ร lโoccasion de la sortie de ses mรฉmoires trรจs attendues et intitulรฉes Becoming (Devenir, en franรงais), lโancienne First Lady sโest entretenue sans ambages avec Oprah Winfrey sur ses combats avec Barack, les menaces ร lโรฉgard de ses enfants et son souhait dโรชtre une force au service du bien.
Oprah Winfrey : Tout d’abord, permettez-moi de vous dire que rien ne me fait plus plaisir que de me poser avec un bon bouquin. Votre livre est ร la fois brut et tendre, irrรฉsistible et puissant. Il contient tant de rรฉvรฉlations. Cela ne vous a pas fait peur d’รฉcrire sur votre vie privรฉe ?
Michelle Obama : En fait, non, parce que jโai compris une chose. On me demande toujours pourquoi je suis si authentique, pourquoi les gens sont en phase avec moi. Je pense que cโest surtout dรป au fait que je m’apprรฉcie. J’aime mon histoire et ses coups durs. Ils font de moi une personne unique. Cโest la raison pour laquelle je me suis toujours montrรฉe ouverte avec mon personnel, mes amis et les jeunes. Par ailleurs, je sais que Barack et moi sommes des modรจles de rรฉfรฉrence, que cela nous plaise ou non.
OW : Cโest un fait.
MO : Je dรฉteste voir des personnalitรฉs qui sont sous les projecteurs โ et qui cherchent ร lโรชtre โ nier รชtre des exemples et refuser dโendosser cette responsabilitรฉ. Mais cโest trop tard. Vous รชtes des exemples. Les jeunes vous regardent. Et je ne veux pas que ces jeunes sโimaginent que je nโai ni dรฉfis ร relever ni peurs ร surmonter.
OW : Personne ne le pensera aprรจs avoir lu votre livre. Des millions de personnes se demandent comment vous allez et comment vous vivez la transition. Je pense que la meilleure rรฉponse que lโon puisse leur donner est lโhistoire du toast. Pouvez-vous la raconter ?
MO : Dans la prรฉface, jโรฉvoque l’une des premiรจres semaines dans notre nouvelle maison ร Washington.
Pour la premiรจre fois en ร peu prรจs huit ans, nous vivons dans une maison normale avec une porte et une sonnette. Une nuit, je mโy suis retrouvรฉe seule. Les enfants รฉtaient absents, Malia avait pris une annรฉe sabbatique et je pense que Barack รฉtait en voyage. Quand on est premiรจre dame, on nโest jamais seule. Il y a toujours des gardiens et une รฉquipe spรฉciale du SWAT (Special Weapons and Tactics, NDLT). On ne peut pas ouvrir une fenรชtre sans faire du raffut.
OW : ร ce point-lร ?
MO : Oui. Sasha et Malia ont essayรฉ un jour. Mais nous avons aussitรดt reรงu un coup de tรฉlรฉphone pour nous demander de refermer la fenรชtre.
OW : [Rires]
MO : Jโรฉtais donc seule dans notre nouvelle maison avec nos chiens Bo et Sunny et jโai fait une chose toute simple. Je suis descendue ร la cuisine, j’ai ouvert le placard โ ce que je ne faisais pas ร la Maison-Blanche parce qu’il y avait toujours quelqu’un pour mโaider ou me demander de quoi jโavais envie โ et je me suis prรฉparรฉ un toast au fromage. Ensuite, je suis allรฉe manger mon toast dans la vรฉranda. Des chiens aboyaient au loin et je me suis rendu compte que Bo et Sunny n’avaient jamais vraiment entendu les chiens des voisins. Ils se demandaient ce quโil se passait. Bienvenue dans le monde rรฉel, les amis. Ce moment de sรฉrรฉnitรฉ illustre mon installation dans notre nouvelle vie. Jโai alors pu commencer ร prendre le temps de rรฉflรฉchir ร ce qui sโรฉtait passรฉ au cours des huit derniรจres annรฉes. Jโai rรฉalisรฉ que nous nโavions pas le temps de rรฉflรฉchir ร la Maison-Blanche. Nous avons voyagรฉ ร un rythme effrรฉnรฉ entre le moment oรน nous avons franchi les portes de la Maison-Blanche jusqu’au moment oรน nous lโavons quittรฉe. Barack et moi avions lโimpression de devoir accomplir un tas de choses. Nous รฉtions occupรฉs du matin au soir. Le mardi, jโavais oubliรฉ ce que nous avions fait le lundi. Je ne me souviens plus des pays oรน nous nous sommes rendus. Dโaucun dโentre eux, en fait. Je me rappelle cette discussion avec Melissa, la responsable de mon personnel. Je lui ai dit que j’adorerais visiter Prague et elle mโa rรฉpondu que jโy รฉtais dรฉjร allรฉe. Mais je soutenais mordicus que je nโy avais jamais mis les pieds. Elle a dรป me montrer une photo de moi ร Prague pour me rafraรฎchir la mรฉmoire. Lโhistoire du toast fait donc rรฉfรฉrence ร ce moment oรน j’ai enfin pu commencer ร songer ร ces huit annรฉes et ร mon cheminement vers la suite.
OW : En lisant le livre, je comprends ร quel point chaque chose que vous avez accomplie dans votre vie vous a prรฉparรฉe aux moments qui ont suivi. Pour moi, cโest incontestable.
MO : En effet. Si on se considรจre comme une personne sรฉrieuse dans ce monde, chaque dรฉcision que lโon prend participe rรฉellement ร la personne que lโon devient.
OW : Oui. Et je pense que c’est le cas pour vous depuis votre premiรจre annรฉe ร lโรฉcole primaire. Vous รฉtiez une gagnante avec une attitude A+++++.
MO : Ma mรจre disait que jโen faisais un peu trop.
OW : Obtenir ces petites gommettes dorรฉes signifiait quelque chose pour vous.
MO : Oui. En y repensant, il y avait quelque chose en moi qui comprenait ce qui se passait. Mes parents nous ont donnรฉ trรจs tรดt la libertรฉ de penser et d’avoir des idรฉes.
OW : Ils vous ont laissรฉ, Craig et vous, comprendre tout รงa par vous-mรชme ?
MO : En effet. Jโai compris que la rรฉussite comptait et que les enfants รฉtaient trรจs vite mis sous pression. Que si on ne montrait pas de quoi on รฉtait capable โ en particulier en tant qu’enfant noir de la classe ouvriรจre dans le South Side de Chicago โ on รฉtait vite rangรฉ dans une case de sous-performance. Je ne voulais pas quโon pense que je n’รฉtais pas une bรปcheuse. Je ne voulais pas quโon pense que j’รฉtais ยซย une de ceux-lร ย ยป. Une sale gosse. En rรฉalitรฉ, il n’y a pas de sales gosses, il nโy a que de mauvaises circonstances.
OW : Vous reprenez une citation que j’adore, je pense qu’elle mรฉriterait dโรชtre inscrite quelque part, sur un t-shirt par exemple. ยซย L’รฉchec est un sentiment avant de devenir un rรฉsultat rรฉel. C’est la vulnรฉrabilitรฉ qui engendre le doute et qui se renforce, souvent dรฉlibรฉrรฉment, par la peur.ย ยป Quand avez-vous su que l’รฉchec รฉtait un sentiment avant de devenir un rรฉsultat rรฉel ?
MO : Oh, en premiรจre annรฉe ร lโรฉcole primaire. Jโai remarquรฉ que mon quartier changeait. Nous avions emmรฉnagรฉ dans les annรฉes 70. Nous vivions avec ma grand-tante dans un trรจs petit appartement au-dessus dโune maison qui lui appartenait. Elle รฉtait enseignante et mon grand-oncle รฉtait porteur chez Pullman, ce qui leur a permis dโacheter une maison dans un quartier ร majoritรฉ blanche ร lโรฉpoque. Notre appartement รฉtait si รฉtroit que ce qui aurait dรป รชtre le sรฉjour รฉtait divisรฉ en trois ยซย chambresย ยป. Mon frรจre et moi en occupions chacun une avec des lits jumeaux. Une simple cloison en bois nous sรฉparait. Il nโy avait pas de vrai mur, nous pouvions nous parler. Craig ? Oui ? Je suis rรฉveillรฉe. Et toi ? Nous nous amusions ร lancer des chaussettes au-dessus de la cloison.
OW : Le tableau que vous peignez merveilleusement reprรฉsente votre famille โ vous, Craig et vos parents โ dans chaque coin dโun carrรฉ. Votre famille ressemblait ร un carrรฉ.
MO : Oui, exactement. Mener une existence modeste ne nous a pas empรชchรฉ dโavoir une vie bien remplie. Nous nโavions pas besoin de grand-chose.
Tout ce que nous rรฉussissions, c’รฉtait parce que nous lโavions dรฉcidรฉ. En guise de rรฉcompense, nous allions manger une pizza ou une crรจme glacรฉe.
Le quartier รฉtait majoritairement blanc lorsque nous avons emmรฉnagรฉ, mais quand je suis entrรฉe ร l’รฉcole secondaire, il รฉtait devenu afro-amรฉricain. Cela a eu un impact dans la communautรฉ et ร lโรฉcole. Une notion dont les enfants ne sont pas conscients quand on nโinvestit pas en eux. Cโest ce que jโai ressenti en premiรจre annรฉe.
OW : Vos parents ont investi en vous. Ils ne possรฉdaient pas leur propre maison. Ils nโallaient pas en vacances.
MO : Ils ont tout misรฉ sur nous. Ma mรจre nโallait pas chez le coiffeur. Elle ne sโachetait pas de nouveaux vรชtements. Mon pรจre faisait les pauses. Jโai vu mes parents se sacrifier pour nous.
OW : Vous รชtes ensuite allรฉe ร lโUniversitรฉ de Princeton et ร la facultรฉ de droit de Harvard pour finalement rejoindre un prestigieux cabinet dโavocats ร Chicago. Mais jโai lu โ et entourรฉ trois fois โ que vous dรฉtestiez รชtre avocate.
MO : Oh mon dieu, oui. Toutes mes excuses aux avocats.
OW : Vous รฉcrivez que vous vouliez avoir une vie et vous sentir entiรจre. Jโaimerais le crier sur tous les toits parce que je sais que beaucoup de gens qui dรฉtestent leur job et se sentent obligรฉs de continuer ร lโexercer vont vous lire. Comment en รชtes-vous arrivรฉe lร ?
MO : รa mโa pris pas mal de temps pour me lโavouer ร voix haute. Dans le livre, je vous raconte lโhistoire d’une collectionneuse de gommettes qui est devenue par la force des choses, comme beaucoup dโenfants zรฉlรฉs, une cocheuse de cases. Avoir de bonnes notes : check. Tenter sa chance auprรจs des meilleures universitรฉs et frรฉquenter Princeton : check. Une fois lร -bas, qu’est-ce qu’on fait ? On obtient ร nouveaux de bonnes notes pour รชtre admis dans une fac de droit, je suppose ? Check. Harvard : check. Je ne dรฉviais pas de la voie que je mโรฉtais tracรฉe. Je nโรฉtais pas de ceux qui prenaient des risques. Je me suis contenue pour รชtre celle que je pensais devoir รชtre. Les pertes que jโai subies dans ma vie m’ont fait rรฉflรฉchirย : tโest-il dรฉjร arrivรฉ de ne pas penser ร celle que tu veux รชtre ? Non. Je passais mes journรฉes ร examiner des dossiers et ร rรฉdiger des mรฉmos au 47e รฉtage d’un immeuble de bureaux.
OW : Ce que j’adore, cโest que votre histoire fait comprendre aux lecteurs quโils ont le droit de changer dโavis. Vous avez eu peur ?
MO : J’รฉtais paniquรฉe. Ma mรจre ne commentait pas les choix que nous faisions. Elle vivait et nous laissait vivre. Un jour, alors que je rentrais de Washington, D.C. et quโelle รฉtait venue me chercher ร lโaรฉroport, jโai compris que je ne pouvais plus continuer sur cette lancรฉe. Je ne pouvais pas passer le reste de ma vie assise dans une piรจce ร consulter des documents. Je mourais dโennui. Alors je lui ai confiรฉ dans la voiture que je n’รฉtais pas heureuse. Que je n’รฉtais pas passionnรฉe par ce que je faisais. Et ma mรจre โ cette mรจre non impliquรฉe qui vivait et nous laissait vivre โ mโa conseillรฉ de gagner de lโargent et de reporter mon bonheur ร plus tard. Jโai eu une boule dans la gorge. Je suppose quโelle s’est demandรฉ ce qui me passait par la tรชte. Jโavais le luxe et je voulais une passion. Le luxe de pouvoir dรฉcider alors quโelle nโavait pas retrouvรฉ du travail et nโavait commencรฉ ร dรฉcouvrir qui elle รฉtait quโaprรจs le dรฉbut de nos รฉtudes secondaires. รa a donc รฉtรฉ difficile. Et puis jโai rencontrรฉ cet homme, Barack Obama. Lโopposรฉ d’un cocheur de cases. Il sortait sans cesse du chemin tout tracรฉ.
OW : ร propos de votre rencontre, vous รฉcrivez que vous aviez fait preuve de prudence en construisant votre existence. Que Barack รฉtait comme un vent qui menaรงait de tout perturber. Vous nโaimiez pas รชtre perturbรฉe.
MO : Oh mon dieu, non.
OW : Un passage me fait craquer. Vous vous รชtes rรฉveillรฉe une nuit et lโavez trouvรฉ en train de fixer le plafond. Son profil รฉtait รฉclairรฉ par la lueur des rรฉverbรจres extรฉrieurs. Il avait l’air troublรฉ, comme s’il rรฉflรฉchissait ร quelque chose de trรจs personnel. ร votre relation ? ร la perte de son pรจre ? Vous lui avez demandรฉ ร quoi il pensait. Vous chuchotiez. Il sโest alors tournรฉ vers vous un peu embarrassรฉ et il vous a rรฉpondu en souriant quโil รฉtait simplement en train de rรฉflรฉchir aux inรฉgalitรฉs de revenus.
MO : Cโest tellement adorable.
OW : [Rires]
MO : Cโest lui tout crachรฉ. Jโรฉtais au dรฉbut de ma carriรจre ร lโรฉpoque. C’est ร partir de ce moment-lร que j’ai commencรฉ ร m’รฉpanouir. J’avais un emploi qui me permettait de gagner plus que ce que mes parents nโavaient jamais gagnรฉ de toute leur existence et l’รฉtape suivante รฉtait de me marier, dโavoir une belle maison, etc. Le monde รฉtait confrontรฉ ร des dรฉfis majeurs. Mais faire carriรจre primait sur le reste. Jโai prรฉsentรฉ Barack ร quelques amis. Le contact nโest pas passรฉ.
OW : [Rires]
MO : Parce quโil est du genre ร se soucier des inรฉgalitรฉs de revenus et que mes amis sont…
OW : Vous invitez le lecteur dans votre univers, dans votre relation jusqu’ร la demande en mariage.
Vous pointez aussi des diffรฉrences importantes entre vos deux personnalitรฉs au cours des premiรจres annรฉes de votre relation. Vous รฉcrivez que vous saviez quโil รฉtait plein de bonnes intentions quand il disait qu’il รฉtait en route ou sur le point de rentrer. Que vous lโavez cru pendant un moment. Que vous donniez le bain aux filles et que vous retardiez l’heure du coucher pour qu’elles puissent embrasser leur pรจre.ย Et vous racontez que vous lโattendiez puisqu’il ยซย arrivaitย ยป. Et quโil nโarrivait pas. Vous avez alors รฉteint les lumiรจres. En vous lisant, jโai entendu le clic de lโinterrupteur. Vous รชtes allรฉe vous coucher. Vous รฉtiez en colรจre.
MO : Oui, jโรฉtais en colรจre. Se marier et avoir des enfants, รงa chamboule une fois de plus les plans dโune vie. Surtout si on รฉpouse quelqu’un qui a une carriรจre qui dรฉvore tout, ce qui est le cas avec la politique.
Barack Obama m’a appris ร faire des รฉcarts. Mais il avait cette faรงon de sโรฉcarter du chemin comme sโil se laissait porter par le vent, si vous voyez ce que je veux dire. Jโai deux enfants et j’essayais de tout faire tenir ensemble pendant qu’il faisait la navette entre Washington et Springfield. Il avait cet optimisme merveilleux ร propos du temps. [Rires] Il pensait en avoir plus quโil nโen avait en rรฉalitรฉ. Et il le remplissait constamment. C’est un homme qui joue aux assiettes tournantes et nโy trouve de lโintรฉrรชt que si lโune est sur le point de tomber. Nous sommes donc allรฉs voir quelquโun pour travailler lร -dessus en tant que couple.
OW : Parlez-nous de cette thรฉrapie.
MO : Vous savez comment รงa se passe. Vous y allez parce que vous pensez que le thรฉrapeute va vous aider ร exposer ร lโautre votre point de vue.
OW : [Rires]
MO : Mais surprise, la thรฉrapie nโa pas du tout ressemblรฉ ร รงa. Elle mโa permis d’explorer mon sens du bonheur. Ce qui a fait tilt chez moi, c’est que j’avais besoin de soutien, de son soutien. Mais je devais aussi trouver la faรงon de construire ma vie d’une maniรจre qui me convienne.
OW : La chose la plus importante que vous ayez dite selon moi, c’est que nous calquons notre vie sur les exemples que nous connaissons. Le pรจre de Barack avait disparu et sa mรจre allait et venait. Quant ร vous, vous avez grandi dans ce carrรฉ familial aux liens รฉtroits.
MO : Sa mรจre vivait en Indonรฉsie, il a รฉtรฉ รฉlevรฉ par ses grands-parents et il nโa pas vraiment connu son pรจre. Mais ce contexte ne lโa pas empรชchรฉ dโรชtre un homme solide. Il existe tant de maniรจres de bรขtir sa vie.
OW : Vous รฉcrivez รฉgalement que vous vous sentiez vulnรฉrable quand il n’รฉtait pas lร .ย J’ai trouvรฉ incroyable quโune femme moderne โ une premiรจre dame โ reconnaisse sa vulnรฉrabilitรฉ.
MO : Je me sens tout le temps vulnรฉrable. Et j’ai dรป apprendre ร faire part de cette vulnรฉrabilitรฉ ร mon mari, ร puiser dans les parties de moi qui lui manquaient โ et dans la tristesse qui en dรฉcoulait โ pour lui permettre de comprendre. Il ne percevait pas la distance de la mรชme maniรจre. Il a passรฉ la majeure partie de sa vie loin de sa mรจre tout en sachant quโelle l’aimait profondรฉment. De mon cรดtรฉ, jโai toujours pensรฉ que l’amour รฉtait une histoire de proximitรฉ. L’amour, cโest la table du dรฎner. Cโest la cohรฉrence, la prรฉsence. Je nโai pas eu dโautre choix que de lui faire part de ma vulnรฉrabilitรฉ et dโapprendre ร aimer autrement. Cโest lร une part importante de mon cheminement vers celle que je suis aujourdโhui. Jโai appris ร former un ยซย nousย ยป.
OW : Un รฉlรฉment qui vaut de lโor pour moi โ et ร mon avis pour tous ceux qui liront votre livre โ c’est que rien n’a vraiment changรฉ. Vous avez juste modifiรฉ votre perception de ce qui se passait. Et cโest cela qui vous a rendue plus heureuse.
MO : Oui. Jโai voulu partager cette expรฉrience car je sais que les gens idรฉalisent notre relation. Et que beaucoup de couples sont idรฉalistes. Mais il faut garder les pieds sur terre, le mariage nโa rien de simple.
OW : Vous dites mรชme que vous vous disputez diffรฉremment.
MO : Oh mon dieu, oui. Je suis comme une allumette qui se consume. Et lui, il veut tout rationaliser. Il a donc dรป apprendre ร patienter quelques minutes โ voire une heure โ avant de mโapprocher quand nous nous disputons. Il a dรป comprendre qu’il ne pouvait pas me convaincre de mettre ma colรจre de cรดtรฉ. Qu’il ne pouvait pas me faire passer d’un sentiment ร lโautre.
OW : Quโest-ce qui vous a convaincue dโaccepter sa candidature ร la prรฉsidence ? En effet, vous racontez dans le livre que chaque fois qu’on lui posait la question, il rรฉpondait que c’รฉtait une dรฉcision ร prendre en famille. Autrement dit, si Michelle accepte, je le ferai.
MO : Vous imaginez la responsabilitรฉ. Je ne savais pas du tout si รงa allait marcher. Il a voulu se prรฉsenter au Sรฉnat de notre รtat. Ensuite au Congrรจs et au Sรฉnat des รtats-Unis. Je savais que Barack รฉtait un homme honnรชte et extrรชmement intelligent. Mais la politique est moche et mรฉchante. Je nโimaginais pas que le tempรฉrament de mon mari s’en accommoderait. Et je nโavais pas envie de le voir รฉvoluer dans cet environnement. Mais d’un autre cรดtรฉ, le monde fait face ร de nombreux dรฉfis. Plus vous vivez et lisez le journal, plus lโimportance et la complexitรฉ des problรจmes sont flagrantes. Je me suis alors demandรฉ si je connaissais quelqu’un dโaussi douรฉ que lui. Il fait preuve de dรฉcence tout d’abord, d’empathie ensuite et de capacitรฉs intellectuelles hors norme enfin. Un homme qui se souvient de tout ce quโil a lu et sโexprime extrรชmement bien. Il avait travaillรฉ en contact direct avec la population et il avait lโintime conviction quโil en allait de sa responsabilitรฉ. Comment refuser ? Jโai donc dรป troquer ma casquette dโรฉpouse contre celle de citoyenne.
OW : En tant que premiรจre famille noire ร la Maison-Blanche, vous avez ressenti une certaine pression ?
MO : Heuโฆ [Rires]
OW : Parce quโon nous a martelรฉ pendant toute notre enfance que nous devions travailler deux fois plus dur pour aller deux fois moins loin. Avant la sortie de votre livre, je pensais que vous faisiez attention au moindre dรฉtail, que vous ne commettiez jamais dโimpair.
MO : Vous pensez que cโest le hasard qui a fait les choses ?
OW : Je sais que ce nโรฉtait pas un accident. Mais avez-vous ressenti cette pressionย ?
MO : Nous avons senti la pression dรจs la premiรจre minute. Tout d’abord, nous devions persuader notre camp qu’un homme noir pouvait gagner. Il sโagissait non seulement de convaincre l’Iowa, mais aussi toute la communautรฉ noire. Parce que les noirs comme mes grands-parents n’ont jamais cru que cela pouvait arriver. Ils nous le souhaitaient, mais leur vie leur avait enseignรฉ que cela ne risquait pas de se produire. Ils voyaient en Hillary une valeur plus sรปre, en raison de sa notoriรฉtรฉ. Il รฉtait impensable pour eux dโouvrir leur cลur ร l’espoir que l’Amรฉrique mette son racisme de cรดtรฉ pour soutenir un homme noir. Ce n’est que lorsque Barack a gagnรฉ l’Iowa que les gens se sont ditย : O.K., peut-รชtre.
OW : Alors quand le poids du monde รฉtait sur ses รฉpaules et que lui sโappuyait sur les vรดtres, comment avez-vous rรฉussi ร le porter ? Et comment le portez-vous encore aujourd’hui ?
MO : En essayant de rester sereine lorsqu’il lui arrive de louvoyer. En รฉtant un tronc stable auquel il peut sโaccrocher quand un vent violent fait voler les feuilles. En insistant sur les dรฎners en famille. C’est l’un des rituels que j’ai instaurรฉs ร la Maison-Blanche et auquel il ne pouvait pas se soustraire. Oui, tu es prรฉsident, mais tu ne dois pas passer ta vie au Bureau Ovale. Viens tโasseoir avec nous et parle avec tes enfants. Parce que les enfants sont une source de rรฉconfort, quโils aident ร mettre de cรดtรฉ les problรจmes de la journรฉe pour se concentrer sur la protection des tigres. C’รฉtait l’une des principales prรฉoccupations de Malia. Elle a plaidรฉ tout au long de la prรฉsidence de Barack en faveur de la protection des tigres. Je voulais quโil sโintรฉresse ร leur journรฉe ร lโรฉcole. Quโil se plonge dans la rรฉalitรฉ et la beautรฉ de ses enfants et de sa famille. De plus, notre devise dans lโAile Est รฉtait de tout faire avec excellence. Dans la mesure du possible bien entendu, parce que la premiรจre dame nโa pas besoin de faire quoi ce soit, cโest bien connuย !
OW : [Rires]
MO : Il รฉtait clair pour nous que ce que nous allions faire allait avoir un impact positif. LโAile Ouest abrite les bureaux, nous voulions donc que lโAile Est incarne le cรดtรฉ heureux de la Maison. Et nous y sommes parvenus.
OW : Vous รฉcrivez que Donald Trump a alimentรฉ la fausse idรฉe que votre mari n’est pas nรฉ dans ce pays. Vous ajoutez que les allusions bruyantes et dรฉsinvoltes de Donald Trump ont mis la sรฉcuritรฉ de votre famille en danger. Et que vous ne le lui pardonnerez jamais. Pourquoi รฉtait-il important pour vous de le dire maintenant ?
MO : Parce que je pense qu’il ne savait pas ce qu’il faisait. Cโรฉtait un jeu pour lui. Mais les menaces auxquelles on fait face en tant que commandant en chef sont bien rรฉelles. Et elles mettent les enfants en danger. Je me suis donc exprimรฉe pour que mes enfants mรจnent une vie normale. Mรชme s’ils รฉtaient en sรฉcuritรฉ, ils รฉtaient plus exposรฉs que nous. La seule idรฉe que des fous puissent penser que mon mari รฉtait une menace pour la sรฉcuritรฉ du pays tout en sachant que mes enfants allaient ร l’รฉcole, jouaient au football, faisaient la fรชte et voyageaient tous les jours. Donald Trump nโa pas tenu compte du fait que ce nโรฉtait pas un jeu et je voulais que le pays le sache. D’une certaine faรงon, je ne l’ai pas dit ร voix haute, mais je lโรฉcris aujourd’hui. Ses propos รฉtaient irresponsables et mensongers. Et il savait pertinemment quโil mentait.
OW : Oui.
MO : Une balle a pรฉnรฉtrรฉ dans le Salon Ovale Jaune pendant notre mandat ร la Maison-Blanche. Un dingue a tirรฉ depuis l’Avenue de la Constitution. La balle a touchรฉ le coin supรฉrieur gauche d’une fenรชtre. Cette image reste gravรฉe ร jamais dans ma mรฉmoire : il sโagissait de la fenรชtre du balcon Truman, oรน ma famille avait lโhabitude de se tenir. C’รฉtait le seul endroit oรน nous pouvions profiter de lโextรฉrieur. Par bonheur, aucun de nous nโy รฉtait. Et le tireur a รฉtรฉ arrรชtรฉ. Mais je considรจre lโimpact de cette balle comme un rappel de ce que nous vivions tous les jours.
OW : Vous terminez le livre en รฉvoquant ce qui va persister. Vous dites que vous restez connectรฉe ร une force plus importante et plus puissante qu’une รฉlection, quโun dirigeant ou quโune actualitรฉ. Que cette force sโappelle l’optimisme. Pour vous, c’est une forme de foi, un antidote ร la peur. Ressentez-vous cet optimisme pour ce que nous sommes en train de devenir en tant que nation ?
MO : Oui. Nous devons ressentir cet optimisme. Nous dressons la table pour les enfants et nous ne pouvons pas leur servir n’importe quoi. Nous devons leur donner espoir. On ne peut pas progresser sous lโeffet de la peur. Cโest ce que nous sommes en train de vivre en ce moment mรชme. La peur est la maniรจre de diriger des lรขches. Mais les enfants viennent au monde avec un sentiment d’espoir et d’optimisme. Peu importe leur bagage. Ils pensent qu’ils peuvent tout faire parce qu’on le leur dit. Nous portons donc la responsabilitรฉ de nous montrer optimistes. Et dโagir de cette maniรจre dans le monde.
OW : Vous รชtes optimiste pour notre pays ?
MO : [Avec les larmes aux yeux] Nous devons lโรชtre.
PHOTO Miller Mobley
STYLISME Meredith Koop
TRADUCTION Virginie Dupont


