Le 4 septembre 2026, après plusieurs jours de délibération, les jurés du procès de Lindsay Clancy n’ont pas réussi à s’accorder. La justice du Massachusetts a déclaré le procès nul. Cette ancienne infirmière de 36 ans reste poursuivie pour la mort, en janvier 2023, de ses trois enfants, Cora, Dawson et Callan, âgés de 5 ans, 3 ans et 8 mois. Elle ne conteste pas les avoir tués. Toute la bataille judiciaire porte sur sa responsabilité pénale au moment des faits.

Pour l’accusation, elle aurait organisé son passage à l’acte en éloignant brièvement son mari du domicile. Pour la défense, elle traversait une psychose du post-partum, aggravée par une prise en charge psychiatrique chaotique. Lindsay Clancy avait consulté à de nombreuses reprises, essayé treize médicaments, appelé une ligne de prévention du suicide et effectué un séjour hospitalier. Les jurés n’ont pu départager ces récits. Une nouvelle audience doit avoir lieu le 29 septembre ; le parquet devra ensuite décider s’il organise un second procès. Au 7 septembre 2026, il n’existe donc ni condamnation ni acquittement. Seulement une impasse juridique, mais aussi culturelle.

 

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Car l’affaire s’est rapidement transformée en test de Rorschach (c’est-à-dire un fait divers où le public ne cherche plus la vérité, mais y projette ses propres obsessions). Sur les réseaux, dans les émissions judiciaires et jusque devant le tribunal, chacun repart avec la figure qu’il était venu chercher : une mère broyée par la dépression, une manipulatrice, la victime d’un système de santé défaillant ou l’incarnation du mal. Des femmes ont traversé les États-Unis pour assister aux audiences, d’autres ont manifesté en rose devant le palais de justice. Certaines reconnaissaient dans son dossier leurs propres épisodes de dépression, leurs pensées intrusives, la solitude du post-partum.

Si le réflexe est humain, il devient aussi dangereux lorsqu’un procès pénal se transforme en grand référendum sur la folie et sur le devoir maternel.

De crime rare à événement culturel

À l’échelle mondiale, environ neuf personnes soupçonnées d’homicide sur dix sont des hommes. La violence létale féminine n’est donc pas un équivalent symétrique, simplement moins raconté, de la violence masculine. Elle est statistiquement beaucoup plus rare. C’est précisément ce qui augmente sa valeur médiatique : une étude consacrée à l’émission américaine Snapped rappelle que les femmes sont sept fois moins susceptibles de tuer que les hommes, tout en bénéficiant d’une exposition disproportionnée lorsqu’elles le font.

Le fait divers vient alors bouleverser complètement nos certitudes liées au genre. Nous qui avions appris à associer le crime à la masculinité, une femme violente exige soudain une explication supplémentaire : qu’est-ce qui a bien pu « cassé » chez elle ? Quel homme la manipulait ? Pourquoi n’a-t-elle pas pleuré ? Sa vie sexuelle cache-t-elle quelque chose ?

Les analyses de la criminalité féminine (notamment publiées dans le Women’s Studies International Forum) y retrouvent toujours trois moules récurrents : la malade, la victime ou l’incarnation du mal. Ces cases refusent aux accusées une intentionnalité, des mobiles et une responsabilité jugés à l’instar de ceux d’un homme. La femme qui tue est ainsi jugée deux fois : pour son acte, puis pour avoir trahi son rôle de femme.

Lizzie Borden, du tribunal à Netflix

La quatrième saison de Monster, disponible sur Netflix le 17 septembre 2026, illustre cette bascule. Après Jeffrey Dahmer, les frères Menendez et Ed Gein, l’anthologie de Ryan Murphy et Ian Brennan consacre pour la première fois une saison à une femme : Lizzie Borden, interprétée par Ella Beatty. L’histoire ? En 1892, ses parents sont massacrés. Lizzie est acquittée, et l’affaire demeure officiellement irrésolue. Cela n’a pas empêché des générations d’Américains de la déclarer coupable et de gonfler le nombre de coups portés aux victimes. La culture pop a tranché.

 

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Netflix présente aujourd’hui Lizzie Borden comme son premier « monstre » féminin et annonce une exploration de la colère et de la répression des femmes. Si la formule est vendeuse, elle souligne aussi l’ambiguïté du projet : raconter l’étouffement des femmes victoriennes tout en apposant le mot Monster sur une personne acquittée. Au fond, ce business ne date pas du streaming. Dans les années 20, les détentrices de crimes passionnels Beulah Annan et Belva Gaertner faisaient déjà la une à Chicago. La presse s’enflammait pour leurs tenues et leurs sourires. Résultat ? La journaliste Maurine Dallas Watkins en a fait la pièce qui inspirera Chicago.

Une tueuse doit-elle forcément être folle ?

L’affaire Clancy rappelle celle d’Andrea Yates, cette Américaine ayant tué ses cinq enfants en 2001 avant d’être jugée non coupable pour aliénation mentale. Attention aux raccourcis néanmoins. La psychose post-partum est une urgence psychiatrique très rare (elle touche 1 à 3 mères sur 1000 environ) entraînant délires et hallucinations. Et elle se traite

Le problème, c’est quand TikTok s’empare du dossier Clancy et que chaque ordonnance ou recherche Google devient une « preuve » pour des internautes transformés en détectives du dimanche. La folie devient alors soit une excuse magique, soit une comédie. La réalité est évidemment bien plus nuancée : chercher à comprendre une pathologie n’a jamais voulu dire excuser le crime ou oublier les victimes.

De la « prostituée tueuse » à la survivante

Aileen Wuornos constitue l’autre grand laboratoire de cette fascination. Cette travailleuse du sexe, exécutée en 2002 pour le meurtre de sept hommes, squatte nos écrans depuis trente ans : documentaires, le film Monster et son Oscar pour Charlize Theron, jusqu’à un récent docu Netflix en 2025. Gypsy-Rose Blanchard, elle, incarne le passage au crime interactif. Après des années de tortures médicales subies par sa mère Dee Dee, elle orchestre son meurtre en 2015. Après le docu Mommy Dead and Dearest et la série The Act, sa libération a transformé la criminelle en influenceuse TikTok.

En France, Monique Olivier a longtemps été reléguée au rang de simple « femme de » Michel Fourniret. Les médias balançaient entre complice sous emprise et cerveau de l’ombre. Il aura fallu attendre son procès de 2023 et sa nouvelle condamnation à perpétuité pour complicité dans trois meurtres, dont celui d’Estelle Mouzin, pour que la société regarde enfin sa responsabilité en face.

Aux hommes la méthode, aux femmes le look

La fiction reprend tous ces vieux clichés et les rend encore plus séduisants. Hannibal Lecter reçoit une intelligence, Dexter une méthode, Joe Goldberg une voix intérieure. Villanelle, dans Killing Eve, possède en plus des robes, un désir queer et une collection d’accents. Catherine Tramell, dans Basic Instinct, tue (ou semble tuer) à l’intérieur d’un fantasme sexuel. Amy Dunne, dans Gone Girl, transforme les attentes adressées aux femmes en arme. Pearl massacre parce qu’elle refuse la vie minuscule qu’on lui réserve. Des personnages pas antiféministes par nature. Au contraire, ils ont même permis un territoire longtemps confisqué aux actrices : être drôle, stratège, répugnante, ambitieuse, violente… Bref, autre chose qu’un cadavre déclenchant l’intrigue. Mais le piège persiste : pour exister, la criminelle doit être iconique là où le tueur peut être banal.

Dans les médias, le statut de parent fait tout basculer

Le traitement médiatique des parents criminels montre concrètement ce déséquilibre. Une étude australienne récente le confirme : 82 % des articles consacrés aux femmes mentionnent leur rôle de mère, contre 56 % pour les pères. Un homme reste un criminel ordinaire. Une femme devient immédiatement une « mauvaise mère ».

La justice est concernée elle aussi. Plusieurs recherches observent une certaine indulgence envers les femmes, mais à une condition : correspondre au cliché de la mère brisée, passive ou vulnérable. Dès qu’une accusée apparaît manipulatrice, sexuellement libre ou mauvaise mère, la protection saute. Classe sociale, origine, couleur de peau, orientation sexuelle et handicap modifient encore la façon dont elle sera lue.

Sous le mythe, une réalité qui dérange

Les femmes meurtrières fascinent parce qu’elles sont rares, mais surtout parce qu’elles mettent en crise l’idée rassurante selon laquelle la sollicitude serait biologique et la violence masculine. La pop culture exploite cette faille. Elle vend du mystère et du fantasme là où il faudrait parfois parler de psychiatrie, de violences conjugales, d’argent, d’opportunité criminelle ou de responsabilité individuelle.

Le true crime peut pourtant avoir une utilité : exhumer un dossier, contester une erreur judiciaire, faire connaître une pathologie négligée, montrer le travail réel des enquêteurs. Pour cela, il doit abandonner ses réflexes surannés : diagnostiquer à distance, juger la vie sexuelle des accusées ou réduire les victimes à du simple décor.

Nous conclurons par ceci : Lindsay Clancy refuse de rentrer dans le moule. Son premier procès s’est achevé sans réponse, et c’est peut-être ce que l’époque actuelle supporte le moins. Nous aimerions lui coller un costume de monstre pour se rassurer. Sauf que le travail des médias n’est pas de convenir aux scénarios d’Hollywood. La seule démarche honnête consiste à observer les faits. Et ce faisant, admettre une chose : la violence féminine n’est ni une anomalie biologique, ni un spectacle de foire, mais une tragédie humaine qu’il convient de regarder en face.