Plaquer un job de bureau pour devenir artisan, c’est comment?

Publié le 26 janvier 2018 par Laurence Donis
Plaquer un job de bureau pour devenir artisan, c’est comment?artisan

Ils ont troqué l'ordi pour l'établi et comparent l'artisanat au nirvana. La vague d'intellectuels ayant opté pour un métier manuel grossit à vue d'œil... Rencontre avec des (p)artisans de sens.

JONATHAN WIEME ( 33 ans ) -  NIYONA 

D'INFORMATICIEN À ARTISAN SELLIER-MAROQUINIER 

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Des appréhensions avant de te lancer ? 

« Je n'étais pas du tout stressé par le côté financier. Pendant nos deux premières années, on travaillait dans la menuiserie de mon beau- père, avec de la sciure de bois qui tombait sur nos créations (rires). Lorsque j'ai trouvé un bel atelier, j'ai directement fait une offre sans savoir que c'était un engagement ! J'avais 26 ans, j'étais naïf mais le fait d'avoir des objectifs financiers nous a boostés. On essaie d'être les meilleurs dans ce qu'on fait. »

Les réactions de tes proches ? 

« Ma famille m'a toujours soutenu mais, même après sept ans, je crois que ma maman attend toujours que je dise : “J'arrête le cuir et je retourne en agence de pub” (rires). Certains potes ne comprennent pas mon choix d'exercer un métier manuel. Pour eux, j'avais une vie cool et un bon boulot, ils ont l'impression que je recherche les difficultés pour rien. Ça m'arrive d'être stressé et fatigué mais quand je revois mes anciens collègues, dix minutes suffisent pour que je me dise que j'ai pris la bonne décision. »

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Les avantages d'un job manuel ? 

«J'adore apprendre de nouvelles techniques. Ce sont des compétences acquises que je peux transmettre. C'est un peu comme si je construisais un mur, brique par brique. Je n'avais pas du tout cette impression dans mon ancien job, le digital, c'est trop volatil. On a gagné plein de prix lorsque je travaillais dans la pub mais quand je regarde mes projets, ils ont mal vieilli. La technologie a évolué et les campagnes ne sont plus visibles. Aujourd'hui, je crée des objets physiques qui résisteront à l'épreuve du temps. Et mon savoir-faire ne peut pas se remplacer en un claquement de doigt. »

Artisan, un métier accessible ? 

« J'ai l'impression que le pas est plus facile à franchir. Avant, c'était très codifié, il fallait suivre des étapes bien précises. Aujourd'hui, on peut devenir artisan plus simplement, on donne des cours de maroquinerie à l'atelier par exemple. On fait aussi partie d'une génération qui a envie de s'épanouir, d'être libre et de ne plus forcément suivre le chemin des parents. »

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Un métier d'avenir ? 

« J'en suis convaincu. Ce sont de vieux métiers qu'on peut réinventer et moderniser, il y a une revalorisation de la profession. On estime parfois que la moitié des jobs seront effectués par des robots dans une vingtaine d'années mais les artisans sont préservés. Ils ont une certaine “patte”, une créativité qui ne pourra jamais être remplacée par une intelligence artificielle. »

Un moment particulièrement heureux ? 

« L'assistant du chef étoilé Thierry Marx nous a contactés pour qu'on lui confectionne un tablier en cuir, on ne savait même pas qu'il connaissait notre existence ! On rencontre plein de gens intéressants et à chaque fois qu'on a un retour positif des clients, c'est super motivant. »

Un conseil ? 

« Se lancer. Ce n'est pas parce qu'on quitte un métier plus intellectuel pour un métier manuel qu'on ne peut pas y revenir.»

> Niyona

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STÉPHANIE DEZANGRÉ (31ans) - TIROIR DE LOU 

DE JOURNALISTE À CRÉATRICE DE BIJOUX 

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Les débuts de tiroir de Lou ? 

« J'ai démarré il y a quatre ans et demi, avec mon papa, mais à ce moment-là j'étais encore journaliste. J'ai toujours adoré créer, inventer des choses. Lancer une marque de bijoux, c'est mon rêve de petite fille mais il y avait cette voix dans ma tête qui disait: “Il faut faire des études.”J'ai donc commencé à bosser dans la presse féminine et même si j'ai appris beaucoup de choses, j'ai vite senti que j'avais besoin d'évoluer. À l'époque, je gérais deux boulots créatifs de front et j'ai fait un burn out. Ça a été le déclic. Je me suis posée plein de questions sur le sens de la vie et j'ai décidé de consacrer 100 % de mon temps à Tiroir de Lou. Malgré mes peurs, je voulais en faire un vrai projet professionnel. »

Les changements que ça implique ? 

« Avant, je voyais mille fois plus mes copines ! Depuis que j'ai créé ma marque, mes horaires n'ont pas vraiment changé mais je dépense beaucoup plus d'énergie parce que je vis mon projet à fond. D'un autre côté, c'est aussi très stimulant et très valorisant. J'ai la banane tous les jours, je suis super heureuse d'aller bosser. Lorsque je crée et que j'obtiens un résultat, ça bouillonne à l'intérieur, c'est une sensation inégalable... Je suis aussi beaucoup plus fière de ce que je fais aujourd'hui. Quand je me suis lancée, on me sortait des réflexions infantilisantes, du style: "c'est bien, tu fais tes petits bijoux dans ta chambre". Depuis que j'ai un atelier et des employés, le regard des gens a changé, tout le monde me parle de mon métier. »

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Une facette méconnue ? 

« Ce n'est pas parce que je fais de l'artisanat que je fume des pétards à longueur de temps et que mes journées ressemblent à Woodstock (rires) ! J'ai une série d'onglets constamment ouverts dans ma tête : le management, les fournisseurs, les objectifs financiers, les exigences du marché, la compta, l'e-shop, les réseaux sociaux... On réalise parfois une distinction trop importante entre les métiers intellectuels et les métiers manuels. Aujourd'hui, je crée des bijoux et pourtant, le travail fait main me manque encore parce que je dois gérer tous les autres aspects du job. »

Les avantages d'un métier manuel ? 

«Ca me rapproche de la nature humaine de créer avec mes mains. J'ai l'im- pression de revenir aux sources, d'aller vers quelque chose de plus simple, de plus authentique. Aujourd'hui, je peux produire des objets localement, en respectant la nature. Je ne travaille pas le plastique ou le nylon mais toujours des matériaux qui viennent de la terre, de la roche. Et c'est sympa d'avoir un métier concret. Tout le monde comprend ce que je fais, ce n'est pas pareil pour mon amoureux qui bosse dans la finance ! »

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Un job qui a du sens, une nécessité ? 

« Créer des bijoux, ça me permet d'apporter de la beauté dans la vie des gens. En me lançant dans l'artisanat, c'est comme si je faisais un pied de nez à l'élitisme, à la mondialisation, aux grosses entreprises sans état d'âme... Aujourd'hui, je peux créer de l'emploi, on vient d'ailleurs d'engager un joaillier syrien. C'est un ancien otage de Daech, il est arrivé en Belgique il y a deux ans et il va nous transmettre une partie de son savoir-faire. »

Un conseil ? 

« Quand on est créatif et idéaliste comme moi, il faut bien s'entourer. Mon papa et moi sommes très complémentaires : il est capable de rêver avec moi mais il a les deux pieds bien vissés au sol. »

> Tiroir de Lou

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AMANDINE MAZIERS ( 39 ans )HAUT LES CŒURS BRUXELLES 

DE JOURNALISTE À FLEURISTE 

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Les débuts de Haut les coeurs ? 

« J'ai fait Sciences Po en France parce que c'était considéré comme la voie royale pour être journaliste. Ça fait dix-neuf ans que je travaille à Bruxelles, j'ai fini par être rédac' cheffe du magazine Victoire mais je me suis toujours dit que je ne ferais pas le même métier toute ma vie. J'avais plein d'idées donc j'ai fait une petite liste très scolaire et j'ai choisi naturellement les fleurs. Je faisais déjà des bouquets pour moi et j'avais de chouettes retours sur Instagram. J'ai aussi eu envie de me lancer dans une activité qui a du sens. On ne le sait pas forcément mais c'est une industrie super polluante. La majorité des fleurs viennent de grosses serres hollandaises, d'Afrique du Sud et du Kenya où les gens bossent dans des conditions déplorables. Mon idée, c'est de sélectionner des fleurs bio, locales et de dire d'où elles viennent, comme pour les fruits et légumes. »

Et après? 

« J'ai fait une formation pour me sentir légitime et je me suis retrouvée entourée de vrais fleuristes. J'étais la seule novice mais personne ne l'a remarqué, je me suis vraiment sentie dans mon élément. Et ça a été le déclic. Aujourd'hui, je vais chercher ma matière première chez les producteurs, directement dans les champs de Belgique, et je réalise mes bouquets chez moi. Ce sont des fleurs très différentes de ce qu'on a l'habitude de voir. Elles ont ce côté imparfait que j'aime parce qu'elles sont élevées à l'air libre, sans une tonne d'engrais. Mes créations sont ensuite livrées à vélo, dans les 19 communes de Bruxelles. »

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Ton état d'esprit depuis le lancement ? 

« Je me sens super bien ! J'avais envie de retravailler avec mes mains, je n'en avais plus du tout l'occasion ces dernières années avec mon métier de journaliste. Le changement radical de carrière s'est fait assez naturellement, c'est redevenu cool ce côté savoir-faire à l'ancienne. J'étais stressée à l'idée que mes bouquets ne plaisent pas mais c'est très apaisant comme travail. On prend son temps, on choisit dans quel sens on va disposer la fleur... (rires). Et puis la partie intellectuelle est bien présente. Le secteur des fleurs bio et locales est en pleine expansion mais tout est encore à faire. Il y a plein d'idées à développer, de partenariats à mettre en place... »

La réaction de tes proches ? 

« J'ai été soutenue mais la première réaction de mes parents, ça a été de dire:“Mon dieu, tu as étudié à SciencePo, qu'est-ce que tu vas faire avec des fleurs ? ” (rires). Les gens estiment en général que c'est osé parce qu'ils ont l'impression que j'exerçais un job de rêve : je bossais pour un magazine de mode, j'assistais aux défilés... Tout le monde m'a aussi affirmé que je devrais me lever tôt mais comme je travaille en direct avec les producteurs, je vais chercher mes fleurs quand je veux. »

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Les réseaux sociaux, l'atout des néo-artisans ? 

« C'est sûr, je me suis fait connaître grâce à Facebook et Instagram. Il y a quinze ans, ça n'aurait pas été possible ! Les réseaux sociaux sont des facilitateurs, ils ont changé plein de choses au niveau du business. Le resto Chyl a récemment posté l'un des mes bouquets sur sa page Insta, c'est de la pub gratuite, j'ai récolté 300 nouveaux followers en une journée ! »

Un cool souvenir ? 

« Une fille m'a acheté des fleurs en ligne et il y a eu un bug au moment de passer la commande. Lorsque je lui ai envoyé un message pour lui dire que le paiement avait été effectué, elle m'a raconté que c'était son bouquet de mariée. La cérémonie se déroulait le lendemain ! C'était touchant et j'ai adoré ce petit grain de folie. »

Un conseil ? 

« Ecouter la petite voix au fond de soi. Il y a plein d'aides qui existent, le seul véritable obstacle, c'est nous-mêmes. »

> Haut les coeurs Bruxelles

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LIONEL DE LIEDEKERKE ( 24 ans ) - BAMBOO GRANOLA

DE COMMERCIAL À CUISINIER 

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Les débuts de Bamboo Granola ? 

« Après mon master en marketing digital, je suis devenu commercial, puis account manager, dans une boîte qui développe des applications mobiles. Très vite, ça ne m'a plus amusé. De son côté, ma copine Charlotte, une fan de cuisine, a élaboré une recette de granola qui cartonne auprès de nos proches. Un jour, on s'est dit en se marrant que ce serait sympa d'en faire un projet professionnel. On a créé notre page Instagram et le succès a été immédiat. Mais le déclic s'est produit lors d'un voyage en amoureux à Bali. On a eu un coup de cœur pour l'endroit : l'île est magnifique, tout le monde mange du granola dans des bols en noix de coco... On avait trouvé l'identité visuelle et le nom de notre marque ! Notre but, c'est de proposer un produit belge, artisanal, sans sucre raffiné et abordable. »

Et après?

« Mes parents nous ont prêté leur garage pour qu'on débute la production. On a investi un peu d'argent dans un four, j'ai moi-même fabriqué notre hotte et on a été agréé par l'Afsca (l'Agence fédérale pour la sécurité de la chaîne alimentaire, ndlr). Pendant toute une période, on est resté cloîtrés entre quatre murs, à cuisiner du granola de 8 h du mat' à 10 h du soir (rires) ! C'était intense physiquement mais on connaît super bien notre produit et ça a payé. On a commencé il y a cinq mois, on a très vite démarché des petits magasins de qualité et maintenant on est dans la grande distribution. Mais le côté artisanal reste très important pour nous. »

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Des appréhensions avant de te lancer ? 

« On n'a pas vraiment eu le temps de tergiverser : j'avais quitté mon job avant de partir à Bali, il fallait donc que ça fonctionne assez vite. C'est stressant parce que je suis jeune et que je n'avais aucune idée de la marche à suivre pour lancer une société. Et puis, bosser en couple, c'est aussi une décision importante. Mais d'un autre côté, c'est génial de voir que notre produit se vend et je suis beaucoup plus excité de me lever le matin. J'ai toujours été un lève-tard, ce n'est plus du tout le cas aujourd'hui (rires). »

La réaction de tes potes ? 

« Les premiers commentaires étaient plutôt négatifs. Vendre du granola, c'est moins sexy que de commercialiser sa bière. On me regardait aussi de travers parce que ça ne faisait pas très longtemps avec ma copine. Mais on ne s'est pas lancés comme deux amoureux aveugles ! On avait un business plan solide et on savait qu'il y avait de la place pour du granola artisanal parmi toutes les alternatives industrielles bourrées de sucre. Aujourd'hui, on est contents d'avoir prouvé que notre idée était bonne. »

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Les côtés positifs d'un job manuel ? 

« C'est plus concret. Au final, j'ai un produit tangible, que j'ai réalisé de mes propres mains et que je peux vendre directement. C'est beaucoup moins frustrant qu'un métier de service où on négocie parfois pendant trois mois pour rien. J'ai toujours aimé le travail manuel, je réalise mes propres meubles par exemple, mais je ne pensais pas que je ferais carrière dans l'alimentaire ! »

Le retour à l'artisanat, un phénomène générationnel ? 

« Oui, les métiers manuels sont de plus en plus valorisés et on est une génération qui veut absolument s'épanouir. Je pense qu'on est beaucoup moins patients : si on n'est pas convaincus qu'on exerce le job de nos rêves, pourquoi rester ? J'ai aussi l'impression qu'on est programmés pour entreprendre. Tout le monde autour de moi est en train d'élaborer son business plan pour lancer sa boîte... »

Un conseil ? 

« Foncer, mais pas dans un mur. Si tu n'es pas heureux dans ce que tu fais et que tu as du potentiel pour exercer un métier manuel, lance-toi. Après, ce n'est pas évident financièrement les premières années et c'est important d'être polyvalent.»

> Bamboo Granola

Photos et vidéo: Justin Paquay

 

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