Cet été, avec l’exposition What’s Your Style?, le MAD Brussels braque les projecteurs sur onze stylistes belges, ces figures de l’ombre qui façonnent pourtant notre vision de la mode.

L’événement fait dialoguer des voix plurielles, des grands noms de l’industrie aux talents émergents. À travers une série de silhouettes minutieusement composées, le MAD Brussels explore non seulement la diversité des styles, mais aussi de nouvelles grilles de lecture. Car un stylisme réussi dépasse la simple association de vêtements élégants : il capte l’air du temps et s’inscrit dans un contexte bien réel.

Rencontre avec trois des stylistes participants — Lisa Lapauw, Ilja De Weerdt et Benoît Béthume — pour parler de travail acharné, d’instinct, d’observation et d’humour.

Benoît Béthume

Benoît Béthume © Louis Baquiast

Ilja De Weerdt

Ilja De Weerdt © Charlie De Keersmaecker

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Lisa Lapauw

Les magiciennes derrière l’image de mode

Ilja De Weerdt signe la direction stylistique de magazines belges et internationaux depuis près de trente ans. Interrogée sur la vision romancée que le public se fait de son métier, elle préfère en rappeler la réalité très physique : « C’est un éternel déménagement », confie-t-elle. « Déballer, emballer, trier… Au-delà des jours de préparation, une journée de shooting exige une énergie physique intense et une concentration totale. »

Pour elle, l’image du styliste flânant nonchalamment entre les portants est un mythe : « On ne s’assied jamais, on est constamment en mouvement. Il faut une endurance à toute épreuve. » Lisa Lapauw, dont le parcours navigue entre la presse écrite (notamment le magazine ELLE), les campagnes commerciales et les projets artistiques personnels, nuance elle aussi le prétendu glamour de la profession. Selon elle, on sous-estime souvent l’ampleur de la logistique, du sens de la diplomatie et du travail de réseau indispensables en coulisses : « Pour la presse, il faut entretenir d’excellents contacts avec les bureaux de presse afin de décrocher les plus belles pièces, celles qui colleront parfaitement à votre vision. »

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Avec les réseaux sociaux, Pinterest et l’IA, il est devenu beaucoup plus difficile d’avoir le sentiment de créer quelque chose d’unique ou d’apporter une vraie nouveauté. – Lisa Lapauw

En parallèle, le styliste doit faire preuve d’un grand pragmatisme stratégique : « Pour les clients commerciaux, il faut savoir jongler avec les budgets. Parfois, on est plus comptable que magicien. » Pour Benoît Béthume, qui a collaboré comme rédacteur de mode et styliste pour des titres prestigieux tels que Vogue, Harper’s Bazaar ou le New York Times, la réalité du métier est bien plus cérébrale qu’on ne l’imagine. « Nous passons beaucoup plus de temps à réfléchir qu’à briller », résume-t-il. Pour lui, le stylisme consiste avant tout à créer un langage visuel : une ligne directrice cohérente, une atmosphère, un récit. L’esthétique pure ne vient qu’ensuite. « Avant de composer le moindre look, je cherche d’abord à comprendre le message profond que nous voulons transmettre. »

La naissance du style

Si l’intitulé What’s Your Style? pose une question en apparence simple, y répondre s’avère complexe. Le style semble inné, presque naturel, alors qu’il est le fruit de longues années d’observation, d’influences accumulées, de doutes et de réinventions. Aucun des trois stylistes ne l’envisage comme une formule magique.

Pour Ilja De Weerdt, son identité visuelle puise sa source dans les souvenirs musicaux, cinématographiques et les sous-cultures de son adolescence : « J’appartiens à une génération où la musique a connu une évolution fascinante qui continue de nous nourrir. » Pour elle, le style est un miroir de l’identité, une façon d’exprimer ce que l’on est en y intégrant le bagage de sa jeunesse.

Styling: Benoît Béthume pour Marine Serre © Ben Toms

Styling: Benoît Béthume pour Marine Serre © Ben Toms

Pour Lisa Lapauw, cette éducation de l’œil s’est faite au fil des magazines papier, des livres d’art empruntés à la bibliothèque et des collages muraux. Elle a grandi à une époque antérieure à Pinterest et TikTok, où l’inspiration se cherchait de manière plus lente et artisanale : « Je mariais différentes disciplines artistiques, de la peinture classique aux séries mode ultra-visuelles et modernes de magazines comme i-D. » Aujourd’hui, elle pose un regard ambivalent sur le flux continu d’images numériques. « Avec les réseaux sociaux, Pinterest et l’IA, il est devenu beaucoup plus difficile d’avoir le sentiment de créer quelque chose d’unique ou d’apporter une vraie nouveauté. »

Benoît Béthume, quant à lui, conçoit le style non pas comme une signature égocentrique, mais comme un exercice de sens. Il préfère travailler dans l’ombre. Lorsqu’il conseille des marques, son rôle est de clarifier leur identité à elles, sans imposer son propre style : « Le sens prime toujours sur l’esthétique. »

La mode belge, ou l’art du système D

Réunir des stylistes belges au sein d’une même exposition n’est pas un simple hasard géographique. Ce point d’ancrage en dit long sur les méthodes de travail, la mentalité et l’esthétique locale. Si la Belgique bénéficie d’écoles de mode réputées, de créateurs influents et d’une solide tradition artistique, elle ne possède pas la structure industrielle de Paris. C’est précisément ce manque de moyens qui stimule la créativité.

Lisa Lapauw qualifie cette approche de pur « système D ». Faute d’infrastructures massives dédiées à la haute couture en Belgique, il a fallu apprendre à improviser : partir à l’aube pour Paris, courir les bureaux de presse, emprunter les vêtements, signer les décharges, tout charger dans le coffre, faire le shooting, puis refaire le trajet en sens inverse. « Revenir de Paris avec une voiture pleine à craquer de pièces de créateurs procurait une satisfaction immense », se souvient-elle. Elle n’hésitait pas à mélanger ces pièces de grandes maisons avec les créations d’étudiants ou de jeunes talents belges : « Nos écoles de mode sont exceptionnelles et révèlent chaque année des talents incroyables. » C’est ce télescopage entre valeurs sûres et signatures émergentes qui faisait vibrer son travail.

Styling: Lisa Lapauw © Mous Lamrabat

Styling: Lisa Lapauw © Mous Lamrabat

Ilja De Weerdt perçoit elle aussi cette touche typiquement belge dans ses compositions, qu’elle décrit comme « un minimalisme pur, teinté de poésie et de romantisme, mais doté d’un côté sombre et rebelle. » Pour Benoît Béthume, cette sensibilité se traduit par une retenue instinctive face à l’excès : la mode belge cache souvent une forme de sérénité discrète et une profonde méfiance à l’égard du superficiel.

Les personnes derrière les coulisses

Si l’exposition braque enfin les projecteurs sur un métier souvent invisible, les trois stylistes s’empressent de partager la vedette. Lorsqu’on leur demande quels profils mériteraient une plus grande reconnaissance, ils pointent immédiatement vers ceux qui s’activent encore plus loin dans les coulisses.

Pour Ilja De Weerdt, les assistants sont « d’une valeur inestimable ». Qu’ils soient assistants stylistes, photographes, maquilleurs ou coiffeurs, ils portent les projets de A à Z, sans que le grand public ne retienne jamais leur nom. Lisa Lapauw, de son côté, qualifie les producteurs de « ciment de chaque shooting » : ce sont eux qui veillent au bon déroulement de la journée, arrivant les premiers sur le plateau et partant les derniers, loin des paillettes.

Une image de mode semble souvent évidente au premier coup d’œil. Pourtant, elle est le résultat de longs débats, de préparations minutieuses, de logistique, de budgets serrés et de la confiance de dizaines de mains expertes. C’est précisément cette dimension humaine que What’s Your Style? met en valeur : l’image finale, mais surtout le collectif qui l’a fait naître.

En quittant l’exposition, Ilja De Weerdt espère que le public retiendra « de la beauté et de l’humour ». Lisa Lapauw souhaite que les visiteurs comprennent « que tout peut devenir mode et que ce qui nous rassemble est plus fort que ce qui nous divise ». Pour Benoît Béthume, enfin, c’est l’intention qui prime : derrière chaque image se cache une pensée, un regard, un point de vue sur le monde.

MAD Brussels

MAD Brussels

L’exposition propose onze grilles de lecture différentes de la mode. Pour certains, le stylisme est une affaire d’instinct ; pour d’autres, une construction rigoureuse ou un pont jeté entre les cultures. Toutes et tous partagent pourtant le même objectif : créer des images fortes qui capturent le regard et marquent durablement les esprits.

What’s Your Style? se déroule du 29 mai au 5 septembre au MAD Brussels, Nieuwe Graanmarkt 10, 1000 Bruxelles. L’exposition est ouverte du mercredi au samedi de 11h à 18h et accessible gratuitement au public, avec réservation en ligne