De plus en plus de femmes font le choix de congeler leurs ovules pour déjouer le temps. Pourtant, malgré la popularité croissante du “social freezing”, le flou persiste : en quoi cela consiste-t-il vraiment, quel est le bon timing et, surtout, quel est le coût de cette opération ? Pour y voir plus clair, nous avons interrogé le Professeur Dr. Michel De Vos, chef de service à BrusselsIVF, et recueilli le témoignage de Tessa De Ridder, 33 ans, qui a franchi le pas l’an dernier au ZAS Augustinus d’Anvers.

D’où vient le terme “social freezing” ?

Bien que l’on parle communément de “congélation d’ovules”, le terme technique exact est “social freezing”. Un anglicisme qui peut surprendre de prime abord. Le Dr. De Vos éclaire : « Ce terme nous vient de la littérature anglophone et sert à le distinguer du “medical freezing”. Ce dernier désigne la préservation des ovules pour des raisons médicales impérieuses, par exemple chez une jeune femme atteinte d’un cancer du sein devant subir une chimiothérapie. Le “social freezing”, en revanche, concerne la congélation d’ovules pour des raisons non médicales. »

Quelles sont les raisons qui poussent les femmes à congeler leurs ovules ?

Selon le spécialiste, le profil type est une femme entre 30 et 35 ans qui « n’a pas de partenaire ou ne ressent pas encore le désir d’enfant, mais reste consciente de son horloge biologique ». Certaines sont célibataires, d’autres en couple avec un partenaire qui ne souhaite pas d’enfant pour le moment.

« Passé 30 ans, la fertilité décline progressivement. Si certaines le vivent sereinement, d’autres en conçoivent un stress immense qui peut peser sur leurs relations amoureuses. Celles qui sont obsédées par leur horloge biologique finissent par le manifester. Congeler ses ovules permet souvent d’alléger cette pression, voire de faciliter une relation durable. La tranquillité d’esprit est l’une des motivations principales. »

C’est exactement ce qui a motivé Tessa. Alors que son compagnon déménageait à New York, elle venait de fêter ses 30 ans et s’interrogeait sur son avenir. Elle a décidé de consulter un centre de fertilité pour vérifier sa réserve ovarienne. « Quand j’ai reçu mes résultats, ils étaient en dessous de la norme. J’ai paniqué et j’ai décidé d’entamer un parcours de social freezing dans l’année qui suivait. »

Quel est l’âge idéal pour congeler ses ovules ?

« Tout dépend de votre point de vue », nuance le Dr. De Vos. « Biologiquement, plus on est jeune, meilleure est la qualité des ovules. L’idéal se situe donc au plus proche de 30 ans. Mais si l’on regarde le rapport coût/efficacité, la tranche 35-37 ans est souvent plus “rentable”. Pourquoi ? Parce que les femmes qui congèlent leurs ovules à cet âge ont statistiquement plus de chances de les utiliser. Celles qui le font à 30 ou 31 ans finissent souvent par trouver un partenaire et tomber enceintes naturellement. Néanmoins, la démarche leur offre une précieuse sérénité : elles se sentent moins pressées par le temps. »

Concrètement, comment se déroule le parcours ?

« Tout commence par une consultation », explique De Vos. « Nous discutons de la situation personnelle et sentimentale. La prise de la pilule n’est pas un obstacle, mais elle peut compliquer l’évaluation de la réserve ovarienne. Nous mesurons cette dernière via une prise de sang pour déterminer le taux d’hormone anti-Müllérienne (AMH), qui nous indique le nombre d’ovules que l’on peut espérer récolter. »

« Ensuite, nous lançons une stimulation hormonale d’environ deux semaines, via des injections quotidiennes et parfois des comprimés. L’objectif est de stimuler les ovaires pour que plusieurs follicules se développent simultanément, alors qu’un seul croît lors d’un cycle naturel. Au bout de deux semaines, on procède à la ponction : les ovules sont extraits par voie vaginale. Ce n’est pas indolore, mais tout à fait tolérable sous anesthésie locale. L’anesthésie générale reste une option. »

Pour Tessa, le processus a duré près de trois semaines. « Je devais appeler le centre au premier jour de mes règles pour fixer le rendez-vous », raconte-t-elle. « Ils m’ont montré comment réaliser les injections — vidéos à l’appui — et m’ont fourni un calendrier précis. Le premier jour était stressant, mais on prend vite le pli. Après quelques jours, je suis retournée pour contrôler le développement des follicules et ajuster le traitement. À un moment donné, j’ai dû passer à une injection différente, le “trigger”. Lors du dernier contrôle, la date de la collecte a été fixée. Il fallait faire cette ultime injection exactement 36 heures avant. L’aiguille était un peu plus grosse, je l’ai sentie davantage, mais c’était gérable. »

Comment se passe la ponction elle-même ?

« La ponction s’est faite sous anesthésie locale ; je devais être à jeun », se souvient Tessa. « L’intervention en elle-même a duré une dizaine de minutes, mais j’ai passé une demi-journée à l’hôpital. Tout s’est étonnamment bien passé. Le seul moment vraiment désagréable fut l’anesthésie des ovaires, réalisée avec une aiguille assez impressionnante. Ensuite, ils ont aspiré les ovules qui étaient transférés via un tuyau au laboratoire voisin. Je pouvais suivre sur un écran ce que les microscopes voyaient. Finalement, à cause de l’anesthésie, je n’ai pas pu rentrer seule. »

À quoi s’attendre physiquement et mentalement ?

« Physiquement, le parcours est généralement supportable. C’est hormonalement que cela peut être éprouvant. Beaucoup de femmes subissent des sautes d’humeur, surtout après la ponction, lorsque les taux d’hormones chutent brutalement », prévient le Dr. De Vos.

Tessa confirme : « Je m’attendais à ce que ce soit plus dur physiquement, mais ça a été. Mentalement, cela occupe beaucoup l’esprit, mais moins que ce que je craignais. Et surtout, le résultat m’apporte aujourd’hui beaucoup de sérénité. »

Comment sont conservés les ovules ?

« Après la ponction, les ovules sont plongés dans de l’azote liquide à -196°C », précise De Vos. « Médicalement, ils peuvent y rester indéfiniment. Légalement, la conservation est prévue pour au moins dix ans. Passé ce délai, la femme a le choix : poursuivre la conservation, détruire les ovules, les donner à la science ou, dans certains cas, en faire don à une autre personne. »

Combien d’ovules sont généralement congelés ?

« La moyenne tourne autour de dix ovules récoltés », indique le médecin. « Selon nos données à l’UZ Brussel, pour des femmes entre 30 et 35 ans, dix ovules congelés offrent environ 50 % de chances d’avoir un bébé. Avec vingt ovules, ce chiffre grimpe à 80 %, mais le risque zéro n’existe pas. Le succès dépend de la qualité du laboratoire, du taux de survie au dégel (idéalement 85 %) et surtout de la qualité des ovules au moment de la congélation. Rappelons que l’utérus vieillit peu, contrairement aux ovules. »

Tessa, elle, a récolté six ovules la première fois, et cinq la seconde. « J’étais déçue à chaque fois. J’en avais moins que prévu et le doute s’est installé : est-ce que mon corps a un problème ? Est-ce de ma faute ? J’espérais en avoir dix. Finalement, mes parents m’ont offert un second parcours pour mon anniversaire. J’ai décidé de tenter une dernière fois. Ce fut une véritable montagne russe émotionnelle, surtout à cause de la pression que je me mettais. »

Combien de femmes utilisent réellement leurs ovules par la suite ?

Le chiffre est étonnamment bas. « Après cinq ans, environ 15 % des femmes reviennent utiliser leurs ovules », note De Vos. « Après dix ans, on atteint environ 30 %. » La raison ? Les ovules congelés ne servent souvent pas pour le premier enfant, mais font office de sécurité pour un deuxième ou troisième, lorsque la fertilité naturelle a fortement baissé.

Quel est le coût et est-ce remboursé ?

Selon le Dr. De Vos, un cycle coûte environ 3 000 euros, incluant les hormones, la procédure et la conservation pour dix ans. « Comme deux femmes sur trois effectuent au moins deux cycles, la facture totale avoisine souvent les 5 000 à 6 000 euros. S’agissant de médecine préventive et non curative, ce n’est pas remboursé par la Sécurité sociale, contrairement au “medical freezing” (cancer, endométriose sévère…). »

Pour Tessa, l’addition a grimpé jusqu’à 4 000 euros par parcours. « Je pense que beaucoup de femmes y songent mais renoncent pour des raisons financières. J’ai eu la chance d’avoir de l’aide et quelques économies. » Elle espère qu’à l’avenir, une partie du processus sera prise en charge : « Ne serait-ce que les médicaments, pour que les femmes ne se sentent pas seules face à ce choix de société. »