Vous vous souvenez où vous étiez le 20 septembre dernier ? Moi, parfaitement. J’étais assise dans mon fauteuil, devant la télévision. D’abord, j’ai ressenti un léger malaise. Puis une profonde révolte m’a envahie. Ce genre de sentiment qui surgit face à une injustice, dans ces situations qui évoquent le combat de David contre Goliath.
À l’écran, le stade olympique de Tokyo. Nafi Thiam annonçait son retrait de l’heptathlon lors des Championnats du monde d’athlétisme. Arrivée la veille en grande favorite, notre triple championne olympique devait s’exprimer devant la presse, les larmes aux yeux. Le lendemain, elle publiait une photo sur Instagram. On l’y voit sur la piste, en tenue officielle, penchée en avant, épuisée. En légende, quelques mots simples : « Ça va prendre du temps à digérer. Mais je reviendrai. »
Les réactions n’ont pas tardé à affluer. « Tout le pays est derrière toi », écrivait un internaute. « C’est d’un immense courage de mettre fin à ton rêve pour imposer le respect. Tu reviendras plus forte. ». « Sache que tu es une immense source d’inspiration pour nous et pour toutes les générations à venir », a ajouté la Team Belgium. Elodie Ouedraogo, qui a choisi Nafi pour la couverture de ce numéro d’ELLE, a résumé l’émotion générale en trois mots : « We love you ».
Ce post a marqué le point culminant d’un conflit qui couvait entre Nafi et la fédération belge d’athlétisme. Un litige autour d’un document présenté comme un code de conduite, mais qui s’est avéré illégal, de droits à l’image, d’un kinésithérapeute privé d’accréditation, ou encore autour d’un camp d’entraînement auquel elle n’était pas la bienvenue. Mais l’enjeu dépassait ces incidents. Il révélait le combat que Nafi mène depuis des années contre un système qui attend des athlètes qu’ils fonctionnent comme des machines, au détriment de leurs droits.
La Nafi Thiam que j’ai le privilège de rencontrer aujourd’hui pour cet entretien est notre plus grande championne de tous les temps. Seule heptathlète de l’histoire à avoir remporté trois titres olympiques consécutifs (Rio 2016, Tokyo 2020, Paris 2024), elle cumule deux titres de championne du monde, trois titres européens et le record du monde du pentathlon en salle et dix Gouden Spike — la récompense décernée chaque année à la meilleure athlète belge. À 18 ans, elle établissait déjà le record du monde junior. À 21 ans, elle devenait la plus jeune championne olympique de l’histoire de l’heptathlon. Son meilleur total — 7 013 points — la place dans le cercle très fermé des femmes ayant déjà franchi la barre mythique des 7 000 points. Elles ne sont que quatre dans toute l’histoire de l’athlétisme.
Nafi Thiam n’est donc pas seulement une grande championne. Elle est, tout simplement, la plus grande athlète belge de tous les temps. Rare en interview, encore plus en séance photo, elle a fait une exception pour ce magazine dirigé par une autre championne olympique. Une rencontre singulière entre deux médaillées d’or. Je m’attendais à une conversation plutôt réservée, et je ne lui en aurais pas voulu. Mais j’ai découvert une femme parlant avec calme, passion et une lucidité désarmante. Elle évoque la pression, ce «cyborg malheureux» — car personne ne peut être une machine à cent pour cent — qu’elle avait fini par devenir à Tokyo, le courage qu’il lui a fallu pour briser ses chaînes, et le soulagement immense qui a suivi. Elle parle aussi et surtout du système qu’elle est bien déterminée à faire évoluer. Nous rappelant, à la manière du Terminator de Schwarzenegger, que même si elle s’est brièvement retirée, elle l’avait promis : « I’ll be back. »
À 21 ans, je suis devenue championne olympique, sans vraiment réaliser ce qui m’attendait encore
Commençons par un souvenir récent. Comment as-tu vécu cette séance photo ?
Très bien, vraiment. J’ai adoré. Savoir que Marie Wynants était à la photographie m’a tout de suite enthousiasmée, et j’ai trouvé le stylisme superbe.
Elodie m’a dit que tu avais beaucoup contribué à l’univers visuel. Tu peux nous en dire plus ?
J’adore la mode, mais je ne fais pas beaucoup de séances photo. Je reçois régulièrement des demandes, mais passer une journée entière à poser, c’est difficile à concilier avec ma vie d’athlète de haut niveau vivant à l’étranger. Je dois donc souvent décliner. Mais cela faisait un moment que j’avais envie de collaborer avec Elodie. Je lui avais déjà envoyé un moodboard avec l’ambiance que j’imaginais. La coiffure était capitale pour moi : j’avais une idée très précise de ce que je voulais.
Qu’avais-tu en tête précisément ?
Je voulais quelque chose qui me ressemble. Les cheveux sont une partie essentielle de mon identité. Je porte très souvent des braids ; c’est ma coiffure préférée, mais je les voulais plus originales. Axelle Manguila Husikama, une coiffeuse incroyable à Bruxelles, a fait un travail impressionnant. On a aussi pris quelques photos avec une perruque. Tout le monde était très enthousiaste, mais pour moi ça faisait trop déguisement. C’était beau, mais ça n’était pas moi.
Pour nous, les cheveux ont une importance particulière dès l’enfance. Il faut trouver sa propre voie, ses techniques, ses produits… alors que très peu d’infos circulent encore à ce sujet.
Absolument. Je pense que chacun d’entre nous entretient une relation très personnelle avec ses cheveux, et avec sa propre histoire. Pour moi, le chemin a été long. Jeune, je ne savais pas comment prendre soin de mes cheveux. Je faisais tout pour les lisser, parce que je ne les trouvais pas beaux. Il m’a fallu beaucoup de temps pour les accepter, puis les aimer. J’ai aussi porté des perruques et des extensions de temps en temps, mais ce n’est pas ce dans quoi je me sens le plus à l’aise. C’est pour cette raison que je voulais des tresses, c’est là que je me sens vraiment moi-même.
Tes médailles olympiques occupaient une place centrale durant le shooting. Tu as dit que c’était un cadeau que tu te faisais.
C’est de là que l’idée est née : je voulais simplement de belles photos avec mes médailles (Rires). Un peu comme une photo de famille, tu vois. Dans vingt ou trente ans, j’ai envie de les regarder sans voir l’image un peu clichée de l’athlète en tenue de compétition, la médaille autour du cou. C’est comme ça que les discussions ont commencé, et je suis très heureuse que nous ayons pu intégrer cette idée dans la séance photo.

© Marie Wynants
Revenons un peu en arrière. À quel moment as-tu su que l’athlétisme était ta voie ?
Ça s’est fait par étapes. J’ai commencé l’athlétisme vers six ou sept ans. Ma maman voulait que mon frère — qui a un an de moins — et moi choisissions un sport. Elle avait elle-même pratiqué l’athlétisme quand elle était plus jeune, alors elle m’a dit : « Tu veux essayer ? ». Et j’ai dit « D’accord ! ». On a commencé en hiver, donc en pleine saison de cross. Courir dans la boue et dans le froid, ce n’était pas vraiment mon truc. Mais lors de ma première course, j’ai gagné un pot de confiture. Et comme j’ai toujours été une grande gourmande, je me suis dit : « J’ai gagné et en plus j’ai une récompense. C’est génial ! ». Ma première motivation, c’était littéralement la nourriture. (Rires) Je pratiquais aussi le basket en parallèle, mais l’athlétisme a toujours été ma première passion. J’aimais surtout le fait de pouvoir tout essayer. En général, la spécialisation arrive vers 13 ou 14 ans : on choisit entre le saut en hauteur ou le 400 mètres, par exemple. Mais comme j’étais à l’aise dans toutes les disciplines, je me suis naturellement orientée vers l’heptathlon. À seize ans, j’ai participé à mon premier championnat international chez les jeunes. À dix-huit ans, je battais déjà le record du monde junior et je me qualifiais pour les Championnats du monde seniors. Ensuite, tout s’est accéléré. L’année suivante, j’ai remporté ma première médaille senior aux Championnats d’Europe ; c’est à ce moment-là que l’athlétisme est devenu mon métier. J’ai signé mes premiers contrats, j’ai commencé à être rémunérée. Puis, à 21 ans, je suis devenue championne olympique, sans vraiment réaliser ce qui m’attendait encore.
21 ans. J’aimerais revenir sur ce moment, car c’est extrêmement jeune pour remporter le plus grand titre sportif au monde. As-tu vraiment pu en profiter, ou est-ce que tout est allé trop vite ?
Tout a changé après ce premier titre. Quand je suis arrivée à Rio, j’étais au tout début de ma carrière : personne ne m’attendait, on n’espérait rien de moi. Je pouvais simplement faire ma compétition, sans pression. Le sport était encore un pur plaisir : je m’entraînais dur, je donnais tout, et j’avais la chance de participer aux championnats. Mais dès que l’on commence à gagner et que les regards se tournent vers vous, une pression énorme s’installe — pas seulement sur la piste, mais aussi en dehors. On se retrouve sous les projecteurs. Je me souviens que des membres de l’équipe belge m’avaient dit à Rio : « Tu vas voir, toute ta vie va changer maintenant. » Et je me suis dit : « Mais je ne veux pas que ça change. »
Pour lire l’interview complète, rendez-vous dans le numéro d’avril de ELLE, actuellement en librairies.