Quand on parle amour, gloire et beauté avec Roméo Elvis

Mis à jour le 13 mai 2019 par Céline Pécheux Photos: Justin Paquay
Quand on parle amour, gloire et beauté avec Roméo ElvisRoméo Elvis

"La célébrité, ça rend fêlé !" Dans « Chocolat », Roméo Elvis se raconte sans filtre. Interview d’un artiste brillant, drôle, presque normal.

Difficile de ne pas hocher la tête quand on écoute le single « Malade », fantastique ouverture introspective d'un premier album solo où, au fil des tracks, Roméo Elvis promène le spleen et la nostalgie d’un rappeur de 26 ans décidé à envisager son passage à l’âge adulte. Un disque fort où l’on retrouve M, Témé Tan ou encore Damon Albarn et qui incarne parfaitement notre amour pour le rap noir-jaune-rouge. Chez Moka ce jour-là, Roméo commence son marathon promo. Compte rendu d’une heure de bavardage en tête-à-tête.

Photo de Roméo Elvis dans le bar Moka à Bruxelles
Tête-à-Tête avec Roméo Elvis. Stylisme: Lola Clabots. Chemise: Davi Paris

« Chocolat », c’est ton deuxième album mais aussi et surtout ton premier album solo... Une grosse pression ?

Pour être sincère, je considère « Chocolat » comme mon premier album. C’est lui mon premier bébé. Avant, j’étais en tandem avec Le Motel. On faisait tout ensemble et donc pas mal de compromis aussi. C’est pas pareil quand on fait les choses seul. Il faut tout assumer. C’est un album beaucoup plus personnel où je me livre sur pas mal de sujets. Je raconte des histoires que j’ai vécues ou que je vis aujourd’hui.

Tu commences l’album en disant « Je veux être tout seul »… Tu le redis encore dans ton morceau « Solo ». Ils te saoulent, les autres ?

Je me rends compte que c’est ce que je recherche le plus à l’heure actuelle. Mon kif, c’est d’être tout seul. J’habite à Bruxelles. Les gens me connaissent. Ils m’arrêtent dans la rue, sonnent chez moi. Je ne suis plus jamais tranquille. Avant, je sortais, je buvais, je faisais la fête. J’aimais ça. Aujourd’hui, je suis « clean ». Je fais mes concerts, je voyage beaucoup et quand je suis « off » je n’aspire qu’à une chose, c’est d’être au calme.

Combien de temps as-tu mis pour accoucher de cet album ?

Longtemps. L’écriture a pris deux ans. À l’époque du Motel déjà, j’écrivais des trucs que je gardais pour plus tard. Pour l’enregistrement en studio, on a travaillé pendant sept mois de manière intensive. Je me levais super tôt et je repartais super tard avec des objectifs à atteindre chaque jour. Comme à l’usine quoi.

Photo de Roméo Elvis chez Moka à Bruxelles
Roméo Elvis chez Moka, un de ses QG à Bruxelles. Stylisme: Lola Clabots. Pantalon noir : Edwin

Alors comme ça tu te trouves déjà trop vieux pour faire le « djeuns » ?

C’est ce que je dis dans un de mes titres. Pendant l’enregistrement de l’album, j’ai compris que j’avais passé un cap. J’ai 26 ans et même si ce n’est pas vieux, il fallait que j’arrête certains trucs. Je me suis rendu compte que mon corps ne récupérait plus comme avant. À 22 ans, je pouvais faire la fête comme un fou et le lendemain être OK. Aujourd’hui, c’est plus pareil. J’ai arrêté tout ce qui est drogue et alcool. J’écris en journée et quand mon texte est bon, alors je me détends.

Et qu’est-ce que tu penses du CBD ?

Je suis un grand adepte. Je suis un fanatique de la plante en elle-même, donc ça me convient très bien d’avoir le goût et l’odeur sans l’effet psychotrope. La beuh, c’est vraiment une passion. Comme il y en a qui adorent le chocolat et qui vont dénicher des fèves de cacao dans le monde entier, moi c’est pareil avec la weed. J’aime ça comme j’aime le foot. Mais je ne m’affiche plus sur les réseaux avec un pétard à la main. Je me rends compte de l’impact que j’ai sur mon public et je ne veux pas inciter à la consommation.

Ton single « Malade » est plus mélodique que tes compos d’avant. Il est même carrément rock... une envie d’aller explorer le genre qui a bercé ton enfance ?

Le rock, c’est la musique de mon père. ça fait partie de mon ADN. Après, dans l’attitude et le personnage, je reste un rappeur mais j’aime bien passer d’un genre à l’autre. Je suis très rock dans ma manière de faire du rap, en fait.

Photo de Roméo Elvis
Roméo Elvis by Justin Paquay

Un musicien qui a des problèmes d’oreille, c’est paradoxal et en même temps, c’est grâce à la musique que je supporte l’acouphène.

Dans « Malade » encore, tu parles d’une oreille qui te casse la tête…

Depuis que je suis petit, je souffre d’un sifflement dans l’oreille en permanence. Le truc qui te rend fou. Mon audition est altérée comme celle d’un petit vieux. Un musicien qui a des problèmes d’oreille, c’est paradoxal et en même temps, c’est grâce à la musique que je supporte l’acouphène. Le silence est insupportable pour un mec comme moi. Pour dormir, je fume et je fais blindé de sport. Du coup, je suis claqué et je me couche tôt.

Tu as une hygiène de vie d’un marathonien, pas d’un rappeur !

Ca fait quelques mois que je fais super attention. J’ai même arrêté de manger de la viande. Pour des raisons éthiques surtout, écologiques ensuite.

À propos des collab’ sur ton album, tu nous avais dit qu’on allait être surpris… C’est réussi ! Un featuring avec Damon Albarn, c’était un rêve de gosse ?

Grave ! Quand ma maison de disques lui a proposé le morceau et qu’il a accepté de le faire, j’avais peur que ce soit juste un deal financier et c’est tout. En général, quand on traite avec des pointures internationales, la première chose qu’on nous donne, c’est un prix. Ici, pas du tout. Avant de dire oui, il a tapé mon nom dans Google. Il a regardé le clip « 300 ». Il a vu que c’était du rap belge (les anglais adorent les Belges). Il était chaud qu’on se rencontre. Du coup, on est allés enregistrer le morceau dans un studio à Paris. Ça a duré deux heures pile. Mais deux heures où il était focus. Il a donné son avis, posé sa voix, joué une partie de piano et le morceau était plié. Moi, j’étais hyper intimidé, je ne savais plus où me foutre. Un sentiment que je n’avais plus eu depuis longtemps. D’habitude, quand j’entre quelque part je ressens cette gène, ce malaise chez les autres. Ça faisait du bien de retomber un peu de mon piédestal. Il n’y rien a faire avec le succès, on a l’ego qui gonfle.

L’autre surprise, c’est ton morceau avec M…

J’ai découvert cet artiste quand je bossais comme caissier chez Carrefour. Ses morceaux passaient en boucle. On a fait le track « Parano » par téléphone. On s’est rencontrés pour la première fois bien après sur le plateau de « Taratata ». C’est un privilège de bosser avec un artiste comme lui.

Photo de Roméo Elvis
Roméo Elvis nous parle de Chocolat. Stylisme: Lola Clabots. Chemise: Davi Paris

Dans les nineties, les rappeurs étaient aussi des businessmen qui avaient leur propre marque de fringues. Toi, tu es plutôt en mode « rappeur sauveur » avec tes gourdes... c’est de l’éco-opportunisme ou un vrai engagement citoyen ?

De l’opportunisme, évidemment ! (rires) C’est certain qu’aujourd’hui, il y a un enjeu économique derrière le projet vu l’engouement que ces gourdes suscitent. Mais à l’origine c’était une idée de mon père. À Noël, il m’a offert une gourde. Mon père n’a jamais été très fort en cadeau, mais là, c’était vraiment la misère quoi. Surtout qu’il avait offert la même à ma sœur… En fait, il y avait ce message derrière : « Vous êtes des influencers. Vous avez un impact sur les jeunes. Pourquoi ne pas les influencer à faire des choses nobles ? » Du coup, j’ai lancé le #Magourdeamoi pour sensibiliser les jeunes à l’utilisation de la gourde dans les écoles et une pétition en ligne qui compte déjà plus de 30.000 signatures. On va la laisser tourner pendant un an avant de faire pression sur le gouvernement. C’est dingue l’impact qu’un artiste peut avoir sur son public, alors autant utiliser ce pouvoir à bon escient. Lors d’un concert à Nîmes, rien qu’en buvant dans ma gourde pendant le show, on a vendu plus de 200 gourdes après le gig. Ça coûte rien de le faire et si ça peut aider à préserver la planète, c’est tout bénef. C’est comme ça aussi que j’ai réalisé que mon père était hyper écolo. Je l’avais toujours pris pour un mec relou parce qu’il nous faisait prendre des douches chronométrées, mais en fait, c’est lui qui avait raison depuis le début.

Le rappeur misogyne, c’est de l’histoire ancienne ?

Le machisme dans le rap, c’est une figure de style. Ça fait partie du jeu. Quand je fais mon gros macho, c’est plus ironique qu’autre chose. Quand on fait du rap, on cherche à provoquer un impact et quoi de plus impactant que le sexe et ses clichés ? à côté de ça, je baigne dans le féminisme depuis toujours avec ma mère et ma soeur. Angèle est clairement engagée (voir « Balance ton quoi »). Ma mère a joué « Les Monologues du vagin » des dizaines de fois. Du coup, je suis content que les choses bougent à ce niveau-là.

Toi tu es plutôt en mode rappeur lover en ce moment...

Je suis très amoureux. J’en parle dans mon album d’ailleurs. Au milieu de mes histoires sombres qui parlent de ruptures et de maladie, il y a « Soleil », un morceau que j’ai écrit pour elle.

Photo de Roméo Elvis la tête dans ses mains
Roméo Elvis, un mec normal... Stylime: Lola Clabots. T-shirt: Lacoste.

Les gens ne se rendent pas compte qu’être célèbre implique aussi et surtout de sacrifier sa vie privée. De vivre une capuche vissée sur la tête dès qu’on met le nez dehors.

Dans le titre « Normal », tu scandes que tu veux être un type normal... Sauf qu’aujourd’hui, c’est mort pour toi de vivre comme un type ordinaire. Qu’est-ce que tu kiffes et détestes dans la célébrité ?

Ce qui est cool, c’est la facilité et les moyens financiers. J’ai les moyens de m’offrir ce que je veux, tout est accessible. Aller voir un match de foot de ouf en VIP et en last minute par exemple. Ça, ce sont les bons côtés. Après, les avantages sont assez limités quand on ne profite pas de sa notoriété pour faire la fête ou sortir avec des filles... Les gens ne se rendent pas compte qu’être célèbre implique aussi et surtout de sacrifier sa vie privée. De vivre une capuche vissée sur la tête dès qu’on met le nez dehors. Or, la vie privée, c’est ce qui te maintient au sol. Il faut vraiment être passionné par la musique pour supporter la pression, les commentaires permanents sur les réseaux sociaux, les titres dans les journaux, les selfies à chaque fois que tu descends de chez toi. Ma sœur et moi, on garde la tête sur les épaules, ce qui ne nous empêche pas de nous appeler super souvent pour parler de ce qui nous arrive… On vit plus ou moins la même chose au même moment, du coup on se soutient vachement.

C’est comment Noël chez Laurence Bibot, Marka, Angèle et Roméo Elvis ?

C’est une grosse réunion de famille. C’est marrant parce que c’est comme si les tontons avaient dit aux cousins : « Ne les ennuyez pas avec ça hein ! » Du coup, personne ne nous pose de questions, ni aborde le sujet. Comme mes parents étaient déjà un peu le stars de la famille, on entend des réflexions bienveillantes du genre : « Les petits s’y sont mis aussi. » Tout ça est très normal, en fait.

Tu es plus heureux qu’il y a trois ans ?

Je suis amoureux depuis deux ans et demi et j’ai atteint des objectifs que je n’aurais jamais pensé atteindre. Donc oui, clairement.

Tes adresses 3 étoiles à Bruxelles ?

Moka Coffee (rue des Riches Claires 5, 1000 Bruxelles) pour le meilleur kawa de Bruxelles, la boutique Bizon 4 (rue des Teinturiers 4, 1000 Bruxelles) et la place Flagey en été… C’est un peu bidon, mais c’est vraiment mon spot. Là où tout a commencé.

photo de Roméo Elvis
Roméo sans filtre. Stylisme: Lola Clabots. T-shirt noir : Lacoste

Ton album s’appelle « Chocolat », le produit belge par excellence. Partout où tu vas tu scandes qu’on est les meilleurs et que Bruxelles arrive. Pourquoi tant de chauvinisme, Roméo ?

Je suis fan de nous, de notre sens de l’autodérision. Les Diables rouges, Stromae, tout ça… On déchire ! Au départ, étant un rappeur sur des terres qui sont tout sauf rap, il fallait que je me moque un peu de moi-même. Je trouvais ça drôle de parodier les rappeurs français qui scandent les chiffres de leur département… Du coup, j’ai fait la même chose et j’ai rendu le 1630 de Linkebeek (la commune où il a grandit, NDLR) hyper street cred’. Dans cet album, je trouvais important de crier mon amour pour mon pays comme je trouvais aussi important de revenir sur les aspects moins brillants comme la période coloniale au Congo et la politique d’immigration actuelle. Je n’ai pas l’air comme ça mais j’ai une conscience politique et du coup je profite de la musique pour faire passer des messages.

Promets que tu resteras toujours à BX et que tu ne nous quitteras pas pour Paname !

Jamais ! Là ça devient un peu compliqué parce que tout le monde sait où j’habite dans mon quartier, mais dans la mesure du possible, j’aimerais vivre ici toute ma vie.

Si tu devais recommencer à zéro, qu’est-ce que tu ne referais pas ?

Je resignerais tout pareil.