Ta musique puise autant dans l’électro que dans la musique baroque : tu reprends le « refrain » du madrigal de Monteverdi Lamento Della Ninfa dans « Amor », tu rends hommage au compositeur flamand de la Renaissance Adrien Willaert dans « I Wanna Love You », tu mixes Nancy Sinatra et l’opéra « Les Pêcheurs de perles » de Georges Bizet dans « These Boots »… D’où vient cette envie de conjuguer les styles et les époques ?

« J’adore Monteverdi, la musique baroque, les compositeurs de la Renaissance, la polyphonie… C’est juste tellement romantique ! Et puis j’aime l’idée que les œuvres d’Adrien Willaert aient été redécouvertes 500 ans après sa mort, alors qu’à l’époque, il était super connu. Pour moi, le temps n’est pas quelque chose de linéaire, et ça m’amuse de penser que ma musique pourrait elle-même ressurgir dans 200 ans… Pour “I Wanna Love You”, tout est parti d’une demande de l’ensemble vocal Dionysos Now!, qui m’a contactée pour savoir si je ne voulais pas faire un remix d’une de ses interprétations d’un madrigal de Willaert… Et c’est comme ça que le track est né ! J’ai toujours été attirée par le fait de créer des passerelles entre les genres et les époques, de faire naître chez l’auditeur un sentiment de nostalgie lié à cette musique du passé tout en lui offrant quelque chose de nouveau qu’il n’a jamais entendu auparavant. Pour paraphraser Aphex Twin, j’aime quand la musique altère ton cerveau ! »

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Même si on a parfois du mal à croire ce qui se passe à l’heure actuelle dans le monde, il faut continuer à croire en la beauté

Tu décris cet album comme une « ode à l’amour en ces temps obscurs »…

« J’ai l’impression qu’on est coincé dans un cercle vicieux d’événements qui se répètent : les peines de cœur que nous ressentons, la peur de la guerre qui nous hante… Ou l’envie de la faire, encore et encore. C’est tellement absurde. J’ai grandi avec le mythe que la paix était quelque chose que nous pouvions atteindre, mais aujourd’hui j’en suis moins sûre. Il y a toujours autant de laideur dans ce monde… Et en même temps il y a aussi tant de beauté ! En fait, nous sommes exactement les mêmes qu’il y a 500 ans, et c’est la même chose concernant la musique : ce sont des cycles qui se répètent. Tout est interconnecté… Et l’émotion et la profondeur de ce qui était écrit et composé à l’époque, c’est quelque chose que j’ai moi aussi envie de ressentir. Et de partager. Mais en allant plus loin. »

Top Marine serre | veste NA-KD | bottes rombaut Boccaccio II, via Zalando

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Et le fait de chanter « I wanna fuck you for the rest of my life » sur fond de polyphonie, ça va dans le même sens. Ça crée une sorte de friction. Entre la trivialité qu’on peut associer au désir sexuel et la pureté de la musique sacrée.

« C’est quelque chose que les gens devraient se dire à leur mariage, non ? C’est un peu coquin, mais en même temps c’est super romantique. Pour moi, c’est une question d’instinct, et ça me semblait juste de chanter ces paroles accompagnée d’un chœur masculin : c’est comme un délicieux paradoxe ! Et il y a toujours eu beaucoup de références au sacré dans ma musique… Quand j’avais six ans, j’étais à fond dans Jésus ! Et à l’unif à Gand, mon mémoire en économie portait sur la désacralisation des églises… Parce que j’avais en tête d’en acheter une pour y vivre ! Bref, je me suis toujours sentie connectée aux aspects mystiques et esthétiques de la religion catholique, mais son institutionnalisation me dégoûte… Mais pour en revenir aux paroles que tu mentionnes, ça n’a rien à voir avec tout ça : c’est une ode sexy à mon amoureux. »

The Writer, c’est lui ?

« Oui, j’ai écrit l’album en pensant à lui (Bastiaan Vandendriessche, NDLR). À la base, j’avais lu un de ses livres (“Ode aan Buldegart”, NDLR) et j’étais tombée amoureuse de lui avant même de le rencontrer en chair et en os ! Puis on a fini par se croiser, et ça fait maintenant six ans qu’on est ensemble ! En 2024, il a publié une sorte d’autofiction qui parle de sa love life (“Staart”, NDLR), et moi, en réponse, je lui ai écrit cet album. Mais ce titre fait aussi référence aux auteurs surréalistes que j’aime lire et qui m’inspirent tels que Dalí, Jodorowsky, Leonora Carrington… »

On sent effectivement leur influence dans ton processus créatif, que ce soit au niveau de l’artwork ou de tes clips.

« C’est vrai que je consacre beaucoup de temps à tout ce qui concerne le visuel. C’est d’ailleurs pour ça que je me considère davantage comme une artiste multidisciplinaire que comme une musicienne. Parce que je n’écoute pas tant de musique que ça : je suis plutôt influencée par la peinture, le cinéma ou l’iconographie. La cover de l’album, par exemple, fait référence à Pan, qui est le dieu de la musique et du plaisir charnel dans la mythologie grecque. Et j’avais envie de jouer avec cette image et d’en rire. En fait, quand je bosse sur ma musique, j’ai toujours plein d’idées de visuels en tête. Pour les clips qui accompagnent l’album, j’avais tout dessiné en amont avant d’en parler à Lennert Madou, mon “conjoint visuel”… Et comme je sais qu’il arrivera à les concrétiser, ça me donne vraiment la possibilité de rêver tout haut ! Je trouve ça magique. »

Pour terminer, peux-tu m’en dire plus sur « These Boots»  ? Les enfiles-tu pour piétiner le patriarcat ?

« On revient à ce que je disais à propos des “temps obscurs” et de l’Histoire qui se répète : on a parfois tellement l’impression de vivre au Moyen Âge ! Mais même si on a parfois du mal à croire ce qui se passe à l’heure actuelle dans le monde, il faut continuer à croire en la beauté. Pour cette chanson, j’avais demandé à toutes mes amies de faire les chœurs, puis j’ai demandé à des potes mecs de faire du jumpstyle (une danse hard techno, NDLR) dans le clip : c’était tellement beau, et tellement fun ! Je voulais vraiment que cette chanson soit comme un serment d’amour adressé à tout le monde, sans aucune distinction de genre. Le message de cette chanson et de l’album, c’est qu’on doit continuer à se battre ensemble pour redonner au monde sa beauté, et pour toutes les choses dans nos vies qu’on pourrait croire perdues. »