Elle peint son autoportrait avec un décalage absolu. Elle boit du Coca derrière un masque de beauté dégoulinant, écrase sa joue contre un miroir, encadre son visage de faux doigts de monstre aux ongles vernis. Toutes ces toiles sont à admirer en ce moment à la National Portrait Gallery de Londres, où Issy Wood expose depuis le 9 octobre onze autoportraits, dont sept jamais dévoilés au public. À 33 ans, la peintre inaugure « Artist Focus », le nouveau programme contemporain de l’institution. Avec, pour entrée en matière, sa propre tête donc.

Paradoxe ultime, si Wood s’est mise à l’autoportrait, c’était pour éviter qu’on la photographie. Lorsqu’un magazine lui propose d’envoyer un photographe dans son atelier, elle prend le parti de fabriquer son image elle-même. Depuis 2020, elle a ainsi peint plus de 80 versions de son visage. L’artiste, qui a parlé ouvertement de ses troubles liés à l’image de son corps, se méfie pourtant de l’idée de « mise à nu ». Chaque toile lui demande plusieurs jours, des cadrages, des retouches, des choix. Loin du selfie volé, même l’intimité est mise en scène.

 

Voir cette publication sur Instagram

 

Une publication partagée par Issy Wood (@isywod)

Ne me photographiez pas, je m’en charge

Née en Caroline du Nord en 1993 de parents britanniques, élevée au Royaume-Uni, diplômée de Goldsmiths puis des Royal Academy Schools en 2018, Issy Wood a été repérée par la galerie londonienne Carlos/Ishikawa avant même d’avoir fini ses études. Son terrain de jeu, à l’époque ? Les sièges en cuir de voitures, les doudounes matelassées, l’argenterie, les montres, les bibelots dénichés dans les catalogues de ventes aux enchères. Elle puise aussi dans les objets de sa grand-mère et les images de son téléphone.

Elle peint son univers à l’huile, sur des toiles en lin ou en velours, en gros plans coupés au couteau. Les couleurs sont fatiguées, les matières sensuelles. Un blouson prend ainsi la forme d’une armure, l’intérieur d’une voiture, celui d’un ventre rembourré. Ses natures mortes ne parlent pas tant de ce que l’on possède que de ce que l’on désire et du pouvoir des objets sur nous, foule sentimentale. Une esthétique à mi-chemin entre peinture ancienne, pub commerciale et scroll d’insomniaque.

 

Voir cette publication sur Instagram

 

Une publication partagée par Issy Wood (@isywod)

Velours, cuir et névroses

Si Beaux Arts Magazine se plaît à la comparer à Billie Eilish, c’est pour sa façon de rendre l’inconfort quasiment séduisant. Mais aussi parce que Wood a une deuxième vie dans la pop. Depuis 2018, elle enregistre des morceaux aux synthés, entre confessions gênantes et humour caustique. Mark Ronson la signe sur son label Zelig en 2019. Deux EP et quelques désillusions plus tard, elle le quitte en 2021. Elle sort ensuite en indépendante « My Body Your Choice » (2022) et « Accidental American » (2024). Le 10 octobre dernier, elle donnait son sixième concert à l’ICA de Londres.

 

Voir cette publication sur Instagram

 

Une publication partagée par Issy Wood (@isywod)

Charli XCX, Gagosian et des toiles à six chiffres

C’est finalement sa peinture qui voyage le plus. Après Paris, Séoul et Berlin, ses œuvres ont été exposées cette année au musée Kistefos, en Norvège. En 2025, Vanity Fair lui a demandé de peindre Charli XCX pour leur cover. Résultat ? Quatre portraits réalisés sans rencontrer la chanteuse, dont un sur velours orange. Aujourd’hui, certaines toiles de Wood se négocient désormais à six chiffres. Elle a même eu le luxe de décliner les avances du puissant galeriste Larry Gagosian. Dans « The Art Newspaper », elle plaisante sur son entrée à la National Portrait Gallery : sa famille aimerait des magnets en souvenir.

 

Voir cette publication sur Instagram

 

Une publication partagée par Issy Wood (@isywod)


Reste ce qu’on voit à Londres : une bouche qui tremble, une peau masquée, un regard fatigué, et parfois une grimace franchement ridicule. Issy Wood regarde Rembrandt, mais peint avec la grammaire de la caméra frontale : image tronquée, visage déformé, contrôle obsessionnel de ce qui sera montré. Chez elle, le selfie n’a pas besoin d’être flatteur. Il doit juste empêcher qu’on détourne les yeux.

« Issy Wood: Self-Portraits », National Portrait Gallery, Londres. Jusqu’au 28 février 2027. Entrée gratuite.