Un matin, la chanteuse Angèle se réveille et découvre sur Insta un nouveau titre qui affole les compteurs. La voix est la sienne, le style aussi, mais elle n’a jamais écrit ni interprété cette chanson. Plutôt que de sortir les avocats, la pop belge s’installe au piano pour reprendre ce morceau né d’un algorithme, se réappropriant par le geste artistique ce que la machine lui avait « volé”.

Cet épisode illustre parfaitement le cœur de la réflexion de Louis de Diesbach, éthicien de la technique. Dans son nouvel essai, Faussaires algorithmiques, sorti le 4 avril dernier aux éditions de l’Aube, il ne se contente pas de décortiquer la tech, il sonde l’humain. Pour lui, l’art est le « miroir qui nous renvoie nos propres réalités et nos propres failles » face au déferlement de l’IA.

Pourquoi nous risquons tous de devenir des “faussaires”

Le titre du livre sonne comme une provocation. Pourtant, pour l’auteur, le statut de faussaire n’est plus réservé aux génies du pinceau capables d’imiter Vermeer. Il concerne aujourd’hui quiconque délègue sa propre essence à la machine. « Nous pouvons toutes et tous être des faussaires algorithmiques. […] C’est-à-dire se délaisser de ce qui fait ce que nous sommes — dans votre cas, une journaliste — et vous dire : bah, en fait, je délaisse ça à la machine », explique Louis de Diesbach.

Le danger n’est pas seulement technique, il est existentiel : à force de demander à ChatGPT de rédiger nos mails ou à Midjourney de “voir” pour nous, nous risquons de devenir étrangers à notre propre talent.

L’IA, machine à copier le passé

Pour comprendre l’IA, il faut oublier le vieux fantasme de la “machine qui pense” pour revenir à la mathématique pure. Un logiciel comme ChatGPT est avant tout un « devin du prochain mot ». S’il complète la phrase « Je rentre dans une librairie pour acheter un… » par le mot « livre », c’est parce que c’est l’issue la plus statistiquement probable dans sa base de données.

Le problème ? La statistique est, par définition, l’ennemie de l’art. Elle rejette ce que les mathématiciens appellent les “valeurs aberrantes”. Or, comme le rappelle l’auteur : « Ce sont les valeurs aberrantes qui font à la fois la folie et le génie. […] Ce qu’on attend de l’art, c’est d’être surpris, de questionner, ce que la statistique ne fait jamais ».

L’IA nous sert un contenu “moyen” (au sens de la moyenne), un peu comme une skyline de New York achetée chez Ikea : c’est joli, c’est pratique, mais ce n’est pas de l’art parce que rien n’en sort.

Produire n’est pas créer

Louis de Diesbach décompose l’œuvre d’art en quatre piliers : l’intention (le besoin de dire quelque chose), le processus créatif (la réflexion), la génération (l’artisanat) et la réception (la rencontre avec le public).

L’IA excelle dans la génération. Elle peut produire 70 minutes de musique en un clin d’œil, là où Beethoven a mis neuf mois de labeur pour sa Neuvième symphonie. Mais elle échoue totalement sur l’intention. « La machine ne possède pas ce truc-là. Parce que, par définition, pour avoir une intention, il faut être vivant, il faut vouloir quelque chose, avoir une conscience de soi-même ».

L’artiste, lui, ne crée pas parce qu’il le veut, mais parce qu’il le doit. C’est ce “supplément d’âme” qui explique pourquoi nous nous sentons trahis par les rumeurs (fausses) prétendant que Céline Dion aurait été assistée par IA pour sa performance aux JO de Paris : si la machine s’en mêle, l’émotion nous semble soudainement illégitime.

Le choix : notre dernier rempart

Face à une infinité de futurs possibles, l’IA ne sait pas trancher : elle propose de tous les réaliser. L’humain, au contraire, se définit par sa capacité à choisir ce qu’il va faire, et surtout ce qu’il va décider de ne pas faire. Ce constat déplace le débat : le vrai danger ne concerne pas les génies visionnaires, mais les professionnels “moyens” qui se contentent de reproduire des schémas existants.

« Les artistes moyens, les photographes moyens, les auteurs moyens… seront les premiers concernés. Mais d’un autre côté, est-ce qu’on a vraiment besoin d’artistes moyens en tant que société ? » s’interroge l’éthicien. L’IA devient alors un levier pour nous forcer à nous “tirer vers le haut”, à apporter une perspective ou un regard que seule notre expérience humaine, avec ses erreurs et sa vulnérabilité, peut offrir.

Sortir du mode automatique

Au-delà de la technique, la question de l’IA est éminemment politique et temporelle : que ferons-nous du temps gagné grâce à la machine ?. En tant que journaliste par exemple, si le progrès sert uniquement à nous presser pour produire six articles par jour au lieu de trois, nous tombons dans le piège d’un capitalisme aveugle.

Louis de Diesbach conclut son ouvrage par une inversion radicale de la question initiale. Plutôt que de craindre d’être remplacés, nous devrions peut-être nous demander : Et si, pour pouvoir penser un futur souhaitable, les artistes devaient remplacer l’IA ?.

Il nous reste, pour ne pas devenir des faussaires de nos propres vies, à cultiver ce qui est par essence “in-artificialisable” : l’imprévu, le hasard, la vulnérabilité, le dialogue qui dérape, et le plaisir pur de vivre l’œuvre plutôt que de simplement la générer.

faussaires algorithmiques

Faussaires algorithmiques, Louis De Diesbach, Éditions de l’Aube