Wingen-sur-Moder. Cherchez sur une carte, vous mettrez du temps à situer. C’est dans ce village d’Alsace que l’on a passé deux jours à tenter de comprendre pourquoi la Villa René Lalique est devenue une référence absolue pour ceux qui s’y connaissent en hôtellerie. Car soyons honnêtes : quand on entend “hôtel de luxe installé dans la maison d’un artiste célèbre”, le réflexe est d’être méfiant. Trop souvent, le nom fait le travail à la place du lieu. On arrive, on repart, et ce qu’on retient c’est surtout les draps en lin et le sentiment poli d’avoir été très bien facturé. Ici, c’est différent. La Villa René Lalique est l’exception qui confirme la règle. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que l’exception a du caractère.

Une maison, pas un hôtel

Ce qui frappe en premier, c’est la sobriété. La Villa René Lalique est une maison au sens littéral du terme. Celle que René Lalique fait construire en 1920, un an avant d’y implanter sa manufacture de verre qui deviendra l’un des hauts lieux de la cristallerie française. L’homme est né en 1860 en Champagne, formé aux Arts Décoratifs à Paris, consacré par l’Exposition universelle de 1900 comme l’un des grands noms de l’Art nouveau. Ce qu’on mesure moins bien en lisant sa biographie, c’est ce que ça fait concrètement de dormir dans son ancienne maison de famille, cent ans après.

On comprend mieux l’ampleur du personnage en lisant sa biographie : la décoration des wagons Pullman de l’Orient Express, la salle à manger de première classe du Normandie, les mascottes de verre sur les capots des Bugatti et Hispano-Suiza des Années Folles. Dormir dans sa demeure, c’est dormir chez quelqu’un qui avait déjà réinventé le monde plusieurs fois.

La suite…en suite

Dans cet esprit, Lady Tina Green et Pietro Mingarelli ont retravaillé les six suites de la Villa en puisant dans les archives de la maison (et de la biographie de son ancien propriétaire) plutôt que dans les catalogues d’un décorateur d’intérieur inspiré. Nous avons dormi dans la suite “Masque de Femme”, la plus grande de la propriété : un duplex de 66,5 m² inspiré d’un panneau créé par Lalique en 1935, où deux chambres se complètent d’un salon ouvert sur le parc. Celui où l’on se promène aujourd’hui.

Ce mélange du patrimonial et du contemporain, Lalique le pratique d’ailleurs bien au-delà des murs de la Villa. The Macallan l’a compris avant tout le monde : depuis 2005, la distillerie écossaise confie à ses équipes ses flacons les plus précieux, des single malts de 50 à 70 ans d’âge enfermés dans du cristal soufflé à la main.

Avec les Archives Yves Klein, la maison est allée plus loin encore : une Victoire de Samothrace en cristal bleu, puis la « Terre Bleue », un globe en cristal fabriqué grâce à la technique de la cire perdue. Le cristal peut contenir n’importe quelle ambition. À condition de savoir le travailler.

 

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Ces collaborations avec les grandes maisons trouvent d’ailleurs une vitrine inattendue au bar de la Villa, où l’on peut observer les pièces issues des différents partenariats, dont une édition qui résume assez bien l’époque : 50 Cent et Lalique ont uni leurs noms pour un cognac vendu 25 000 euros, limité à 505 exemplaires numérotés et gravés à la main. L’objet dit tout de la logique de la maison : le cristal peut être un terrain d’entente entre les ambitions les plus inattendues.

Triptyque d’un chef qui ne choisit pas

Cette philosophie, on la retrouve également dans le restaurant que l’architecte Mario Botta a imaginé face à la villa : un cube de verre de 200 m² ouvert sur le paysage, qui devient presque un décor à part entière. À l’ouverture, c’est le chef Jean-Georges Klein qui prend les commandes et décroche deux étoiles Michelin à peine trois mois plus tard.

Paul Stradner, Autrichien de naissance, ne rejoint la maison qu’en 2017. Formé notamment au Schwarzwaldstube (trois étoiles en Forêt-Noire) puis au Brenners Park Hotel à Baden-Baden (où il avait lui-même obtenu deux étoiles Michelin) il apporte avec lui une cuisine structurée autour de ce qu’il appelle ses « trois A » : Autriche, Allemagne, Alsace. Trois influences qui se superposent dans le menu que l’on a dégusté, comme des strates géologiques dont on ne saisit la richesse qu’en creusant.

Le Kartoffelnudel, par exemple, inspiré d’une recette autrichienne, marie escargots et raifort avec une précision particulièrement réussie. La tartelette de foie gras et pommes convoque l’Apfelstrudel par la structure autant que par les arômes. Et la pintade au homard, dont la cuisson s’inspire du Backhendl (ce poulet pané croustillant frit dans du saindoux, emblématique de la cuisine viennoise), porte en elle quelque chose de la Mitteleuropa sans en faire un étendard pour autant.

Un potager est aussi présent dans les jardins du domaine, davantage comme laboratoire pour comprendre la saisonnalité que comme source d’approvisionnement directe ; nuance qui dit beaucoup sur la rigueur intellectuelle qui gouverne la cuisine.

26 000 bouteilles et un homme qui les connaît toutes

Ce soin de la matière se prolonge également dans la cave de la Villa. Cinq cents caissons, treize mille bouteilles accessibles, treize mille autres en vieillissement, des Sauternes centenaires issus de la collection familiale de Silvio Denz. Depuis 2016, le Wine Spectator lui décerne chaque année son “Best of Award”. Ces chiffres sont impressionnants, mais ce qui l’est davantage, c’est la façon dont Romain Iltis (Meilleur Sommelier de France 2012, Meilleur Ouvrier de France 2015) les fait vivre à table. Avec Hervé Schmitt, directeur du restaurant, ils travaillent comme une cuisine double : l’un prolonge l’assiette dans le verre, l’autre s’assure que la soirée tient comme un menu.

Ce qu’on n’attendait pas, c’est que les accords mets-vins ne soient pas imposés. Romain Iltis nous l’a expliqué sans mâcher ses mots : « le désaccord est volontaire. L’offre est construite sur mesure selon les goûts du client, ce qu’il aime, ce qui lui importe. » Selon lui, c’est la vraie définition du superluxe : la personnalisation. Elle est là pour servir. Ce qui, dans un monde où les sommeliers ont parfois tendance à faire la leçon, est une forme de raffinement supplémentaire, selon lui.

Le musée Lalique, à faire avant ou après

À dix minutes de la Villa, le Musée Lalique, signé Jean-Michel Wilmotte, permet de replacer tout cela dans une perspective plus longue. Bijoux Art nouveau, flacons nés de la rencontre entre Lalique et François Coty, vase Bacchantes, vidéo immersive sur l’Exposition universelle de 1900. On y retrouve aussi la trace des grandes collaborations contemporaines (notamment les cristaux bleu Klein et les vases de Zaha Hadid) qui confirment ce qu’on avait commencé à comprendre à la Villa : Lalique n’est pas un musée de lui-même. C’est une maison qui continue d’inviter.

 

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Face au Musée, le Château Hochberg offre une halte que l’on recommande vivement après la visite. L’hôtel quatre étoiles occupe un château alsacien dont le cadre, sans chercher l’effet, a le bon goût de ne pas décevoir. Le mercredi, jeudi et vendredi midi, le menu déjeuner se décline en formules contenues : entrée et plat à 27 euros, plat et dessert à 25, le tout à 32, avec deux verres de vin en accord pour 16 euros supplémentaires par personne. Sobre et sans esbroufe.

Ce fragment d’histoire artistique française rendu habitable, c’est peut-être la meilleure définition qu’on ait trouvée. Et elle dit aussi pourquoi “exclusif” ne convient pas, lorsqu’il s’agit de définir l’expérience Lalique. Le mot juste pour la décrire, c’est “juste”. Juste dans ses choix, juste dans ses refus.

Car ici, pas de spa, pas de piscine, pas de suite présidentielle pour justifier le tarif. Ce que la Villa ne fait pas dit autant que ce qu’elle fait. Comme Lalique, semble-t-il, qui savait qu’un motif bien placé vaut mieux que dix mal choisis. Et qui avait eu, toute sa vie, le bon goût de ne jamais en rajouter.

Adresse : 18 Rue Bellevue, 67290 Wingen-sur-Moder, France