C’est une vieille provocation féministe, remise sur la table à intervalle régulier : et si l’on payait enfin les femmes au foyer ? Derrière la formule, un constat qui pique : une partie gigantesque de notre économie repose sur un travail invisible, gratuit, et massivement féminin. Cuisine, linge, devoirs des enfants, rendez-vous médicaux des grands-parents : tout ce qui permet aux autres de « tenir » est effectué sans salaire. Alors, faut-il brandir le chéquier pour réparer l’injustice ? Ou inventer d’autres solutions ?

Mardi soir, 19h34, une mère jongle : casserole sur le feu, enfant qui pleure sur un problème de maths, lessive à étendre avant que ça sente l’humidité. Son compagnon ? Il rentrera plus tard, « grosse réunion ». Elle aussi a eu une grosse réunion, mais la sienne a continué jusqu’aux portes de l’école, et se terminera, au mieux, quand tout le monde dort.

Une économie fantôme

Ce travail-là, celui qui fait tourner les foyers, qui permet aux autres de « performer » sur le marché du travail, ne pèse rien dans les indicateurs économiques. Pourtant, si on le chiffrait, il grimperait jusqu’à… 200 à 250 milliards d’euros par an rien qu’en Belgique. « Vous vous rendez compte que c’est énorme. Et c’est une valeur qui n’est pas reconnue, qui est même totalement invisibilisée par les statistiques classiques comme le PIB », explique Anne-Claire de Liedekerke, présidente de l’ONG Make Mothers Matter. Ce dernier ne comptabilise que les échanges monétaires. Résultat : tant que ce travail n’est pas payé, il « n’existe pas ». À l’échelle mondiale, le constat est similaire. 

L’Organisation internationale du travail estime que le travail de soins non rémunéré représente 9 % du PIB mondial. Rien que ça. Dans les pays de l’OCDE, la part grimpe à 15 %. Des chiffres colossaux qui, en silence, structurent nos économies et nos vies. Un piège économique pour les femmes. Les statistiques belges confirment que ce sont elles qui trinquent : 40 % des femmes salariées travaillent à temps partiel, contre seulement 11 % des hommes. Pas par choix, contrairement à ce que certains aiment répéter. Le « vrai » temps partiel choisi ne concerne que 10 à 15 % des salariées selon Statbel. Le reste est subi, faute de places en crèche, d’accueil extrascolaire ou de solutions pour les proches dépendant·es.

© Illustrations : Klaartje Busselot

La députée européenne Estelle Ceulemans (PS) le résume avec franchise : « Le temps partiel est un piège. Perte de rémunération, perte de droits sociaux, frein aux promotions. Et derrière, un pension gap de 35 % entre femmes et hommes en Europe. » En Belgique, l’écart salarial horaire est d’environ 6 %, mais l’écart annuel grimpe à 22 %, précisément à cause de ces temps partiels. C’est ce qu’on appelle la « pénalité de la maternité » : les choix et les contraintes liés à la famille ont un impact majeur sur les trajectoires professionnelles des femmes. Les hommes, eux, sont bien souvent épargnés. 

Le piège doré du « salaire parental »

Face à ce gouffre, l’idée d’un salaire pour les femmes au foyer refait surface régulièrement. Tentante : pourquoi ne pas payer celles qui font tourner la boutique domestique ? Une étude française de 2019 avait évalué ce « salaire maternel » à 6.400 euros par mois. Chauffeur, prof particulier, cuisinière, aide-soignante : la somme des métiers cumulés est vertigineuse.

Sauf qu’il y a un piège… « Honnêtement, je pense que la rémunération est contre-productive et irréalisable politiquement », tranche Anne-Claire de Liedekerke. Pour elle, le danger est clair : enfermer les femmes dans la sphère privée et les éloigner encore du marché du travail. 

Même son de cloche à l’EIGE, l’Institut européen pour l’égalité entre les genres. Marusa Gortnar, responsable de l’unité « Recherche et soutien aux politiques », pointe le risque d’une nouvelle assignation : « Lorsque l’on commence à rémunérer ces tâches, ce sont à nouveau principalement les femmes qui s’en chargent, souvent pour de faibles montants. Cela peut décourager leur insertion professionnelle. » Pire : si l’argent est versé au ménage et non directement à la femme, l’indépendance financière – essentielle pour prévenir la pauvreté et les violences économiques – reste hors d’atteinte.

Et puis, qui paierait ? L’État ? On connaît déjà la musique : en France, le Rassemblement national a défendu l’idée d’un « salaire parental ». Sous couvert de reconnaissance, un retour aux années 50. Papa au boulot, maman aux fourneaux.

Ce qu’il faudrait vraiment

Que faire, dès lors ? Les solutions avancées convergent. La première : revaloriser socialement et juridiquement ce travail. « C’est un travail, puisqu’il a de la valeur, puisqu’il a des effets », insiste Anne-Claire de Liedekerke. Donner un statut, reconnaître les compétences acquises, garantir l’accès aux droits sociaux (santé, pension, formation) : voilà qui serait déjà révolutionnaire. 

Deuxième levier : partager. Dans les pays nordiques, le congé parental est long, mieux rémunéré, et surtout partagé entre les deux parents. En Belgique, le congé de maternité plafonne à 15 semaines (l’un des plus courts d’Europe), et le congé de naissance des partenaires à quatre semaines – non obligatoire. « Peut-être que la première chose, ce serait de rendre le congé de paternité obligatoire », suggère Estelle Ceulemans. Troisième urgence : investir massivement dans les crèches et les services de soins. Un objectif européen, les fameux « objectifs de Barcelone », prévoit qu’un tiers des enfants de 0 à 3 ans disposent d’une place d’accueil. Nous en sommes loin. 

© Illustrations : Klaartje Busselot

Une étude de l’OCDE rappelait déjà en 2014 que, depuis l’ère industrielle, ce sont les familles qui se sont adaptées au monde du travail, jamais l’inverse. Résultat : aujourd’hui, on paie la note : dénatalité, burn-out parental, santé mentale des mères en berne. Une enquête européenne menée par MMM en 2024 et intitulée « État de la maternité en Europe » montrait que la majorité des mères interrogées souffrent de problèmes de santé mentale, allant de l’anxiété à la dépression. Là encore, tout est question de choix politique. L’Espagne, en investissant dans la lutte contre les violences faites aux femmes, a démontré que lorsque les politiques publiques s’engagent, les choses changent. 

Changer les mots, changer le monde

On parle du « fardeau du care », du « piège à temps », de la « pénalité maternité ». « Mais pourquoi toujours en termes négatifs ? », s’étonne Anne-Claire de Liedekerke. « C’est un travail qui rend heureux, qui développe des compétences. Les mères qui reviennent sur le marché du travail disent qu’elles n’ont rien fait. Aberrant ! Elles ont géré une équipe, un budget, des crises quotidiennes. » Là encore, tout est affaire de perception. Pendant la Covid, les caissières, aides-soignantes, éboueurs ont été qualifiés d’« essentiels ». Applaudis chaque soir. Trois ans plus tard, redevenus invisibles.

En finir avec l’économie macho

Une autre piste de solution, selon Ceulemans – perçue comme une utopie par certains – réside dans la réduction collective du temps de travail. Travailler moins, toutes et tous, pour partager le temps rémunéré… et le reste. Contrairement au congé parental (qui repose sur un choix individuel et souvent coûteux), la réduction collective impose un partage égalitaire. Une lubie gauchiste ? Plusieurs pays l’ont déjà expérimentée avec succès, comme l’Islande, réduisant chômage et stress tout en boostant la productivité.

Au fond, tout est là : l’économie s’est construite sur un angle mort. Le mot lui-même, « économie », vient du grec oikonomia, littéralement… la gestion du foyer. Ironie ultime : la gestion de la maison est sortie des radars économiques au moment où elle est devenue l’affaire des femmes. Et comme le résume crûment Marusa Gortnar : « Selon notre indice d’égalité des sexes, nous sommes encore à 60 ans d’une égalité totale entre les hommes et les femmes. » 

En résumé, la vraie question n’est donc pas : faut-il payer les femmes au foyer ? Mais : combien nous coûte le fait de ne pas reconnaître ce travail ? Car aujourd’hui, il est payé. Pas en salaire, mais en carrières amputées, en pensions réduites, et en santé mentale abîmée. Le travail domestique, c’est un peu comme l’air : on ne le voit pas, mais essayez de respirer sans.