Sororitรฉ, combats et coups dโรฉclat. Notre journaliste, Juliette Debruxelles revient sur le destin de personnalitรฉs qui ont changรฉ la face du monde… Qui est Rudolf Noureev ?
Il est passรฉ. รa y est, il est de lโautre cรดtรฉ. Il a rรฉussi ร dรฉjouer la vigilance des agents du KGB qui le babysittent fermement lorsque le Mariinsky Ballet, dont il est une des รฉtoiles, se produit ร lโรฉtranger. Il rรฉclame ร deux policiers franรงais asile et protection. Les jours prรฉcรฉdents, grisรฉ par les nuits parisiennes, il avait pris sa dรฉcisionโ: il ne rentrerait pas ร Moscou. Lโaรฉroport du Bourget devient le thรฉรขtre de son รฉvasion. Nous sommes en juin 1961, et le plus grand danseur de tous les temps, รขgรฉ alors de 33 ans, se lรจvera dรฉsormais ร lโest. Il ne reverra sa terre natale que 28 ans plus tard pour une visite รฉclair, grรขce ร une faveur exceptionnelle accordรฉe par Gorbatchevโ: un visa de 48 heures lui permettant de se rendre ร Leningrad pour tenir une derniรจre fois la main de sa mรจre, mourante.
Sa mรจre, Feride (ยซโFaridaโยป) Kazan, dโorigine tatare et de confession musulmane, qui lui avait donnรฉ la vie dans des conditions rocambolesques en mars 1938, lui offrait la chance de revoir le pays oรน il dรฉclarait avoir tant pleurรฉ.
Sa vie avait commencรฉ comme dans un romanโ: dans un wagon de troisiรจme classe dโun train se dirigeant vers Vladivostok. En chemin pour rejoindre son mari, Hamet, en poste en tant que politrouk (instructeur politique) dans lโArmรฉe rouge, Farida avait ressenti les premiรจres contractions jusquโร laisser venir au monde celui qui allait lui causer tant de fiertรฉ que dโinquiรฉtude.
Chez eux, on ne rigole pas avec la discipline et la fantaisie. Dโailleurs, on ne rigole pas vraiment tout court. Durant la premiรจre annรฉe de sa vie, Noureev vit dans une base dโartillerie, en Sibรฉrie. Puis la famille sโinstalle ร Moscou quโelle fuira sous les bombes pour rejoindre la Bachkirie, oรน elle sโinstalle ร six dans une piรจce de 9โm2 quโelle partage avec un couple de vieux et une autre famille.
Pas dโeau, pas dโรฉlectricitรฉ, un froid de canard et des patates aux repas. Un jour ordinaire, cherchant un peu de chaleur, le petit Rudolf se brรปle en renversant une lampe ร essence. ร lโhรดpital, il dรฉcouvre un monde feutrรฉ ou on prend soin de lui et il se voit offrir par sa mรจre des crayons de couleur. Lโรฉpisode restera lโun de ses plus doux souvenirs dโenfanceโฆ cโest dire lโenfance.

Rudolf Noureev en 1965 – Photo de adoc-photos/Corbis via Getty Images
Papa part enfin ร la guerre pour envahir lโAllemagne en 1941 alors que le gamin โ cadet de trois sลurs โ nโa que trois ans. En 1942, gros upgradeโ: ils emmรฉnagent chez un oncle, ร Oufa, dans 14โm2.
Bref, รงa commence mal niveau perspective de bonheur. Mais la danse arrive, elle nโest plus trรจs loin. Il y goรปte lorsquโil a sept ans. Dโabord ร lโรฉcole oรน lโapprentissage des danses folkloriques est obligatoire. Lors dโune reprรฉsentation du ยซโChant des cigognesโยป ร laquelle il assiste, le 31 dรฉcembre 1945, il est frappรฉ dโune rรฉvรฉlationโ: il deviendra danseur. Enfin, รงa, cโest dans sa tรชte, parce que son pรจre, rentrรฉ du front, dรฉcide de reprendre la petite famille en main et de ยซโviriliserโยป le descendant mรขle. Il le prive de danse et de piano, et lui impose des activitรฉs aussi glamour que la pรชche.
Mais Noureev nโen dรฉmord pas. Devant tant dโenvie et de talent, Oudeltsova, ancienne danseuse des Ballets russes, lui donne des cours, gratuitement, deux fois par semaine, histoire de le familiariser avec la danse classique. Malgrรฉ le refus catรฉgorique de son pรจre, il travaille ensuite, dans la plus grande discrรฉtion, avec Elena Konstantinovna Vaรฏtovitch, maรฎtresse de ballet ร lโOpรฉra dโOufa. Il progresse, vite, fort, on le dit critique, disciplinรฉ, obรฉissant, vigilant, prรฉcisโฆ et incroyablement dรฉterminรฉ. En 1954, il est engagรฉ dans le corps de ballet de lโopรฉra de la ville.
Et papaโ? รa ne va pasโฆ Quand Noureev rรฉussit le concours dโentrรฉe ร lโรฉcole de ballet de Leningrad, son pรจre refuse dโassurer ses besoins et de lui donner un sou pour se loger. Il doit renoncer. De bonnes รขmes le dirigent ensuite vers lโAcadรฉmie de ballet Vaganova, ร Saint-Pรฉtersbourg, que lโon dit รชtre lโune des meilleures du monde. Il y apprend son art sous les conseils avisรฉs dโAlexandre Pushkin (le danseur, pas son homonyme dramaturge, mort 100 ans plus tรดt). Il vit, au passage, une aventure avec Xenia, la femme de ce dernier (et, dit-on, avec ce dernier lui-mรชme).
Il intรจgre ensuite le Mariinsky Ballet, sort de lโURSS ร des fins de spectacles et profite, donc, de cette tournรฉe pour refuser dโembarquer dans lโavion qui doit lโamener de Paris ร Londres et rรฉclamer la protection de la France. Nรฉ dans un train, il naรฎt ร nouveau en sโรฉchappant dโun avion. La boucle est bouclรฉe.
Cโest le moment de devenir le plus grand danseur du monde. Son orgueil sans limites lโy mรจnera. Son animalitรฉ, son appรฉtit, sa nature de prรฉdateur quโil assume avec fiertรฉ. Les รtats-Unis sont ร ses pieds, Londres se presse, stupรฉfaite, pour le voir danser dans le Royal Ballet ร Coven Garden, aux cรดtรฉs de la grande Margot Fonteyn. Vienne lโencense au point de marquer un recordโ: celui du nombre de levers de rideau (89) ร la fin dโune reprรฉsentation du ยซโLac des cygnesโยป. Il a la classe, lโaura, la fortune et lโattitude dโune parfaite rock star de cinรฉma. ยซโRudikโยป, ยซโRudiโยป, comme on le surnomme, a le regard pรฉnรฉtrant et charisme de fou, tout ce quโil approche devient puissant et gracieux. Paris finira par lui offrir la direction du ballet de son opรฉra, de 1983 ร 1989. Et lโamourโ? Ce nโest pas comme sโil en avait dรฉbordรฉ, jusque-lร . Il le trouve en 1961, dans les bras dโErik Bruhn, danseur et chorรฉgraphe danois de dix ans son aรฎnรฉ, quโil rencontre lors dโun voyage ร Copenhague. En avril 1986, ร lโรขge de 57 ans, Erik Bruhn dรฉcรจde, officiellement dโun cancer du poumon, tabou oblige. Nous sommes en pleines annรฉes noires du Sida qui dรฉcime les gens les plus exposรฉs et le virus fait peur. Alors on le tait.
Sept ans plus tard, le 6 janvier 1993, la photo de Rudolf Noureev, figure devenue rรฉfรฉrence mondiale de la danse classique, apparaรฎt ร lโรฉcran du journal tรฉlรฉvisรฉ, accompagnรฉe de ces mots de Christine Ockrentโ: ยซโDu fauve, il avait le regard brรปlant et les mouvements aussi. Puissant et frรฉmissant, le prince tatar, le seigneur de la danse, qui a fui les communistes, Rudolf Noureev est mort ร Paris. Il nโavait que 54 ans.โยป La ยซโmaladie de lโamourโยป (comme on lโappelait ร lโรฉpoque), dรฉcouverte en 1984 et combattue avec le courage quโon lui connaรฎt, lโa rattrapรฉ. Lโรtoile est รฉteinte et repose sous une ลuvre incroyable de lโartiste Ezio Frigerioโ: un kilim de mosaรฏque, drapรฉ, recouvrant une tombe marquรฉe, en lettres dorรฉes, de son nom en cyrillique et en franรงais, ainsi que des inscriptions ยซโDanseur Chorรฉgraphe 1938-1993โยป. Sublime et classe, mรชme lร .
ร streamer
ยซโNoureev au travail ร la barreโยป, une archive de lโINA dans laquelle on le voit, montรฉ sur ressort, exรฉcuter des prouesses et se dรฉfinir dans toutes ses contradictions.
ร voir
ยซโNureyev – The White Crowโยป, le film de Ralph Fiennes, avec Oleg Ivenko et Adรจle Exarchopoulos, sorti sur grand รฉcran en juin dernier.
ร lire
ยซโNoureevโยป, par Julie Kavanagh (en anglais et en allemand), la biographie la plus complรจte actuellement disponible, recommandรฉe par The Rudolf Nureyev Foundation.

Rudolf Noureev, une vie de Julie Kavanagh
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