garniture chaude, et ça se mange debout sans catastrophe.
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La carbonara arrive ensuite. Une version classique, propre, avec un vrai travail sur le liant et la texture des pâtes. Deux déclinaisons végétarienne et végane complètent l’offre, pensées pour les habitués qui veulent une alternative sans perdre l’esprit du plat. Et pour finir juste : un affogato court et efficace, qui conclut la dégustation sans la plomber.
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Une manière cohérente de refermer une adresse qui s’inscrit clairement dans l’évolution de la scène italienne en Belgique. Car si Bruxelles a toujours compté des cafés italiens, l’offre d’aujourd’hui se déplace. Elle quitte la carte “Italie complète pour tout le monde” pour retrouver des savoir-faire nichés, des produits à forte identité (une évolution qu’on observe aussi à Liège ou Anvers, où les adresses italiennes se spécialisent de plus en plus). Et rue Jourdan, c’est un joli paradoxe : dans une rue qui porte le nom d’un général, c’est une spécialité sicilienne qui prend le commandement.