Un enfer au quotidien pour celle qui tente de les réconcilier.

Je ne sais plus quoi dire ni quoi faire. J’en suis à redouter les repas de famille, à anticiper les vacances comme des champs de mines. Je rêve d’un dîner tranquille, d’un dimanche où mes deux enfants ne s’insultent pas ou ne me reprochent pas, l’un et l’autre, d’être « complaisante », « déconnectée » ou « centriste molle ». J’ai deux enfants que j’aime infiniment. Léa, 24 ans, étudiante en sociologie à l’ULB, militante, engagée, féministe, végane. Un feu. Et Thomas, 27 ans, ingénieur civil sorti de la VUB, passionné de géopolitique, accro aux débats, aux chiffres, aux chaînes YouTube libertariennes. Un roc. Deux intelligences vives, deux trajectoires brillantes… et deux visions du monde devenues inconciliables. Tout a commencé presque innocemment. Un débat sur les quotas de genre au Parlement, un désaccord sur le port du voile dans l’espace public, une discussion sur le Black Lives Matter belge. Des échanges vifs, mais encore courtois. Nous sommes à Bruxelles, une ville politique, où les idées se croisent, se frottent. J’ai toujours encouragé mes enfants à penser par eux-mêmes, à débattre. Pas à s’annihiler.

Puis, ça a basculé. Léa s’est radicalisée dans ses engagements. Elle parle de patriarcat systémique, de privilèges blancs, de justice réparatrice. Elle ne met plus un pied dans un Delhaize, refuse les livres d’auteurs « non déconstruits », réécrit ses e-mails en langage épicène. Elle milite aux côtés de collectifs antiracistes, antispécistes, anticapitalistes. Et ne veut plus « perdre son temps avec ceux qui refusent d’évoluer ». Thomas, lui, a durci le ton. Il parle « d’assistanat généralisé », « d’effondrement de l’Occident », du « péril islamo-gauchiste ». Il partage des vidéos de figures d’extrême droite flamandes, méprise les revendications LGBTQIA+ et s’indigne des fresques féministes sur les murs de la ville. Il admire le discours d’ordre, de mérite, de responsabilité individuelle. Entre eux, c’est devenu l’Ukraine et la Russie. Une guerre sans compromis.

L’été dernier, la crise a explosé. Je croyais naïvement que quelques jours au bord de la mer du Nord, dans notre petite maison de location, pourraient apaiser les tensions. Dès la première soirée, ils se sont affrontés sur la légitimité de certaines ZAD autour de Bruxelles. Léa accusait Thomas d’être « fascisant ». Il l’a traitée de « petite bourgeoise hystérique ». On aurait dit une joute oratoire de Twitter, en vrai. Mais ce ne sont pas seulement des mots. Quelques semaines plus tard, Léa a découvert que son exposé sur la décolonisation des musées – qu’elle préparait pour une conférence – avait disparu de son cloud. Thomas a fini par admettre, avec un sourire glacial, qu’il l’avait « dépollué ». Elle, pour se venger, a mis de la crème solaire dans ses chaussures de boulot avant un entretien d’embauche à Anvers.

Je ne vous parle même pas des repas : entre elle qui refuse le fromage, lui qui brandit le droit au barbecue comme un acte de résistance identitaire, les menus sont devenus une suite d’équations impossibles. Et nous, mon mari et moi, passons nos soirées à jouer aux médiateurs épuisés. Nous sommes ce qu’on appelle des « modérés ». De gauche sur certaines choses, de droite sur d’autres. Curieux, ouverts, pragmatiques. Nous croyons à l’Europe, à la démocratie représentative, à la nuance. Nous lisons « Le Soir », « La Libre », « Médiapart » et « De Morgen ». On se méfie des extrêmes. On doute, souvent. On essaie de comprendre. Mais dans cette maison, le doute est devenu une faiblesse.

Pour Léa, nous sommes complices d’un monde violent et inégalitaire. Pour Thomas, nous sommes des bien-pensants qui ne voient pas le réel. Chacun attend qu’on prenne position. Qu’on tranche. Qu’on se rallie à sa cause. Mais comment choisir entre ses enfants ? Comment dire à l’un : « Tu es trop radical » sans blesser ? Comment demander à l’autre d’être « plus tolérant » quand il se pense lucide et courageux ? Alors, on temporise. On navigue. On organise les anniversaires en deux temps. On divise les vacances. On ment, parfois, pour éviter le choc frontal. Et je déteste ce que ça fait de nous. Des gens qui évitent, qui taisent, qui contournent. Alors que toute notre vie, nous avons défendu le dialogue.

Je suis inquiète. Car je sens que ce n’est pas une simple crise de jeunesse. C’est une cassure idéologique. Une incapacité à reconnaître la légitimité de l’autre. Un refus du compromis. Et je sais qu’ils ne sont pas seuls. Dans mon entourage, de plus en plus de parents me confient des histoires similaires. La polarisation n’est plus théorique. Elle entre dans nos salons, nos cuisines, nos albums de famille.

Je ne veux pas choisir. Je veux les aimer tous les deux, sans condition, sans validation préalable de leurs opinions. Je veux qu’ils comprennent que la fraternité, la vraie, ce n’est pas d’être d’accord. C’est de rester en lien malgré le désaccord. Alors, je résiste. J’organise un brunch, j’écris des messages, je glisse un mot doux dans un sac, un livre sur une table. Je plante des graines. Je tends la main. Toujours. Car je crois que sous leurs postures, leurs certitudes, leurs colères… il y a encore une tendresse possible. Je veux croire – je dois croire – qu’un jour, à Bruxelles ou ailleurs, mes enfants parleront de nouveau d’autre chose que de leurs désaccords. Qu’ils se souviendront qu’ils ont grandi ensemble, qu’ils ont ri ensemble, qu’ils se sont aimés sans idéologie. Et qu’à la fin, c’est ce qui compte…