Rue Royale, palace Belle Époque, escalier monumental : on n’imaginait pas trouver l’un des bars les plus singuliers de Bruxelles précisément là, tapi sous les marches. Et pourtant. Le Corinthia Grand Hotel Astoria, ouvert en 1910, laissé vide pendant 17 ans et rouvert en décembre 2024 après une restauration de 150 millions d’euros, cache sous ses ors quelque chose d’inattendu : ni bar d’hôtel générique, ni concept trop conscient de lui-même. Dans le bar Under The Stairs, aux touches art déco, on pose son manteau, on commande, et le reste du monde peut attendre.
Voir cette publication sur Instagram
C’est dans ce cadre que Hannah van Ongevalle, première femme à remporter les Diageo World Class Belgian Finals et classée parmi les douze meilleurs bartenders au monde, a choisi d’installer sa première aventure solo après des années à The Pharmacy, son speakeasy familial à Knokke. Pour ce troisième menu, elle ne s’attaque ni à un ingrédient, ni à une région du monde. Elle s’attaque à l’amour. Pas la version Saint-Valentin, l’autre, celle du post-it sur le frigo, du message vocal trop long, de la chanson envoyée sans explication à 2h du matin.
Voir cette publication sur Instagram
À qui pense-t-on ce soir ?
Ce choix de sujet (qui aurait pu virer au concept mièvre entre les mains d’un.e. mixologue moins précis.e) devient ici une carte de cocktails où chaque verre est dédié à un destinataire. For My Man, To My Boss, From The Past, For My Wife, To My Inner Child, jusqu’à To Planet Earth. Avant même de commander, on cherche lequel nous correspond et cette simple hésitation dit déjà quelque chose sur soi. Premier tour de force.
Le deuxième, c’est que les compositions ne trahissent pas leur titre. For My Man : un dry martini tendu par de l’huile de café et une vodka infusée à l’olive noire, sans chichis et exactement comme l’amour qui dure. From The Past : whisky, noix de pécan, poire, une douceur mélancolique qui ressemble à ce qu’on ressent en tombant sur une vieille photo. To My Boss : sésame, chocolat, caramel salé, qui sait quand être flatteuse et quand montrer les dents. Hannah van Ongevalle ne baptise pas ses créations après coup. Elle les construit en fonction de ce qu’elles doivent déclencher.
Voir cette publication sur Instagram
Plus personnel que ses concurrents
Ce soin narratif n’est pas sans précédent dans le monde de la mixologie, mais il est rarement aussi personnel. À Gold Bar à Tokyo, le menu Two Faces articulait chaque cocktail autour d’une dualité : lumière et obscurité, force et faiblesse. À Himkok à Oslo, le menu Beats & Sips créé en collaboration avec Sony Music Norway mariait cocktails et playlist pour raconter la culture norvégienne,… Des approches séduisantes, intellectuellement construites, mais qui maintiennent une certaine distance avec celui qui boit. Love Letters, lui, vous demande à qui vous pensez ce soir. Ce n’est pas tout à fait la même chose.
Voir cette publication sur Instagram
Le spectacle est en vous, pas autour
Et ce n’est pas tout. Au bar, on vous invite à écrire un message d’amour (à vous-même ou à quelqu’un d’autre) que le bar conserve précieusement et renvoie exactement un an plus tard. Sur le papier, ça ressemble à une capsule temporelle vue sur Pinterest. Assis là, verre en main, dans un escalier qui a vu passer Churchill et Dalí, c’est autre chose. L’invitation force à se demander ce qu’on voudrait qu’on nous dise dans un an, ce qu’on n’a pas encore osé écrire, ce qu’on reporte depuis trop longtemps. Pour un cocktail, c’est un programme intérieur assez inattendu et c’est exactement ce qui fait l’expérience. Car si les cocktails sont excellents, ce qu’on emporte en partant, c’est une question qu’on ne s’était pas posée en arrivant. Difficile à concevoir, encore plus difficile à réussir.
Voir cette publication sur Instagram
Une nuance, tout de même : le concept fonctionne dans la mesure où on s’y laisse aller. Si on résiste, on a simplement d’excellents cocktails dans un très bel hôtel. Ce qui, avouons-le, n’est pas non plus un mauvais soir.
Voir cette publication sur Instagram
La carte Love Letters est disponible jusqu’à fin juin 2026. Chaque commande vous donne la possibilité d’écrire votre propre message, à recevoir dans un an.
Under the Stairs, Corinthia Grand Hotel Astoria Brussels, Rue Royale 103, 1000 Bruxelles.
Ouvert tous les jours de 17h à 1h.