C’est une blague qui tourne depuis quelques semaines sur les réseaux. Un de ces petits quizz de réalité qui nous en dit long sur l’état du monde, sans doute plus que n’importe quel traité de philo : « Tu penses que tu saurais faire atterrir un avion de ligne si le pilote tombait raide ? ». Avec les conseils de la tour de contrôle dans l’oreillette, tout de même.
Réponse des hommes : « Évidemment ». Réponse des femmes ? « Jamais de la vie ». À peu de choses près, c’est ce que montre un sondage YouGov devenu viral : 46 % des hommes s’estiment capables d’atterrir un Boeing en cas d’urgence, contre seulement 20 % des femmes. Derrière la vanne se cache une réalité psychologique bien documentée : la confiance en soi est genrée, socialisée, et souvent… grotesquement surévaluée du côté des hommes.
L’effet Dunning-Kruger, ou la confiance des incompétents
David Dunning et Justin Kruger, deux psychologues américains, théorisaient déjà ce biais cognitif qui pousse les plus ignorants à se croire experts en 1999. L’idée est simple : moins on connaît un sujet, moins on perçoit l’étendue de ce qu’on ignore. À l’inverse, plus on devient compétent, plus on mesure la difficulté, les pièges, et on doute. Cet excès de confiance n’est pas exclusivement masculin… mais les études montrent qu’il y a clairement un déséquilibre de genre.
Selon une étude publiée en 2025 par trois chercheuses (British Cohort Study), les hommes surestiment massivement leurs compétences, surtout dans les sciences, les maths, la tech. Les femmes, elles, tendent à les sous-évaluer. Dans des disciplines jugées plus “féminines”, comme l’anglais, cet écart de confiance s’amenuise. Preuve que le problème n’est pas juste biologique, mais avant tout culturel. Ce qui fait dire à la chercheuse Nikki Shure, autrice de l’étude : “On ne voit quasiment jamais d’hommes qui se sous-estiment.”
Comment fabrique-t-on la confiance (ou pas) ?
Dès l’école, on félicite les garçons pour leur audace, leur confiance, leur culot. Les filles, elles, sont jugées plus sévèrement, invitées à la prudence, à l’humilité, au réalisme. À compétence égale, on les perçoit comme « moins bonnes », alors forcément elles finissent par le croire.
Une fois adultes, dans le monde pro, les hommes s’attribuent leurs succès, les femmes parlent de “chance” ou de “circonstances”. Les premiers postulent pour des postes qu’ils ne maîtrisent pas (mais qu’importe, ils apprendront sur le tas), les secondes attendent d’être “prêtes à 100 %”. Un écart qui explique notamment la sous-représentation féminine dans les hautes sphères.
L’insécurité des hommes ou “masculinité précaire”
Ce n’est pas qu’une question de virilité ricanante dans les vestiaires. La masculinité, c’est un rôle social à défendre. Vincent Yzerbyt, professeur de psychologie sociale, rappelle au Monde que les hommes sont censés incarner “la raison, la maîtrise, l’expertise”, par opposition aux femmes souvent cantonnées à l’émotion et à la prudence. Résultat ? Une injonction à afficher de la confiance, coûte que coûte. Quitte à surjouer.
Derrière cette posture, il y a parfois une insécurité : ce que les chercheurs appellent la “masculinité précaire”. Ce besoin constant de prouver, de performer, d’en imposer. Quitte à déborder sur des réponses absurdes. 30% des hommes américains pensent ainsi pouvoir battre un aigle à mains nues selon une étude YouGov menée en 2021. Un biais qui relève moins un excès de folie qu’un biais culturel : on a appris aux garçons qu’on ne les jugerait jamais trop confiants. Au contraire, on admire leur culot.
Les femmes ? Pas moins confiantes, juste plus stratégiques.
On aurait tort d’y voir un déficit inné de confiance côté féminin. Comme le rappelle Naomi Schoenbaum, professeure à GW Law, les femmes sont socialisées à anticiper la critique, à ne pas “trop en faire”, à se protéger d’un retour de bâton. Une femme qui se montre assertive est souvent perçue comme arrogante. Un homme, comme compétent. Résultat ? Elles s’autocensurent, rationnellement.
Une adaptation qui n’est pas une faiblesse, mais une stratégie de survie dans un monde qui valorise différemment les mêmes comportements selon le genre. Bref, ce n’est pas qu’elles doutent plus, c’est qu’elles savent que leur audace sera scrutée, contestée, punie plus sévèrement.
Alors, que faire ? Exiger des femmes qu’elles se comportent comme les hommes en simulant leur confiance même sans compétence ? Certainement pas. Il serait plus sain de réapprendre collectivement à valoriser l’humilité, la prudence, le doute raisonné. À cesser d’associer l’assurance à la compétence. Un changement de paradigme qui passe aussi par une éducation différentes. Moins de “Vas-y, t’es un champion” pour les garçons, plus de “Tu es capable” pour les filles.