On le croise à la terrasse d’un café, matcha coincé entre deux bagues en argent, lunettes posées avec gravité sur le nez et tote bag écru négligemment plié sur la chaise voisine. Dans la poche arrière de son jean trop large, un livre de Sally Rooney dépasse comme par enchantement. Bienvenue dans le règne du performative male, ce spécimen d’homme contemporain qui a troqué le costard-cravate de son père pour l’esthétique décontractée du mec “déconstruit”.
Sauf qu’ici, tout est calculé. Le moindre geste, référence littéraire ou story Insta se déploie comme une mise en scène. Une vitrine progressiste qui tient d’avantage de la stratégie amoureuse que d’un réel engagement politique en réalité.
Le nouveau red flag à éviter
Le phénomène, viral sur TikTok, est l’héritier direct du soft boy des années 2010. Celui qui pleurait volontiers devant un film d’auteur et citait Kafka pour séduire sur Tinder. Le performative male va plus loin : distribution de tampons improvisée en soirée, références à bell hooks insérées au chausse-pied dans une discussion, playlists Spotify à base de Joni Mitchell et de Clara Luciani… Le problème n’est pas qu’il boive du matcha ni qu’il connaisse son signe lunaire. Le problème, c’est qu’il ne le fait pas pour lui, mais uniquement pour être vu. L’idée : optimiser sa masculinité au possible pour séduire le female gaze.
@littleburgundyshoesenough of these performative males – viens acheter tes performative male shoes chez nous♬ Juna – Clairo
Un phénomène global, entre parodie et malaise
À Jakarta, Toronto ou Seattle, des concours de “performative males” s’organisent : short long pioché en fripe, vinyles d’Aretha Franklin glissés dans le tote bad et plaidoyer pour abroger les règles douloureuses. On rit, on applaudit, mais le malaise n’est jamais loin.
Selon le New York Times, ces hommes transforment l’alliance féministe en “atout esthétique et sexuel”. Ils s’avancent masqués, surfant sur une vague progressiste qui leur assure de nouveaux terrains de chasse. Le cynisme, c’est qu’ils recyclent des luttes réelles en accessoires marketing.
@soyouwannabefriendsSend this to your performative friends who should be in the next Performative Male Contest in Jakarta♬ Sofia – Clairo
L’ambiguïté d’une génération
Relativisons néanmoins, tous ne sont pas des imposteurs. Certains lisent réellement bell hooks, se passionnent sincèrement pour l’astrologie et savent ce que “charge mentale” veut dire. Mais la répétition trop parfaite des mêmes indices (tote bag, matcha, Labubu…) finit par puer l’arnaque. Et il ne faut pas être fine prophète pour remarquer tout l’effort caché derrière ces artifices.
C’est d’ailleurs là toute l’ambiguïté : le performative mâle élargit malgré tout le spectre des masculinités, à mille lieues du finance bro ou du viriliste old school. Il incarne, à sa manière, une version plus tendre, plus cultivée, plus vulnérable de l’homme. Dommage que cette vulnérabilité ne soit qu’un vernis.
Alors, imposteurs ou pionniers ?
Le Guardian rappelait à ce propos les paroles du philosophe Slavoj Žižek : “Même si nous ne prenons pas les choses au sérieux, même si nous gardons une distance ironique avec elles, nous continuons à les faire”. Autrement dit, se moquer de sa propre posture ne l’annule pas pour autant. Beaucoup de performative males l’ont compris. Ils ironisent sur leurs tote bags, sur leurs Rooney de poche… mais en rajoutent quand même une couche.
@ur.weird.roomate And then he’ll want to split the bill 50/50 #performativemale #hinge #aitools #feminism #periodcramps ♬ Chopin’s Nocturne No. 2 Original Song(813987) – East Valley Music
Au fond, ce n’est pas tant l’existence du performative male qui dérange que ce qu’il révèle : l’appropriation d’un combat qui n’est pas le sien. Derrière le second degré, il y a parfois l’idée que le féminisme peut être recyclé en capital érotique ou en marchandise culturelle. Or, le féminisme est une lutte politique et historique, incarnée par des femmes qui en payent encore le prix chaque jour.
Alors oui, on peut se réjouir de voir des hommes lire Rooney plutôt que Houellebecq, s’intéresser à l’égalité plutôt qu’à la dernière Rolex. Mais le vrai progrès ne viendra pas des hommes qui feignent l’écoute pour mieux draguer, mais de ceux qui préfèreront renoncer au spectacle, qui accepteront de se taire, de passer le micro et de s’engager hors des projos. Parce que la vraie révolution, ce n’est pas de performer la déconstruction, mais de la pratiquer, sans témoin ni tote bag.