« D’accord », « Bien sûr », « Évidemment », « Absolument », « Certainement », « Volontiers », « Avec plaisir », « Parfaitement », « Naturellement », « Entendu », «Camarche»,«OK», « Yep », « Carrément », « Allons-y », « Go », « C’est parti ».

Ce n’est pas une partie de « ni oui ni non », c’était juste la liste de mon vocabulaire courant. Longtemps, j’ai cru que dire « oui » était la clé du succès. Oui aux projets, oui aux idées des autres, oui aux imprévus, oui aux week-ends sacrifiés. J’étais la fille qu’on appelait quand il fallait « sauver les meubles » sur un tournage ou une post-prod mal embarquée. «Ah, mets-la dessus, elle s’adapte à tout. » On disait de moi que j’étais un couteau suisse, et j’en étais presque fière. Sauf qu’un couteau suisse, ça n’est jamais utilisé pour toutes ses compétences et souvent, ça finit dans le vide-poche du tiroir de l’entrée. Je travaille en production dans l’audiovisuel, un milieu où tout bouge vite, où les jobs sont précaires, où les opportunités sérieuses sont de plus en plus rares. Et moi, j’avais peur. Peur de dire non et qu’on ne me rappelle plus. Peur de passer à côté du projet «qui aurait pu tout changer». Le fameux FOMO (Fear Of Missing Out, NDLR) dictait mes choix, mes journées, mes nuits, ma vie.

Un jour, je me suis retrouvée à bosser sur un spot publicitaire pour une marque de croquettes pour chats. Je n’ai rien contre les chats, j’en ai deux, mais disons que ce projet-là ne m’inspirait pas du tout. Le tournage devait durer un jour. Il en a duré trois. La prod avait tout sous-estimé, et moi, fidèle à moi-même, j’ai tout rattrapé. J’ai fini par gérer la logistique, le planning, le catering, le moral de l’équipe, et même le chat star qui refusait de se retourner. À la fin, tout le monde m’a remerciée : «Heureusement que tu étais là!» J’étais vidée, mais j’avais l’impression d’être reconnue, utile et appréciée. Quelques semaines plus tard, mon directeur m’a appelée pour me proposer une nouvelle mission : «On a besoin de toi sur un projet un peu flou, tu verras en avançant…» J’ai senti une boule dans la gorge. J’étais épuisée, physiquement et moralement. Et cette phrase, « tu verras en avançant », m’a déclenché une alarme intérieure. Sans trop réfléchir, j’ai dit : «Non, je ne le sens pas. Je préfère ne pas y aller.» Silence. J’ai cru que ma carrière ve- nait de s’arrêter. Et puis, à ma grande surprise, il m’a répondu calmement : « D’accord. Alors viens demain, on en parle. »

Je n’ai pas dormi, rejouant mille monologues intérieurs, et le lendemain, je m’attendais à un recadrage. Mais au contraire, il m’a proposé de prendre la direction d’un projet stratégique, un gros documentaire international, sur plusieurs mois. « Tu as fait tes preuves, mais on ne t’a pas assez position- née à ton niveau. » J’étais sidérée. J’avais dit « non » à un projet vide, et on m’offrait enfin un projet plein de sens.

Ce « non » a été un électrochoc. Il a marqué le début d’une nouvelle ère. Celle de l’affirmation par la négative. Un an et demi plus tard, je dirigeais tout un département. J’avais ma propre équipe, mes propres choix. Et, surtout, une nouvelle phrase fétiche : «Je te réponds demain.» Parce que dire non, c’est aussi s’accorder le temps de réfléchir. Mais ce changement n’a pas concerné que ma carrière. Une fois qu’on commence à dire non, ça déteint sur tout le reste. La première fois que j’ai dit non à une soirée, mes amis ont cru que j’étais malade. «Allez, juste un verre!» Non. J’étais crevée, et j’avais juste envie d’un bain et d’un bouquin. Ce soir-là, j’ai dormi onze heures d’affilée. Le lende- main, j’avais l’impression d’avoir gagné un marathon.

Mes enfants, eux, ont mis plus de temps à comprendre. Quand j’ai com- mencé à leur dire non à certaines demandes – «Non, je ne jouerai pas à Uno maintenant, maman a besoin de se poser 20 minutes » –, j’ai eu droit à des yeux ronds et à des soupirs dramatiques. Mais, petit à petit, ils ont compris. Et surtout, ils ont appris à faire sans moi. Mon fils a découvert qu’il pouvait se faire une tartine tout seul. À 7 ans, ce n’est pas un exploit, mais je ne lui en avais jamais donné l’occasion.

Le plus difficile, ça a été avec ma mère. Elle a le don pour me faire sentir coupable à distance, même par WhatsApp. Un jour, elle m’a appelée à 22 h : «Tu peux passer demain matin m’aider à trier les papiers de la succes- sion de papa ? » Avant, j’aurais dit oui sans réfléchir et je me serais retrou- vée à jongler avec mon agenda. Cette fois, j’ai respiré et répondu : «Non, maman, je travaille demain. Je peux venir samedi.» Silence. J’ai presque entendu son souffle se bloquer. Puis : «Bon… d’accord.» Et le monde ne s’est pas écroulé. Mieux : elle a fini par m’avouer que ça lui avait fait du bien de se débrouiller un peu seule. Comme quoi, dire non, c’est aussi faire grandir les autres.

Côté sentimental, c’est devenu carrément révolutionnaire. Avant, j’accep- tais des rendez-vous par politesse, des conversations qui ne m’intéressaient pas, des relations à moitié tièdes. Maintenant, si je sens que ça ne vibre pas, je coupe court. Un soir, un type rencontré sur une appli m’a proposé « un café vite fait entre deux réunions ». J’ai répondu : « Non merci, je préfère un moment entier avec quelqu’un qui a envie d’y être. » Il a envoyé un emoji pouce levé, comme un pauvre type, et je n’ai plus jamais eu de nouvelles. Et franchement, c’était parfait. Même ma meilleure amie, que j’adore, a dû s’y faire. Pendant des années, j’étais celle qui disait toujours « OK, comme tu veux ». Jusqu’au jour où elle m’a proposé un week-end entre filles alors que j’avais envie de rester seule. Je lui ai dit non, en tremblant un peu. Elle m’a répondu « tu as changé ». Et c’était vrai. Trois semaines plus tard, c’est elle qui m’a écrit : « Tu avais raison, j’en fais trop. » Comme quoi, le « non » peut être contagieux.

Et puis il y a les voisines. Celles qui sonnent pour «juste un coup de main» ou pour réceptionner un colis. Un matin, alors que j’étais en pleine deadline, ma voisine m’a demandé de nour- rir son chat pendant ses vacances. Chaque année pendant ses congés, il me faisait des frayeurs en dis- paraissant plusieurs jours d’affilée. Alors j’ai répondu : « Non, je ne pourrai pas cette fois.» Elle a eu l’air déçue, mais elle a trouvé quelqu’un d’autre. Et moi, j’ai terminé mon dossier dans les temps et passé l’été sans me plier en quatre dans la haie en secouant un sachet de croquettes. Ce qui est fou, c’est qu’en apprenant à dire non, j’ai redon- né de la valeur à mes oui. Aujourd’hui, quand je dis oui à un projet, c’est que j’y crois vraiment. Quand je dis oui à une soirée, c’est que j’en ai envie. Quand je dis oui à mes enfants, c’est avec de l’éner- gie, pas avec des yeux cernés. Et quand je dis oui à un homme, c’est parce que je sens que c’est juste. Le «non» a été ma barrière de protection, mon bouclier, ma manière de me reconstruire. Il m’a sauvée de l’épuisement, de la dilution, de cette impression de n’être qu’un outil au service des autres. Pendant longtemps, j’ai cru que dire non allait me fermer des portes. En réalité, ça m’a permis d’ouvrir les bonnes.

Je ne dis pas que c’est facile. Parfois, mon vieux réflexe revient. L’envie de plaire, de faire plaisir, de « rendre service ». Mais je regarde mon fond d’écran : une image des consignes de sécurité qu’on trouve dans les avions qui recommandent, en cas de dépressurisation, de commencer par mettre son propre masque à oxygène avant d’aider les autres…