L’un pensait à l’échelle des édifices, des façades et des paysages urbains ; l’autre travaille à l’échelle du millimètre, du matériau et de la précision pure. Pourtant, le dialogue entre architecture et horlogerie est bien plus naturel qu’il n’y paraît. Au fond, ces deux mondes gravitent autour des mêmes piliers : la forme, la fonction, la proportion, l’émotion et, surtout, un design capable de défier le temps.
C’est lors du salon Collectible à Bruxelles que Rado a dévoilé sa nouvelle ligne inspirée par Le Corbusier. Si ce nom évoque instantanément des villas modernistes et du mobilier iconique, son lien avec l’horlogerie s’impose ici comme une évidence. Car évoquer Le Corbusier, ce n’est pas seulement parler d’architecture, c’est invoquer une vision radicale de la couleur, de la matière et de la structure. Soit précisément l’ADN que Rado cultive depuis des décennies.
Pourquoi Le Corbusier reste-t-il si moderne ?
L’architecte franco-suisse, né Charles-Édouard Jeanneret, fut l’un des grands pionniers du modernisme. Il ne se contentait pas de bâtir des murs ; il redéfinissait notre art de vivre. Lumière, espaces ouverts, fonctionnalité absolue et symbiose avec la nature : ses concepts, révolutionnaires à l’époque, restent d’une actualité brûlante.
Moins connue mais tout aussi capitale, sa théorie de la couleur a marqué l’histoire du design. À travers sa Polychromie Architecturale, Le Corbusier a mis au point une palette de 63 nuances, des tons terreux les plus doux aux pigments les plus saturés. Rien n’était laissé au hasard : chaque teinte avait pour rôle d’orienter l’espace, de souligner les volumes ou de dicter une atmosphère.
Comme l’explique Brigitte Bouvier, directrice de la Fondation Le Corbusier, au micro de ELLE : « Pour Le Corbusier, la couleur n’a jamais été décorative. C’était un véritable outil de construction architecturale. »
Du nuancier à la montre
C’est cette palette mythique qui a servi de fondation à la nouvelle collection Rado. Plutôt que de la copier littéralement, la marque a choisi de l’interpréter à travers une série de montres où la couleur devient l’élément central. Fait notable : la sélection des nuances s’est faite de manière intuitive plutôt que théorique. « Tout est question de combinaison », précise Brigitte Bouvier. « Ce n’est pas une simple addition, c’est l’ensemble qui crée, à chaque fois, un sentiment différent. »
Pour Adrian Bosshard, PDG de Rado, cette harmonie se passe de longs discours : « Elles sont tout simplement belles ensemble. Il était crucial que l’ensemble fonctionne de manière fluide. » Un constat partagé par Brigitte Bouvier : toutes ces couleurs, une fois réunies, produisent un résultat d’une cohérence absolue.
Ces teintes n’ont pas seulement été interprétées ; elles ont été reproduites avec une fidélité extrême par rapport aux références originales de la Fondation. Grâce à l’expertise de Rado en céramique haute technologie, ces nuances ont pu être égalées au détail près, un véritable défi technique.
Trois montres, trois hommages architecturaux
La collection de Radu s’articule autour de trois modèles, chacun arborant des coloris distincts en hommage à l’œuvre du maître. Ne les voyez pas comme des miniatures de bâtiments — exercice impossible à cette échelle — mais plutôt comme des échos à son langage visuel.
Chaque pièce est liée à un projet emblématique. Le premier modèle évoque la Cité Radieuse à Marseille (1952), symbole de sa vision de l’habitat collectif. Le second s’inspire du Carpenter Center for the Visual Arts à Cambridge, son unique réalisation en Amérique du Nord, célèbre pour son béton brut et sa façade sculpturale. Le troisième rend hommage à Chandigarh en Inde, et plus particulièrement au Palais de l’Assemblée, projet monumental qui incarne son urbanisme visionnaire.
Pour Adrian Bosshard, la rencontre avec l’univers de Le Corbusier s’est d’abord faite par le design d’objet. « Un ami possédait ses célèbres fauteuils », confie-t-il. « Ce n’est que plus tard que j’ai plongé dans son œuvre globale et que j’ai réalisé les parallèles évidents avec notre métier. » Après une première collaboration monochrome réussie, cette nouvelle série va plus loin en tissant un lien explicite avec l’architecture. Pour Bosshard, les deux maisons parlent la même langue : celle de l’innovation et du design de caractère.
Le bon design ne vieillit jamais
Pour le patron de Rado, tout est une question de pérennité. « Un bon design reste pertinent », affirme-t-il. « C’est l’objectif permanent de Rado : créer pour le long terme. » Il cite l’exemple d’un modèle de 1987, récemment réédité, qui semble encore futuriste aujourd’hui. C’est là toute l’ambition de la marque : oser s’écarter des sentiers battus pour inventer demain.
Pas une copie, mais une interprétation
Transposer un bâtiment sur une montre est un exercice délicat. « On ne peut pas “poser” un immeuble sur un cadran », souligne Adrian Bosshard. « Il s’agit de traduire un ressenti, une structure, une intention créative ». Cette traduction passe par le choix de la céramique, qui permet des finitions plus nettes et précises que les métaux traditionnels, offrant ainsi des clins d’œil subtils aux lignes architecturales. C’est là, selon Brigitte Bouvier, que réside le succès de cette collaboration : « Ce n’est pas une reproduction, c’est une interprétation. C’est ainsi que l’on garde un héritage vivant. »
Ces montres seront-elles encore désirables dans trente ans ? Pour Bosshard, le doute n’est pas permis. « Absolument. Un design fort est intemporel. » Il conclut d’un sourire en désignant les assises sur lesquelles nous sommes installés : des fauteuils signés Le Corbusier, plus tendance que jamais. « La preuve est juste là. »