Companion, Obsession, Don’t Worry Darling, Blink Twice… Les derniers exemples du cinéma le prouvent, le danger ne porte plus forcément un masque et une tronçonneuse. Il a parfois l’air d’un « nice guy », d’un petit ami blessé ou d’un milliardaire passé par la thérapie. Depuis #MeToo, l’horreur semble avoir trouvé un nouveau croque-mitaine : l’homme convaincu que l’amour, le sexe ou l’attention féminine lui sont dus. À tel point qu’un genre à part commence même à circuler pour désigner ces films : l’« incel horror ».

Patrick Bateman aurait sans doute adoré les podcasts de développement personnel pour hommes. Costume impeccable, obsession du corps et du statut, terreur panique d’être médiocre : le psychopathe d’American Psycho offrait déjà une satire féroce de la masculinité performative. Ironie de l’histoire, le personnage pensé comme une caricature toxique de la virilité, est devenu une figure admirée du « sigma male » dans certains cercles de la manosphère. Son image est désormais utilisée dans des mèmes motivationnels sur la réussite et le contrôle de soi par une génération qui semble avoir raté la blague.

 

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Mais quelques choses a changé ces dernières années. Dans une série de thrillers et films d’horreur récents, le problème n’est plus seulement l’homme violent. C’est l’homme qui estime être gentil, rationnel, injustement privé de ce qu’il mérite. Et c’est précisément cette évolution qui distingue ces nouveaux monstres de leurs prédécesseurs.

Le « nice guy » est devenu inquiétant

Prenez Obsession, succès horrifique surprise de Curry Barker sorti cette année. Bear est amoureux de Nikki, son amie d’enfance. Incapable d’accepter qu’elle puisse ne pas partager ses sentiments, il utilise un objet magique pour formuler un souhait : qu’elle l’aime plus que tout. Le vœu fonctionne… beaucoup trop bien.

Le film reprend une mécanique vieille comme La Patte de singe (la nouvelle d’horreur de W.W. Jacobs publiée en 1902), mais lui colle une angoisse très 2026 : et si le fantasme romantique absolu se suffisait à lui-même pour être terrifiant, parce qu’il supprime le consentement ? Le British Film Institute (BFI) décrit ainsi le film comme une variation sur les idées de la manosphère et le sentiment de droit masculin. Son réalisateur affirme pourtant ne pas avoir pensé au terme « incel horror » pendant l’écriture. Le label lui a été collé après coup par le public et la critique.

 

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Même ressort dans Companion. Josh n’a pas kidnappé une femme : il a acheté Iris, androïde conçue pour l’aimer, puis réglé son intelligence et sa personnalité selon ses préférences. Le cauchemar n’est plus « personne ne veut de moi », mais « pourquoi devrais-je accepter qu’une femme puisse vouloir autre chose que moi ? ». Le critique de cinéma Roger Ebert reliait directement le film à la solitude contemporaine, aux relations numérisées et à la culture incel.

Après #MeToo, le monstre a changé de visage

Promising Young Woman avait ouvert le bal en 2020. Cassie ne chasse pas des prédateurs caricaturaux dans des ruelles sombres. Elle piège ces hommes parfaitement ordinaires qui proposent très gentiment de « raccompagner » une femme trop ivre pour consentir. Dans ce film, la réalisatrice, Emerald Fennell détourne à la fois les codes du rape-revenge et ceux de la comédie romantique pour attaquer la normalisation de la culture du viol.

Puis sont arrivés Don’t Worry Darling, Blink Twice, Fresh… Dans le premier, Jack préfère littéralement enfermer sa femme dans une simulation de banlieue années 1950 plutôt que supporter son autonomie. Olivia Wilde avait d’ailleurs expliqué avoir nourri son antagoniste d’une certaine rhétorique contemporaine de la manosphère. Dans Blink Twice, le prédateur a encore changé de package : Slater King est beau, riche, fait du yoga, tient un journal de gratitudes et explique que la thérapie l’a transformé. C’est presque plus inquiétant.

 

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Zoë Kravitz raconte avoir commencé à écrire le scénario avant l’explosion mondiale de #MeToo, à partir de situations vécues dans des pièces remplies d’hommes puissants et de cette étrange capacité féminine à communiquer un malaise « avec les yeux », parce que le verbaliser peut coûter une place, un travail ou davantage. Pour elle, le sujet central n’est pas tellement l’empouvoirement des femmes, mais la mécanique du pouvoir lui-même : qui le possède, comment il s’exerce et sur qui.

Le « woman’s horror film » post-#MeToo

Si ces films se multiplient depuis quelques années, difficile de ne pas y voir l’écho d’un climat plus large : remontée des discours masculinistes, visibilité accrue des communautés incels, fascination renouvelée pour des modèles de couples plus traditionnels, jusqu’au phénomène des tradwives. Le cinéma d’horreur n’a rien inventé, il a juste récupéré cette tension et l’a transformée en récit.

Une chercheuse a d’ailleurs proposé dès 2022 l’idée d’un nouveau cycle de « woman’s horror film » post-#MeToo. Dans ces récits, la menace n’est plus forcément un tueur identifiable mais un système patriarcal diffus, qui surgit du couple, du travail, de la sexualité ou d’un type apparemment charmant.

Reste que l’« incel horror » demeure pour l’instant un terme critique émergent, pas un genre constitué. Et tous ses méchants ne sont évidemment pas des incels au sens strict. L’expression sert plutôt à désigner une nouvelle figure de monstre masculin : celui qui transforme sa frustration en justification, sa solitude en dette que les femmes devraient rembourser, et leur refus en anomalie à corriger. Le plus effrayant, finalement, est que le ciné n’a même pas eu besoin d’inventer une nouvelle créature, il lui a suffi de prendre le « gentil garçon » et de le laisser parler.