À seulement 13 ans, Natalie Portman apparaissait déjà en couverture d’ELLE, une première page qui allait marquer le début d’une longue histoire. Depuis, elle n’a cessé d’habiter nos colonnes, grandissant sous le regard du cinéma et du monde. Actrice, productrice, mère et voix engagée, elle incarne aujourd’hui l’esprit du 80e anniversaire du titre ELLE. Avec deux films très attendus, « The Gallerist » et « Good Sex », et en muse indéfectible de Miss Dior, elle continue de fasciner autant la caméra que ceux qui la suivent. Impossible donc d’imaginer une meilleure hôtesse pour souffler nos bougies.
J’arrive un peu en avance au restaurant parisien où nous devons nous retrouver. Au fond d’une petite salle, Natalie Portman est déjà là, seule face à une caméra. Avant notre entretien, elle enchaîne des questions filmées pour les réseaux sociaux. Je l’observe discrètement. Tout en elle respire la délicatesse, mais ce sont surtout ses yeux qui captent l’attention. Deux perles couleur chocolat, brillantes et profondes, qui semblent donner vie à l’objectif. D’un geste précis, elle retourne les cartes de questions une à une et répond sans hésiter, avec rapidité et justesse. J’ai déjà assisté à ce genre de tournage, où les acteurs hésitent, se trompent, recommencent. Elle, jamais.Tout est parfait du premier coup, et toujours ponctué d’un sourire.
Son parcours force l’admiration. Avec son Oscar pour « Black Swan », elle passe avec une aisance déconcertante du cinéma indépendant (« May December » en 2024) aux blockbusters internationaux (« Thor » dans l’univers Marvel). Mais sa filmographie, aussi brillante soit-elle, ne dit pas tout d’elle. Elle est aussi productrice (avec sa société MountainA), diplômée d’un Bachelor of Arts (B.A.) à Harvard, ambassadrice Miss Dior depuis près de quinze ans, féministe engagée, militante pour les droits des animaux, polyglotte et passionnée de littérature contemporaine à travers son club de lecture sur Instagram.
Installée à Paris avec ses deux enfants, elle s’est créé un cercle d’amis solide. Une connaissance commune me confiait : « Natalie est une amie drôle, fidèle, toujours partante pour faire la fête, mais très discrète. Ne cite pas mon nom, je ne veux pas avoir l’air de me vanter. » Une star mondiale, à la fois engagée, joyeuse et modeste, qui sait s’entourer de gens tout aussi élégants ? Cela existe donc vraiment.
En trente ans de carrière, vous avez fait plus de vingt couvertures d’ELLE. Y en a-t-il une qui vous a particulièrement marquée ?
Sans hésiter, la toute première. C’était même ma première couverture tout court. J’avais 13 ans et je n’arrivais pas à croire qu’on m’avait choisie pour être en une d’un magazine. Quand « Léon » est sorti, je n’avais pas d’agent. C’est Luc Besson qui s’occupait de tout, de la promo, du shooting… Je suis vraiment reconnaissance envers le ELLE pour avoir été les premiers à me donner cette chance.
Vous connaissiez déjà le magazine à l’époque ?
Bien sûr. Comme toutes les ados, je feuilletais les magazines pour comprendre comment devenir une femme. ELLE est un titre à part, transmis de mère en fille. Dans mon cas, ça a sauté une génération : ma grand-mère adorait la mode et les magazines, alors que ma mère était plutôt en opposition avec ça. Disons que j’ai repris le flambeau. Et puis, il y a une autre couverture qui m’a marquée : ELLE m’avait emmenée à Tahiti. C’était magnifique. Je venais de vivre une rupture compliquée, j’étais triste, et ce voyage a tout changé. Je me souviens d’avoir plongé avec les requins… Du pur bonheur.
ELLE a toujours alterné entre des enquêtes de société, notamment sur les droits des femmes, et des sujets plus légers comme la mode ou la beauté. Comment voyez-vous ce mélange ?
Pour moi, c’est justement ce qui fait la richesse d’être une femme. On peut avoir des conversations très profondes et d’autres beaucoup plus légères. On peut aimer jouer avec le maquillage, les vêtements, tout en étant intrinsèquement politiques. Parce qu’en tant que femme, on n’a pas le choix : nos corps et nos droits sont toujours soumis aux décisions des gouvernements. Et en ce moment, surtout aux États-Unis, le contexte politique est dingue. On est dans un moment de résistance, un vrai combat pour protéger une démocratie qui a mis tellement de temps à se construire.
Parmi toutes les récompenses que vous avez reçues (Golden Globe, BAFTA, Oscar, SAG Awards, Deauville…), y en a-t-il une qui vous touche plus que les autres ?
Peut-être les SAG Awards, parce que ce sont mes pairs, les acteurs et actrices, qui votent. Cette reconnaissance de la profession a une grande valeur pour moi.
Parce que vous êtes une actrice autodidacte ?
© Cass Bird
Oui, et c’est quelque chose qui m’intimide parfois. Je n’ai jamais suivi de formation officielle, et même après trente ans de carrière, j’ai l’impression de ne pas avoir les bons outils. J’envie celles et ceux qui ont reçu un vrai enseignement. Moi, j’ai appris en observant, en empruntant des idées, en improvisant. Mais en même temps, le jeu reste une discipline imprécise. On travaille avec des émotions, il n’y a pas de méthode unique.
À la sortie de « Jackie », vous expliquiez que pour incarner le rôle, vous aviez dû « entrer en transe, presque comme dans une cérémonie vaudou ». Vous vous investissez toujours avec cette intensité ?
Pas toujours, non. « Jackie », c’était vraiment particulier. Il y avait tellement de matière, de vidéos, de livres, d’archives. C’était comme tomber dans un terrier sans fin. Le rôle m’a habitée longtemps. Même après le tournage, je continuais à parler comme elle.
Y a-t-il un rôle ou une histoire que vous rêveriez de porter à l’écran, en tant qu’actrice ou productrice ?
Oui, un projet me tient à cœur depuis longtemps. J’en discute avec un réalisateur depuis des années, mais rien n’est encore décidé. C’est autour d’un groupe de philosophes américains. Très intellectuel, donc pas facile à vendre (rires), mais j’espère vraiment que ça verra le jour.
Quels sont vos projets à venir ?
J’ai tourné deux films qui sortiront bientôt. Le premier, réalisé par Cathy Yan, est une satire du monde de l’art contemporain, avec Jenna Ortega, Divine Joy Randolph, Sterling Brown et Catherine Zeta-Jones. Nous l’avons tourné à Paris, et son titre provisoire est « The Gallerist ». Le second, c’est « Good Sex », de Lena Dunham. J’espère que ce sera bien le titre final, parce qu’on a tous besoin de « good sex », non (rires) ? C’est une comédie romantique que j’ai coproduite, tournée à New York l’été dernier (Portman y incarne Ally, une thérapeute de couple quadragénaire à qui sa meilleure amie conseille de se remettre à fréquenter des hommes, NDLR).
Si l’on en croit votre longue page Wikipédia, vous êtes une véritable workaholic. Avez-vous parfois envie de ne rien faire du tout ?
Oh, on a cette impression parce que je travaille depuis très longtemps. Mais je suis tout à fait capable de ne rien faire du tout (rires) ! J’ai besoin de récupérer de l’énergie, de passer du temps avec mes enfants et ma famille. Et dire « non » à un projet n’est pas difficile pour moi. Plus j’avance, plus c’est facile pour moi de comprendre quand lever le pied, surtout après trente ans de carrière.
Vous avez dit un jour : « J’ai appris à ne pas accorder trop d’importance au succès… »
J’apprends à laisser plus de place à la joie et aux relations avec les autres. J’ai peut-être été éduquée à viser certains critères de réussite, mais ce n’est pas ça qui compte vraiment. Et puis, après une longue carrière, on se rend compte avec le recul que certains films qui n’avaient pas eu de bonnes critiques ou de succès en salles sont adorés aujourd’hui. Et à l’inverse, des films encensés à leur sortie sont totalement oubliés. C’est très imprévisible, et il ne faut pas confondre les marqueurs traditionnels de succès avec le sens de votre art. Ce qui compte, c’est la manière dont il touche les gens au fil du temps.
© Cass Bird
Vous collaborez avec Dior depuis 2011, et vous affirmez que la Maison est devenue comme une famille pour vous…
J’ai eu tellement de chance ! C’est incroyable d’avoir gardé ces liens si longtemps. Beaucoup de personnes présentes lors de ma première campagne Miss Dior sont toujours là aujourd’hui. J’ai l’impression d’avoir grandi à leurs côtés. C’est un univers magique : ces robes et ce maquillage incroyables m’ont accompagnée dans tous les moments importants. Quand on est exposée au regard du public, cela donne une vraie assurance. Avant, quand j’arrivais à un défilé, je ne me sentais pas toujours à ma place. Maintenant, je me sens plus forte.
En tant que féministe, quelles valeurs partagez-vous avec Dior ?
C’est une Maison qui célèbre l’individualité et la liberté des femmes. Avec Maria Grazia, j’ai senti un vrai soutien envers les artistes, chorégraphes, compositrices, et même les sportives, comme lors des derniers Jeux olympiques. Elle a aussi collaboré avec des artisanes, des tisserandes en Inde, ou des collectifs de femmes impliquées dans la confection. C’était passionnant de le voir de près, d’en faire partie et de l’expérimenter. Quant à mon personnage de Miss Dior, il est devenu au fil du temps de plus en plus libre et audacieux. Aujourd’hui, elle peut danser sur les tables et sauter dans l’océan. C’est très différent d’un rôle au cinéma, et bien sûr, c’est amusant d’essayer d’être la plus glamour possible.
Catherine Dior a inspiré le nom Miss Dior. Connaissez-vous son histoire ?
Bien sûr ! Elle était la sœur de Christian Dior, une résistante courageuse pendant la Seconde Guerre mondiale. À son retour des camps, son frère lui a dédié ce parfum pour célébrer la force, l’indépendance, la combativité et la beauté des femmes, et pour redonner de la beauté au monde. C’est très symbolique.
Vous avez toujours été une femme engagée, active sur de nombreux fronts, du féminisme à l’écologie. Ces causes ont-elles un lien ?
Oui, elles sont très liées. Avoir des enfants, me marier, et le mouvement #MeToo m’ont fait réaliser qu’il restait encore beaucoup à faire. J’en ai pris conscience plus tard, vers la trentaine. J’avais cru que le combat était gagné, que l’égalité était acquise, puisque j’avais grandi avec toutes les opportunités possibles. Je vois maintenant que les droits et la liberté des femmes sont étroitement liés aux droits et à la liberté de l’environnement. Le fait que l’on appelle la Terre « Mère Nature » reflète la façon dont on la traite, qui ressemble à la manière dont on traite les femmes. Mon engagement pour les droits des animaux croise aussi ces enjeux : beaucoup d’animaux exploités pour l’alimentation sont des femelles. On exploite le corps féminin pour le profit capitaliste, ce qui crée une connexion, même si elle prend des formes différentes. Depuis le mouvement « Time’s Up », je suis très investie sur les questions des femmes. J’ai cofondé un club de football féminin à Los Angeles, Angel City FC, et je travaille avec Susan Burton, qui aide les anciennes détenues. Le groupe de personnes incarcérées qui augmente le plus vite aux États-Unis, ce sont les femmes, surtout à cause de la pauvreté. Et la majorité des actes violents commis le sont en réponse à un conjoint ou partenaire violent. La plupart sont mères. Avec Susan, nous travaillons à leur trouver un logement, à les aider à récupérer leurs enfants et à se réinsérer dans la société.
© Cass Bird
Qu’est-ce qui vous agace le plus au quotidien ?
Toute forme de méchanceté ou de manque d’attention, peu importe le contexte.
Et qu’est-ce qui vous fait du bien ?
Me promener dehors, passer du temps avec mes amis autour d’un déjeuner, ou être avec mes enfants, les emmener au parc. Et puis je fais des trucs de vieille dame, comme des mots croisés. C’est très nerd. Je fais tous les mots croisés du « New York Times », et je me débrouille plutôt pas mal (rires).