Derrière l’exploit aussi absurde qu’improbable, il y a Tia Billinger, son vrai nom, ex-recruteuse RH passée de l’open space au porno. La jeune-femme s’est ainsi transformée en symbole malgré elle : icône de liberté sexuelle pour certain.e.s, symptôme ultime d’un capitalisme qui a avalé le féminisme et l’a recraché en contenu X monétisable pour d’autres
« 1000 Men and Me »
L’histoire fait tellement parler que Channel 4 a même décidé de consacrer un documentaire entier à sa « performance ». Le titre du documentaire va droit au but : « 1000 Men and Me ». Carton d’audience et… pluie de polémique. Certains téléspectateurs crient au « porno diffusé en prime time », quand d’autres soulignent que le film pose au fond une vraie question : est-ce que Bonnie Blue s’émancipe en jouant avec sa sexualité ou est-ce qu’elle rejoue à l’infini les fantasmes les plus éculés de la pornographie masculine ?
Comme le résume Lucy Banks, agente d’influenceuses OnlyFans interrogée par The Sun, le problème, c’est que des jeunes créatrices lui demandent désormais d’organiser des « stunts » à la Bonnie Blue. « Ça me fait peur, c’est devenu une référence. Mais que reste-t-il après ? », dit-elle. Autrement dit, l’empowerment semble ne pas être qu’affaire de choix individuels, il produit des standards, des effets de contagion sur une nouvelle génération en quête de buzz.
@bonniebluespend the day with me♬ original sound – Bonnie Blue
Girlboss du porn, vraiment ?
La théologie féministe du porno a toujours eu deux chapelles. La première, sex-positive, célèbre l’appropriation du plaisir et du corps par les femmes. La seconde met en garde : ce qui ressemble à une liberté peut n’être qu’un recyclage des fantasmes patriarcaux, reconditionnés en « girlboss porn ». Bonnie Blue incarne ce paradoxe jusqu’à la caricature. Elle joue la provoc, fait semblant d’être arrêtée par la police pour un coup de com’, propose même des défis interdits par les plateformes. Elle bouscule, certes. Mais bouscule-t-elle les bonnes choses ? Bonnie Blue serait-elle moins une héroïne qu’un produit dérivé du marché du sexe online : rentable, choquant, taillé pour l’algorithme et les tabloïds ?
Entre autonomie et marchandisation
Le plus ironique dans l’histoire : les médias qui s’offusqeant à longueur de temps de ses « orgies », tout en multipliant les articles et titres racoleurs et autres photos suggestives sur le sujet. Bonnie Blue nourrit la machine à scandale, qui se nourrit d’elle. La boucle toxique (et surtout ultra lucrative) est bouclée.
@discountopiatik She is Proud Of what she is Doing-Bonnie Blue #bonnieblue #lillyphillips #feminine #fyp #shorts #uknews ♬ original sound – Discountopia
Bonnie Blue n’est pas seule. Avant elle, Lily Phillips avait tenté le « 100 hommes en un jour ». Des défis calibrés comme du contenu YouTube extrême, version porn : du MrBeast à la sauce X. Derrière l’écran, pourtant, se posent des questions de sécurité, de santé, d’exploitation. Qui protège ces jeunes femmes de la course à l’excès ? Certainement pas les tabloïds, trop heureux de les crucifier.
Là se trouve sans doute la tragédie : ces « sexfluenceuses » sont à la fois maîtresses de leur image et prisonnières d’une machine qui réclame sans cesse plus de chair, de buzz et de scandale. Bref, Bonnie Blue ne représente ni la fin du féminisme, ni son horizon. Simplement le miroir d’une époque l’on confond encore trop souvent liberté avec spectacle, autonomie avec marchandisation, et où les femmes finissent encore une fois en produit dérivé du marché.