Commençons par mettre les choses au clair. Je n’ai pas été mise au monde, ni engagée par ELLE, pour écrire des articles bien sages. Bien sûr, je peux parfaitement mener une interview dans les règles de l’art journalistique. Mais où serait le plaisir ? Mieux : où serait l’amour ? Où serait le cœur ? Si j’attends de mes interlocuteurs qu’ils se livrent, je dois aussi accepter de baisser la garde. De montrer, parfois, ce qui se cache au fond. Les safe spaces sont rares, mais j’essaie, à ma manière, de créer des espaces honnêtes. Notre rédactrice en chef, et amie chère, Elodie Ouedraogo, savait donc très bien ce qu’elle faisait lorsqu’elle m’a confié l’interview de Rose Bertram. Elle revenait tout juste d’Ibiza, où elle avait dirigé la séance photo pour la couverture de ce numéro. Il faut dire que nos parcours ont quelques zones de résonance. « Vous allez bien vous entendre », m’avait-elle glissé.
Quelques jours plus tard, Rose apparaît sur mon écran. Enfin, son visage, plus précisément, encadré par l’ouverture d’une table de massage à Dubaï. Elle s’excuse en riant. « Je suis en plein drainage lymphatique. En ce moment, je cours partout avec le boulot et je suis constamment en déplacement, donc je suis obligée de faire mille choses à la fois. Mais je suis totalement avec toi, promis ! »
Née à Courtrai et élevée à Deinze, Rose Bertram a été le premier mannequin belge à poser pour le célèbre Sports Illustrated Swimsuit Issue. Elle a travaillé avec des tastemakers comme Juergen Teller et Tyler, The Creator, prêté son visage à L’Oréal, H&M, G-Star ou encore Agent Provocateur, et construit depuis des années, en dépit des tempêtes personnelles, sa carrière et son image de marque avec une détermination sans faille.
Et ça fonctionne. Plus d’un million d’abonnés sur Instagram, des couvertures mode chaque année, des crédits d’actrice sur IMDb, une présence remarquée à la Fashion Week de Paris, sur le tapis rouge de Cannes ou aux soirées EE72 d’Edward Enninful : Rose préfère aujourd’hui se définir comme une personnalité publique plutôt que comme une influenceuse. Elle apparaît aujourd’hui pour la deuxième fois en couverture d’ELLE Belgique. D’abord, parce qu’elle n’a jamais été aussi belle. Mais surtout parce qu’elle mérite cette tribune pour une raison plus forte encore : son documentaire A Girl Like Rose, où il est question de sa vie, de sa mère, de l’addiction de celle-ci, et de ce que l’on est prêt à traverser pour les gens qu’on aime.
Elodie parle toujours de toi avec beaucoup d’admiration. Comment s’est passée cette séance photo de couverture pour ELLE ?
Les photos sont vraiment magnifiques. Sans doute aussi parce que cela faisait longtemps que je n’avais plus fait de “vraie” séance mode. Je vois clairement la différence avec la jeune fille que j’étais avant. Aujourd’hui, je suis une femme. C’était aussi très agréable de retravailler avec une grande équipe.
Est-ce que mettre un peu les shootings mode de côté était un choix conscient ?
Tout à fait. J’ai choisi de privilégier les événements et mon statut de personnalité publique. Voyager à l’autre bout du monde pour des shootings est difficilement compatible avec la vie de maman. Heureusement, grâce à ma communauté, beaucoup de marques me permettent désormais de travailler à domicile : un photographe, deux heures de shooting, et c’est dans la boîte. Recevoir une telle confiance fait un bien fou. Lever le pied sur le mannequinat était donc une vraie décision. Mais pour ELLE Belgique, j’ai fait une exception, parce que je suis très fière d’être Belge.

Petrovsky et Ramone
Revenons un peu en arrière. Comment faut-il imaginer la petite Rose, avant ses douze ans ?
J’étais plutôt un garçon manqué, très active. Ce que je préférais, c’était passer mes journées dehors. Dès que je pouvais monter sur quelque chose qui prenait un peu de vitesse – un vélo, une trottinette, un skateboard -, j’étais heureuse. Je ne jouais pas vraiment à la poupée ; je faisais plutôt de la danse africaine et du judo. J’étais aussi très tournée vers la musique. Au départ, je pensais devenir chanteuse. J’étais tellement fan de Rihanna qu’à douze ans, je me suis rasé les cheveux pour reproduire son carré asymétrique ! (rires) Mais malheureusement, je n’ai pas de voix. Alors je me suis dit que j’allais devenir rappeuse. Ça non plus, ça ne s’est pas fait.
Et la mode ?
J’ai fait ma première campagne très jeune. J’ai été repérée dans la rue par un chasseur de têtes. Ce n’est qu’à treize ans que nous avons pris la décision, avec ma mère, de pousser la porte d’une agence. Mon agence trouvait que j’avais un look différent, notamment grâce à mes racines africaines et à mes boucles. Mais j’étais petite, et tout le monde espérait que j’allais encore grandir. Quand ce n’est pas arrivé, mon agence m’a dit : « On ne va pas t’envoyer à New York, tu n’es pas assez grande. »
C’était un coup dur ?
J’ai tout de suite su que j’avais plus à donner, et que ça ne pouvait pas s’arrêter là. Alors j’ai commencé à organiser moi-même des séances d’essai, à Londres et à Paris, et c’est là-bas que des agences m’ont signée. J’étais très têtue. Finalement, à dix-sept ans, j’ai arrêté l’école et je suis partie seule à New York. Je me suis dit : c’est ma seule chance, je dois la saisir maintenant. Ma mère ne voulait pas que je parte évidemment. Mais moi, j’y croyais. Et ça a marché !
Là-bas, la signature avec Sports Illustrated est arrivée assez vite. Comment regardes-tu cette période aujourd’hui ?
C’est l’un des plus beaux moments de ma carrière, même si, à l’époque, je ne mesurais pas encore l’ampleur que cela allait prendre. Mais très honnêtement, c’était aussi difficile, en tant que jeune fille, d’apparaître aussi dénudée dans un magazine. Il a fallu que je m’y habitue. Au bout de trois ans, j’ai décidé d’arrêter. Cela a fait de moi une personnalité publique, mais je ne voulais pas courir après cette image ultra-sexy. Je savais que j’en avais plus dans le ventre.
À dix-sept ans, tu pensais déjà de manière stratégique. D’où vient cette force de volonté ?
J’ai une intuition très forte et, plus je vieillis, plus je réalise à quel point ma persévérance est particulière. Quand je regarde mes petites sœurs au même âge, elles sont dans une tout autre énergie. Mais moi, j’étais aussi complètement seule face à tout ça. Je viens d’une situation familiale difficile, et je me suis dit : I need to break the curse. Mon physique m’a permis de faire les premiers pas, mais c’est mon caractère qui m’a menée aussi loin. Je suis une vieille âme.

Petrovsky et Ramone
C’est le moment où je dois te partager quelque chose. J’ai grandi avec une mère qui, au fond d’elle, était profondément aimante, mais qui a lutté presque toute ma vie contre une addiction à l’alcool.
Je reconnais totalement ce que tu dis. Chaque fois que la drogue prend le dessus, tu perds ta maman. Pour un enfant, c’est purement une question de survie. Je n’ai pas vraiment eu de parents pour m’aiguiller ; j’ai dû tout apprendre seule. Ce que ma mère m’a transmis, en revanche, ce sont des valeurs, des principes et de l’amour. La cuisine, le ménage, m’occuper de mes petites sœurs : tout reposait sur mes épaules. Et c’est finalement devenu une force. Quand je rentre chez moi et que je quitte les projecteurs, je redeviens une femme au foyer. Ce contraste me maintient les pieds sur terre.
J’ai l’impression que nous n’avons pas vraiment besoin qu’on nous “remette à notre place”. Quand on a grandi ainsi, on sait que le bonheur peut basculer à tout moment. On reste toujours en état d’alerte. Mais je trouve extrêmement courageux d’avoir accepté de faire filmer ces schémas toxiques, ces immenses montagnes russes émotionnelles. Moi, je n’aurais jamais osé.
A Girl Like Rose parle de la relation entre ma mère et moi, et de ce qu’on est prêt à faire pour les gens qu’on aime. J’ai commencé à filmer il y a cinq ans, sans savoir où cela nous mènerait. On y découvre à quel point l’addiction est profonde : on peut aimer quelqu’un de toutes ses forces, la maladie finit souvent par prendre le dessus. Si je n’avais pas été là, ma mère ne serait plus de ce monde. Mon père, lui, en est mort, et je n’ai rien pu faire. Mais ma mère, je l’ai encore. Alors j’ai décidé de me battre encore plus fort. Pour elle, mais aussi pour comprendre.
Quand les gens se demandent : « Qui est Rose ? », la réponse ne se trouve pas dans les magazines, sur les tapis rouges ou dans les campagnes. Ce que je suis vient de mon enfance, de la manière dont j’ai grandi, et peut-être même de mes tout premiers mois de vie. C’est mon histoire. Si je ne la raconte pas, je ne serai jamais vraiment honnête avec moi-même. Je peux te poser une question ?
Absolument.
Qu’est-ce que ça t’a fait, à toi, de devenir mère ? Parce que c’est à ce moment-là que les choses sont devenues vraiment difficiles pour moi.
C’était comme être submergée par une avalanche d’émotions et de souvenirs. Tout à coup, on se retrouve face à un double miroir : d’un côté, son nouveau-né et le bébé que l’on a soi-même été ; de l’autre, sa propre image de mère, avec cette peur viscérale de reproduire le cercle vicieux.
Oui, pour moi aussi, c’est ce qui a été le plus confrontant. J’ai longtemps eu du mal à trouver ma place avec mes enfants, parce que mes propres attentes de mère me déstabilisaient. On reproduit si facilement ce qu’on a soi-même reçu étant enfant… J’ai commencé à prendre conscience de tout cela, et c’est précisément ce qui m’a poussée à faire ce documentaire. On peut choisir de tout garder pour soi et de ne jamais en parler ; c’est une façon de vivre. Ou on peut décider d’être transparente, et de tendre la main à d’autres à travers son histoire. Aujourd’hui, j’ai 31 ans et quand je regarde mon parcours, je me dis que le mannequinat n’était qu’une étape : ma mission est bien plus grande. Je dois raconter mon histoire pour soutenir celles et ceux qui traversent la même chose.
C’est vraiment ce que tu fais. Ta maman est-elle en rétablissement aujourd’hui ?
Oui. Elle rechute encore parfois, mais elle va mieux que jamais. Et la tienne ?
Oui. Elle est finalement entrée en cure de désintoxication il y a une dizaine d’années. Ce jour-là, assise sur un banc avec mon frère pour son admission, reste l’un des moments les plus déchirants de ma vie. Par la suite, nous avons suivi une thérapie familiale ensemble. Elle s’est excusée de manière profondément sincère, comme le demandait le programme. Sans “mais”, sans se chercher d’excuses. Et je crois que c’est ce qui a brisé le sort. Qu’est-ce qui t’a poussée à faire autant confiance à Jonathan de Jong, le réalisateur de A Girl Like Rose ?
L’instinct, purement. J’ai tout de suite eu l’impression de le connaître depuis toujours et, aujourd’hui, je le considère comme un grand frère. Il a tissé un lien très fort avec ma mère, indépendamment de moi. Pourtant, elle ne s’ouvre pas facilement. Le film est d’une honnêteté brute : rien n’a été mis en scène. Pendant cinq ans, il m’a suivie dans toutes mes tempêtes. Forcément, cela crée une complicité unique. Toutes les questions qu’il me posait sont devenues des étapes de guérison. Elles ont réparé l’enfant en moi. C’est pour cela que je me sens enfin prête à livrer ce récit. Il y a deux ans, j’aurais encore eu la gorge nouée.

Petrovsky et Ramone
J’ai vu sur ton Instagram que tes enfants font déjà leurs premiers pas dans le mannequinat.
Oui, je suis en train de devenir une vraie Kris Jenner ! (rires) Plus sérieusement, je pense que je ferais une bonne momager, très protectrice, car je connais toutes les facettes de cette industrie. On avance sereinement. Tu sais, mes enfants me voient travailler depuis qu’ils sont bébés ; ils m’ont très souvent accompagnée à Cannes ou sur des shootings. Je ne les pousse pas du tout, ce sont eux qui m’ont dit un jour : « Maman, nous aussi, on veut faire des photos comme toi. » Naleya a déjà fait une campagne Karl Lagerfeld à Paris il y a deux ans, dans le bureau-bibliothèque iconique de Karl. Là, je me suis dit que si les signes étaient aussi clairs, je devais la soutenir. Regarde Gigi et Bella Hadid, elles aussi ont grandi ensemble dans ce milieu. Alors, qui sait !
Si tu pouvais dire quelque chose aujourd’hui à la Rose de dix-sept ans – celle qui venait de quitter l’école et partait seule à New York -, que lui dirais-tu ?
(Elle réfléchit un instant.) Que tout finit par s’arranger. Continue à croire en toi comme tu l’as toujours fait. Chaque obstacle est une leçon, alors fais les bons choix. Avec un peu de patience, tout finira par se mettre en place. Tes propres pensées sont souvent ton pire ennemi, alors reste positive, chasse les doutes, et estime-toi à ta juste valeur.
Merci d’avoir été aussi ouverte, Rose.
Merci à toi. Je n’aurais pas pu rêver meilleure personne à qui confier tout cela.
Le documentaire A Girl Like Rose sortira en septembre.