Sommes-nous tous accros aux réseaux sociaux?

Publié le 12 octobre 2018 par Laurence Donis
Sommes-nous tous accros aux réseaux sociaux?

Du matin au soir, on scrolle, on rafraîchit, on guette le pouce bleu et le cœur rouge. Mais l'addiction aux réseaux sociaux existe-t-elle vraiment? Décryptage et témoignages. 

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« Mon premier geste au réveil, c’était de checker mon téléphone. Au boulot, j’avais de plus en plus de mal à me concentrer sur une seule tâche, je vérifiais constamment mes notifications. Et dès que je rentrais chez moi, je passais des heures sur les réseaux sociaux. Chaque minute de libre était une occasion de vérifier mon feed. J’ai traversé un jour un passage piéton sans lever une seule fois les yeux de mon smartphone. C’était devenu une obsession», raconte Gina Van Thomme. A 23 ans, elle fait partie des millenials pour qui les likes, follows, stories et retweets sont instinctifs. Et vite addictifs. Il y a quelques mois, certains médias comparaient même les réseaux sociaux à la coke ou à l’héro, rien que ça.

En cause ? La dopamine libérée par notre cerveau dès qu’un précieux petit pouce bleu vient se glisser sous l’une de nos photos. Sauf que l’hormone du plaisir est également présente lorsqu’on mange du chocolat ou qu’on tombe sur un mec particulièrement doué au lit… « Il n’y a rien de nouveau là-dedans. C’est une hypothèse bien connue : lorsqu’on vit une expérience satisfaisante, nos neurones libèrent de la dopamine. Le problème avec les accros aux drogues dures ou à l’alcool, c’est que leur système de récompense est durablement impacté : ils éprouvent plus de difficultés à ressentir du plaisir sans le produit. Il faudrait prouver un effet similaire avec les réseaux sociaux, je suis extrêmement sceptique là-dessus », indique Pascal Minotte. Psychologue et responsable de projets au Centre de référence en santé mentale, il participera au Forum Addiction & Société les 16 et 17 octobre prochains à Flagey. Un event où conférences et workshops s’enchaînent sur des thèmes comme l’usage excessif des jeux vidéo, des écrans, des drogues de synthèse,… 

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Lorsqu’on demande au pro si l’addiction aux réseaux sociaux existe, la réponse est claire : non. « Elle n’est pas reconnue par l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) et je n’ai jamais eu de demande de consultation à ce sujet », affirme le psy. « Mais ça ne veut pas dire qu’il n’existe pas de situations problématiques ou d’usages à caractère compulsif. Ce sont souvent les adolescents qui sont de gros consommateurs de réseaux sociaux, et c’est logique. Ils coupent le cordon avec leurs parents et ils ont donc un grand besoin de contact avec leurs copains pour compenser cette situation angoissante. Mais il n’y a rien de pathologique, ça nécessite plus un recadrage parental qu’une prise en charge médicale. » Avant, on se planquait des heures dans notre chambre pour appeler notre BFF avec le téléphone familial. Aujourd’hui, c’est le smartphone qui a pris le relais. 

Mais si l’addiction en tant que telle n’existe pas, comment savoir quand c’est too much ? Pour Pascal Minotte, c’est lorsque l’usage est lié à de la souffrance qu’il faut se poser des questions. « Quand ta priorité, c’est de regarder la photo pourrie d’une pita au fromage d’un ancien collègue sur Insta plutôt que de profiter du moment présent avec tes potes, il est temps d’admettre que tu as un problème », ajoute Gina. « Il m’est arrivé de faire certaines choses uniquement pour avoir l’air cool sur les réseaux. Comme placer pendant dix minutes une banane dans mon smoothie bowl, ou faire un semi-marathon simplement pour poster une photo depuis la ligne d’arrivée. Je me souviens même d’avoir un jour pensé : ‘A quoi ça sert de boucler mes cheveux si mon selfie ne récolte même pas 50 likes ?’ Je l’admets, j’ai aussi fantasmé sur le fait d’être fiancée, pas vraiment pour le mariage en tant que tel, mais plus pour le nombre de pouces que j’allais récolter sur Facebook… » Et Gina n’est évidemment pas la seule. 

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On est de plus en plus nombreux à chercher la validation des autres sur les réseaux, à vivre des moments importants derrière nos écrans. Et à ne profiter de nos succès que s’ils ont été partagés et likés en masse. « Excepté les personnes qui utilisent Instagram comme un outil marketing, on peut se demander ce que la publication à outrance traduit. Un sentiment de solitude ? Un moyen d’exister grâce aux likes ? Chez certains, publier sans arrêt sur les réseaux peut masquer une dépression, une incapacité à être seul ou à accepter l’idée que l’on est parfois seul dans la vie », explique Michael Stora, psychologue spécialisé dans la cyberdépendance. « Les gens ne consultent pas parce qu’ils sont accros à Facebook ou Twitter mais pour des problèmes plus larges comme un manque de confiance en soi par exemple », ajoute Pascal Minotte. « Ce sont des personnes qui sont peut-être plus fragiles au départ, et les réseaux sociaux n’arrangent rien ». 

Surtout Instagram, si on en croit une étude british réalisée l’année passée par la Royal Society. Le réseau social serait le champion toutes catégories pour engendrer une mauvaise estime de soi, de l’anxiété et de la dépression chez les teenagers. Et ce n’est pas vraiment une surprise. Insta a lancé une nouvelle religion et ses fidèles vouent un culte à l’image parfaite. Ses gourous ? Les #HealthyGirls qui font du pole dance en lisant Proust, les #HappyMama avec leurs têtes blondes habillées en Dolce&Gabbana ou les #GirlBoss, superwomen jamais fatiguées. Les médecins s’inquiètent de l’impact d’Instagram sur les filles susceptibles de tomber dans l’anorexie et aux States, la demande de chirurgie esthétique pour ressembler aux filtres Snapchat est en hausse… Oui, la femme idéale, et inatteignable, existait déjà dans la pub. Mais ce qui a changé, c’est le smartphone greffé à notre pouce. Ici, l’injonction à être canon est constante : en moyenne, on se connecte 15 fois par jour sur les réseaux.

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« Instagram est un espace où tout le monde va très bien. On retrouve des posts où les gens évoquent leur vie, entrecoupés de chiots mignons et de bébés qui rigolent. Ça peut avoir un effet très déprimant. Cela renvoie au fait que dans notre société, il faut être beau, heureux et performant », explique Michael Stora. « Quand tu te sens seul, scroller des photos de personnes entourées de leurs potes, qui ont une vie super excitante en apparence, peut justement amplifier ce sentiment de solitude et de FOMO (Fear of Missing Out : la peur de rater quelque chose) », ajoute Gina. It’s a fake fake world. Et certains ont déjà décidé de le quitter. On se souvient notamment d’Essena O’Neil, une Australienne au demi-million de followers qui s’était refait une virginité numérique en 2015. Coup marketing ou pas, l’influenceuse avait quitté les réseaux sociaux en dénonçant leur côté addictif, superficiel et la perfection illusoire qu’ils véhiculent. Mais à côté de ça, le web regorge aussi de témoignages de filles expliquant comment des comptes body positive les ont aidées à accepter leur corps. Encore faut-il les suivre…

Face à notre « addiction » aux réseaux, les géants du secteur ont d’ailleurs décidé d’agir. En août dernier, Facebook et Instagram ont annoncé qu’ils allaient gentiment nous aider à décrocher. Leur solution ? Mesurer le temps que l’on passe sur les applis et nous envoyer une notification quand on abuse. Paradoxal quand on sait que ces médias élaborent justement des stratégies pour nous garder le plus longtemps devant un écran : le scroll infini, les notifications push, l’auto-play pour les vidéos… « Ce ne sont pas des asbl, leur but ne diffère évidemment pas des autres entreprises. Facebook et Instagram veulent vendre, ils ont intérêt à ce que l’on soit de gros consommateurs mais leur réputation est aussi importante. Lorsque l’opinion publique s’insurge, ils ont intérêt à l’écouter et à réguler », indique Pascal Minotte. Et si notre attention est centrée là-dessus, on oublie, pendant un temps, la question de la marchandisation de nos données personnelles.     

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Le concept n’est pas nouveau, des applications existent déjà depuis longtemps pour nous encourager à déconnecter. L’une des plus connues ? Forest. Le principe est simple : dès qu’on souhaite se concentrer, on « plante » un arbre virtuel. Si on ne touche pas à son smartphone pendant une demi-heure, il grandit et on participe à la reforestation dans la vie réelle grâce à une association. Dans le cas contraire, on tue la jeune pousse. Plus de 300 000 vrais arbres ont déjà été plantés. « C’est bien d’avoir des indicateurs de temps si on a des difficultés à décrocher mais la grande majorité des gens n’en éprouvent pas le besoin. Si les réseaux sociaux n’induisent pas de conséquences négatives pour eux, pourquoi les stresser avec ça ? », questionne Pascal Minotte. « La première question à soulever, c’est : ‘Est-ce que mon utilisation des écrans me pose vraiment un problème ?’ Si cela génère du stress ou de la souffrance, on peut réfléchir à sa qualité de vie en général. Ce que je conseille, c’est de varier les plaisirs, de retrouver des activités qui nous font du bien. Notre usage des réseaux va alors naturellement se réguler. »

Gina, elle, a opté pour une solution plus radicale : supprimer tous ses comptes sur les réseaux sociaux. Si elle craque encore de temps en temps et qu’il n’y a pas que des avantages, elle explique qu’elle profite davantage du moment présent. Et qu’elle apprécie ce doux sentiment oublié de vie privée. « Quand je me rends sur Facebook ou Instagram aujourd’hui, c’est une action intentionnelle. Avant, c’était une activité passive, je le faisais sans vraiment le vouloir dès j’avais une minute de libre », raconte-t-elle. « Je ne me rappelle pas d’une période de ma vie où j’ai été aussi heureuse. Mon seul regret, c’est que ça m’ait pris autant de temps. »

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Pour aller plus loin 

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On file au Forum européen « Addiction & Société », le premier du genre chez nous. C’est à Flagey que ça se passe, les 16 et 17 octobre prochains. A l’origine de l’event, on retrouve le Dr Marc Derély, Médecin Chef de Service associé (La Ramée) Psychiatrie générale, addictions – Administrateur de l’asbl EPSYLON. « La Belgique dispose d’un réseau bien structuré de soins spécifiques en addictologie et de nombreuses structures de prévention, d’information et de promotion de la santé. Mais on constate que ces deux mondes sont étanches l’un à l’autre. Il est donc important de stimuler la rencontre de tous les acteurs de terrain, pour se donner une chance de voir plus loin et d’aborder la problématique sous un regard neuf », explique-t-il.

Au programme ? Deux jours de conférences, débats et workshops sur les addictions au sens large et leur impact sur notre société. Les sujets abordés sont variés et nous concernent tous, de près ou de loin. Ici, on parle des défis posés par les nouvelles drogues de synthèse, de légalisation du cannabis, des addictions sexuelles, de sucre, de dopage ou encore des salles de consommation. Des experts belges, mais aussi internationaux, et des intervenants du premier degré (infirmiers, assistants sociaux, éducateurs,…) seront présents. 

Et pour aller plus loin sur la question de l’addiction aux écrans, on ne rate pas la conférence organisée par Psychologies Magazine, en collaboration avec Le Soir, dans le cadre du Forum. Le thème ? « Faut-il donner un smartphone à nos enfants ? ». Les deux experts, le Pr Marcel Rufo, pédopsychiatre, et le Pr Amine Benyamina, psychiatre addictologue, reviendront sur les risques liés aux écrans : atteinte à la vie privée, cyberintimidation, harcèlement…

Infos pratiques : Forum Addiction & Société les 16 et 17 octobre 2018, de 9 à 18h, Place Sainte-Croix à Flagey. 90 euros pour une journée, 160 pour les deux. Infos et inscriptions sur www.addictionetsociete.com. Conférence « Faut-il donner un smartphone à nos enfants ? » le 16 octobre à 20h, Place Sainte-Croix à Flagey, Studio 4. Prix : 22 euros. Infos et inscriptions sur www.psychologies.com et ticket@flagey.be. 

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