Amelie Lens et son AURA communicative

La personnalité la plus appréciée et la plus solaire de la techno pourrait bien être belge : Amelie Lens. Depuis plus de dix ans, elle est une superstar internationale, patronne de labels, mentor et meneuse de foule au grand cœur. Elle l’a encore prouvé en offrant à 14 000 personnes la rave de l’année devant le prestigieux KMSKA. Là où la plupart font écouter leur premier album en comité restreint (bien qu’elle ait aussi tenu un pop-up secret pour 250 fans), Amelie a préféré transformer, le temps d’une journée, Anvers-Sud en cathédrale plein air de techno endiablée pour la sortie d’AURA. Depuis qu’elle s’est consacrée pleinement à sa carrière de DJ en 2016 (même si elle est derrière les platines depuis 2009 déjà), Amelie Lens enchaîne les performances comme aucune autre DJ belge ne l’a fait avant elle. De la scène principale de Tomorrowland aux plus grandes scènes de Coachella, Awakenings et Time Warp, en passant par le tout premier Essential Mix de quatre heures que la BBC ait jamais confié à un seul artiste.

Photo Lalo + Eva. Body La Fille d’O, robe longue transparente Eva Janssens, cape en tule Julie Kegels, bijoux Billion Avenue, Bobby & Fragille et talent’s own.

Photo Lalo + Eva. Body La Fille d’O, robe longue transparente Eva Janssens, cape en tule Julie Kegels, bijoux Billion Avenue, Bobby & Fragille et talent’s own.

Photo Lalo + Eva. Body La Fille d’O, robe longue transparente Eva Janssens, cape en tule Julie Kegels, bijoux Billion Avenue, Bobby & Fragille et talent’s own.

Photo Lalo + Eva. Body La Fille d’O, robe longue transparente Eva Janssens, cape en tule Julie Kegels, bijoux Billion Avenue, Bobby & Fragille et talent’s own.

Elle a grandi à Vilvorde et, adolescente, prenait seule le train pour aller voir ses idoles dans les clubs et les festivals. Cette obsession est devenue une brillante carrière : d’abord DJ, puis productrice et fondatrice de deux labels (Lenske et EXHALE) aux soirées sold out dans le monde entier. Très tôt adoubée par ses aînés techno, voici son premier album. AURA : onze titres qui reflètent son univers, avec un seul featuring, celui d’Angèle. Car, comme presque tout chez Amelie, seule compte l’énergie directe entre elle et son public.

Photo Lalo + Eva. Robe longue en jersey et top en laine Ann Demeulemeester, blazer et top Maison Margiela, bijoux talent’s own.

Photo Lalo + Eva. Robe longue en jersey et top en laine Ann Demeulemeester, blazer et top Maison Margiela, bijoux talent’s own.

Félicitations pour l’album ! Quand as-tu su que tu étais prête ?

Mon équipe m’en parlait depuis des années, mais je fais énormément confiance à mon instinct. Il faut que je sente que c’est le bon moment, je ne veux rien forcer. Beaucoup de mes amis DJ prennent quelques mois pour un album. Pendant le Covid, on me répétait : « Please, Amelie, c’est maintenant. » Mais ça a été la période la moins créative de ma vie. L’année dernière, en revanche, j’étais dans une super dynamique. Je passais beaucoup de temps en studio, avec pas mal de morceaux que je ne voulais pas sortir séparément. Quand j’en ai eu cinq environ qui, pour moi, formaient une même histoire, je me suis dit : « Voilà, c’est cette sensation que j’attendais. » AURA devait réunir plusieurs facettes de ma personnalité et de ma musique. Je navigue entre beaucoup de sous-genres selon l’endroit où je joue : la mainstage de Tomorrowland ou un petit club berlinois. Certains morceaux sont minimalistes et sombres, d’autres très mélodiques et uplifting. Comme mes sets.

Qu’est-ce qui te parle dans le mot « aura » ?

Je suis extrêmement sensible aux énergies : celles des gens, des lieux et surtout du public. C’est pour ça que je ne prépare jamais mes sets à l’avance. Même un livestream depuis la mainstage de Tomorrowland, pourtant très stressant, je suis incapable de le prévoir du début à la fin. Dès que je sens que le public veut autre chose, je change de direction. Cette énergie, c’est tout.

Je n’y connais pas grand-chose moi-même, mais il y a quelques années, après une conférence, quelqu’un du public m’a envoyé un DM : « Oh my God, j’ai vu ton aura très clairement. Elle était orange vif. » C’est quelque chose que tu peux voir, toi ?

Non, pas aussi littéralement. Je la ressens, simplement parce que je suis ouverte à ce genre de choses. Les gens me disent souvent que j’ai une bonne aura, une bonne énergie. Comme j’y suis très sensible, j’essaie aussi de m’entourer le moins possible de mauvaises vibes.

Beaucoup de gens pensent encore qu’un DJ arrive, joue son set et repart. La presse musicale parle souvent de tes soirées comme de performances. Et on sent que tu veux améliorer tes shows année après année. D’où vient cette ambition ?

Je suis extrêmement attentive aux détails, mais dans un festival, je n’ai souvent aucun contrôle sur les lumières ou la scène. Avec mes shows AURA, je maîtrise tout. Je peux faire en sorte que chaque effet lumineux tombe exactement au bon moment. Il existe aujourd’hui des logiciels assez dingues qui reconnaissent mes morceaux. On dit souvent que les DJ ne mixent plus vraiment en live, mais moi, je le fais. Je relance ou répète même certaines séquences, et le logiciel suit pour synchroniser lumières et visuels. Quand le bon éclairage arrive au bon moment, il souligne les passages que je veux mettre en avant. Ça crée tout un univers autour de ma musique, et j’adore ça. Mais je ne veux pas aller trop loin : la musique doit rester centrale. Je veux que les gens viennent pour elle, pas pour le show. Au KMSKA, on a envisagé quelque chose d’encore plus spectaculaire, mais j’ai refusé. On n’est pas à la fête foraine. Le show doit rester une valeur ajoutée, pas une fin en soi.

Crédits : Photo Lalo + Eva. Robe en maille en fine laine Max Reynders, bijoux Billion Avenue, Bobby & Fragille et talent’s own.

Photo Lalo + Eva. Robe en maille en fine laine Max Reynders, bijoux Billion Avenue, Bobby & Fragille et talent’s own.

Pendant la création de cet album, tu t’es coupée des influences extérieures. Cette confiance en toi, tu l’as toujours eue ?

Pas du tout. J’ai vraiment dû l’apprendre, surtout avec ma musique. Je pense que c’est pour ça qu’il m’a fallu dix ans pour sortir un album : je n’avais pas cette assurance. Cette fois, je savais : c’est moi, et j’en suis fière. Et je suis très influençable. C’est justement pour ça que je ne voulais faire écouter l’album à personne. Je l’ai envoyé à quelques personnes, mais avec ce message : « Ne me donnez PAS encore votre avis. Gardez-le pour après la sortie. » Cet album devait venir uniquement de mon cœur, sans tenir compte du bruit autour.

Qu’est-ce qui t’inspire ?

Parfois, j’aimerais pouvoir dire en interview : « J’ai eu une révélation en regardant une feuille tomber d’un arbre. » Mais non. (Rires.) Ce matin, au KMSKA, on m’a demandé si l’art m’inspirait. J’aurais adoré répondre oui et raconter une belle histoire, mais ça aurait été faux. Ce qui m’inspire infiniment, c’est mon public. J’ai été DJ avant de devenir productrice. J’ai commencé à produire pour mes sets, parce que je sentais qu’il y manquait quelque chose. Les idées me viennent donc toujours quand je joue.

Ce n’est pas déroutant ?

Non, parce qu’à ce moment-là, je sais justement très clairement ce qui manque. Souvent, je teste déjà certaines choses en live pour sentir ce qui fonctionne. C’est comme ça que je construis mes morceaux. C’est aussi pour ça que cet album a été si éprouvant : je tournais sans arrêt et j’étais épuisée. Mais sans ces dates et ces expérimentations, AURA n’aurait jamais été aussi réussi. J’ai besoin de cette énergie, des cris, de la sueur, de l’atmosphère. C’est de ça que je suis tombée amoureuse.

Juste après le concert au musée, un ami m’a envoyé un message : « J’étais ému dans la voiture en rentrant parce que je repensais à toutes ces fois où tu prenais le train toute seule pour aller à Anvers, avec des correspondances impossibles et des trajets en bus interminables, juste pour voir certains DJ. » Depuis Vilvorde, aller n’importe où était une galère, et je faisais tout ça seule, très jeune. Il m’a dit que me voir ce soir-là, au cœur d’Anvers, lui donnait l’impression que la boucle était bouclée. À l’époque, ça me semblait normal. Mais faire tout ça à seize ans pour voir un artiste, c’est que la musique représentait déjà tout pour moi.

Icone citation

« L’énergie qui circule entre moi et mon public, c’est tout ce qui compte. J’ai vraiment besoin de ces cris, de cette sueur et de cette ambiance. »

Photo Lalo + Eva. Coiffe et chemise Ann Demeulemeester.

Photo Lalo + Eva. Coiffe et chemise Ann Demeulemeester.

Tu viens de parler du KMSKA. Comment as-tu vécu cette soirée ?

Très positivement. Je suis encore un peu sous le choc que tout ça ait pu se faire, et aussi bien. Cet été, j’ai joué à Cannes, en plein centre de cette ville très chic, devant 25 000 personnes, avec la musique à fond à minuit, des feux d’artifice et un light show. Je me suis dit : pourquoi pas à Anvers ? J’étais donc super heureuse qu’on me donne la possibilité d’y organiser la release de mon album. Puis les premières réactions négatives sont arrivées, avec une pétition. Je me suis dit : « Allez, ce n’est qu’une journée et on arrête à 23 heures. » Nous avions vendu 14 000 tickets en quelques jours, alors que la pétition avait récolté à peine 400 signatures.

Et le soir même, comment te sentais-tu ?

Surtout incrédule. Même quand j’étais sur scène, j’avais du mal à réaliser. Et j’ai été très surprise parce que l’énergie était folle. Le public était aussi très mélangé. Beaucoup de mes amis étaient venus avec leurs parents, ça ressemblait presque à une fête populaire. Dans les rues autour, les gens dansaient. J’ai vu des vidéos de personnes âgées qui avaient installé une chaise contre les barrières pour pouvoir filmer par-dessus. C’était génial. Et tout était tellement peaceful. Après, la police et les ambulanciers nous ont dit : « Waouh, tes fans sont fantastiques, il n’y a eu aucun incident. »

Amelie Lens

Photo Lalo + Eva. Col en dentelle et jupe longue Boloria, T-shirt à manches longues merch Amelie Lens.

Pour toute une nouvelle génération, tu es désormais devenue une mentor. Est-ce venu naturellement ? Parce que toi, à l’époque, tu as dû tout découvrir toute seule.

Oui, exactement. Et ça a été assez solitaire. Le moment le plus difficile a été celui de ma percée, parce que tout est allé très vite. Je suis passée de mes amis et de ma famille qui commentaient « amuse-toi bien ! » ou « cute ! » sous mes posts à des centaines de personnes qui ne me connaissaient pas mais avaient soudain un avis sur moi. Quand tu grandis aussi vite, énormément de négativité apparaît. J’avais beaucoup de fans et de soutien, tout marchait bien… et en même temps, toute cette haine. Alors que je ne suis pas quelqu’un de négatif. J’ai souvent pleuré chez moi : « Pourquoi vous faites ça ? Je suis juste une jeune femme passionnée de musique. Qu’est-ce que je vous ai fait ? » J’ai appris à me concentrer sur mes fans. Une fois que tu as fait tes preuves, ça finit par s’arrêter. Mais cette négativité se déplace alors vers le prochain talent émergent. Je vois souvent ce schéma chez les jeunes artistes féminines. C’est pour ça que je veux être là pour elles et partager mon expérience : ça passe vraiment. Il faut prendre sa place et montrer qu’on est là pour une raison. Just own it, et ça se calme. Aujourd’hui, on m’appelle souvent pour des conseils, mais je n’ai jamais décidé de devenir mentor. Je ne veux simplement pas que d’autres se sentent aussi seules que moi.

L’un des plus beaux moments devenus viraux sur les réseaux sociaux cette année, c’est lorsque tu as acheté un appartement à ta grand-mère. Qu’as-tu ressenti ?

Quand j’étais petite, nous n’avions pas beaucoup, mais j’avais de grands rêves. Je disais : « Si un jour je réussis, j’achèterai d’abord un appartement à Mémé. » Les Flamands ont une brique dans le ventre, mes amis étrangers ne comprennent pas toujours ça. Toutes mes copines avaient des parents propriétaires. Nous, non. C’est devenu une obsession. Seul obstacle : ma mémé est la femme la plus têtue du monde. (Soupir amusé.) Je lui ai proposé plusieurs fois de visiter des appartements, mais elle refusait : pour elle, c’était « gaspiller de l’argent pour elle ». Si je lui donne du cash, elle me rend la même somme dans une enveloppe pour ma fille ou, autrefois, pour ma robe de mariée. Elle trouve toujours une excuse.

Jusqu’au jour où une de mes tantes m’a dit : « Amelie, ne lui dis rien. Achète-le, c’est tout. » J’étais persuadée qu’elle ne me le pardonnerait jamais, mais je l’ai fait quand même. Je suis allée la chercher chez elle – en pantoufles, parce qu’elle avait mal aux pieds – et je lui ai dit : « Je dois te montrer quelque chose. » Je n’avais pas prévu de poster ça sur Instagram. Quelques mois plus tard seulement, je me suis dit que c’était mignon et inspirant. Et là, c’est devenu méga viral. Tard le soir, je me suis dit : « Oh my God », parce que je n’avais rien dit à Mémé. La presse s’est emparée de l’histoire et, le lendemain matin, on était dans tous les journaux. J’ai dû l’appeler à huit heures : « Mémé, tu es dans le journal. » Et elle m’a répondu : « En pantoufles ! » (Rires.)

Mais elle était tellement heureuse. Elle a élevé six enfants, en grande partie seule. Elle a connu la guerre à la frontière franco-allemande, où sa mère a perdu ses jambes. Elle a travaillé extrêmement dur et m’a accueillie chez elle alors qu’elle était déjà plus âgée. J’avais onze ans, une enfance compliquée, j’étais une ado un peu folle. Nous n’avions pas grand-chose, mais ne manquions de rien. Elle a tout fait pour moi.

Photo Lalo + Eva. Robe en nylon Prada.

Photo Lalo + Eva. Robe en nylon Prada.

Je suis moi-même maman d’une fille et ce qu’elle pense de moi et de mon travail est vraiment la seule chose qui compte. Je prends son avis très au sérieux. (Rires.) Quel héritage aimerais-tu transmettre à tes enfants ?

La naissance de ma première fille a changé énormément de choses. Lors de ma précédente grossesse, j’avais une autre équipe composée principalement d’hommes qui me demandaient : « Tu vas arrêter de tourner maintenant ? » Je me disais : quel rapport ? Je peux être maman et poursuivre mes rêves, non ? Ma fille ne m’a changée qu’en mieux. Je suis plus ambitieuse et je gère beaucoup mieux mon temps, parce qu’il est devenu tellement précieux. Maintenant, je pense : « J’ai une heure ? OK, qu’est-ce que je vais en faire ? »

Je réfléchis aussi davantage au fait que je veux être quelqu’un de bien et fière de mes décisions. Car je sais qu’un jour, mes enfants me demanderont : « Maman, pourquoi as-tu fait ça ? » ou « Pourquoi ne l’as-tu pas fait ? » C’est aussi pour cela que, par amour pour les animaux, je suis végane depuis plus de 10 ans. Je n’ai jamais trouvé tout à fait naturel que l’on mange des animaux. Mais depuis que je suis maman, j’y suis encore plus attentive. Ces questions prennent d’autant plus de sens avec mes enfants : je veux qu’ils soient fiers de moi et leur prouver qu’on peut être une bonne maman tout en menant sa carrière. Mon souhait est de leur servir d’exemple en restant fidèle à mes principes. J’ai longtemps cru devoir choisir entre maternité et vie professionnelle, et pouvoir concilier les deux aujourd’hui est une chance dont je mesure chaque jour la valeur.

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« J’ai toujours pensé que je devais choisir entre ma carrière et la maternité. Le fait de pouvoir concilier les deux dans ma situation me rend extrêmement reconnaissante. »

Crédits

Photographie Lalo + Eva (@Lola Lacoste)
Photo assistant Tyree Lindsay
Styling Ilja De Weerdt
Styling assistant Ruslan Nagornyak
Hair & make-up Sanne Schoofs pour Be Creative Make Up
Producer Mindbox Isabelle Verryke
Production assistant Gudrun Ghesquiere
Head of editorial content & interview Dominique Nzeyimana
Digital editor Nabeyi Douabou
BTS Tomas Thurzo
Editor-in-chief Elodie Ouedraogo