Qui sont les vraies fashion victims ?

Mis à jour le 6 mai 2019 par Malvine Sevrin
Qui sont les vraies fashion victims ?

Si elle a révolutionné notre façon de nous habiller, la fast fashion cache une face bien plus sombre. Conditions de travail déplorables, salaires de misère, droits bafoués… Les “victimes de la mode” ne sont pas celles que l’on croit.

Mille cent trent huit. C’est le nombre d’ouvriers qui ont péri lors de l’effondrement de l’usine textile du Rana Plaza, au Bangladesh, le 24 avril 2013. Ils avaient pourtant alerté à plusieurs reprises leurs contremaîtres des fissures inquiétantes dans le bâtiment. Leurs appels étaient restés sans réponses, preuve que le profit passait bien avant leur sécurité… Il y a six ans, l’annonce de cette catastrophe - considérée comme la plus meurtrière que la mode n’ait jamais connue - levait le voile sur les dérives d’une industrie qui veut produire toujours plus vite, et toujours moins cher. Mais à quel prix ?

DOMMAGES COLLATÉRAUX

Choquées par le drame du Rana Plaza, deux créatrices de mode anglaises, Carry Somers et Orsola de Castro, ont lancé en 2013 le mouvement mondial “Fashion Revolution” appelant à une réforme profonde de l’industrie de la mode. Chaque année, l’ONG fait la promotion de sa campagne #WhoMadeMyClothes (Qui a fabriqué mes vêtements) sur les réseaux sociaux : “Le but est d’inciter les marques de mode à plus de transparence dans leur chaîne d’approvisionnement, les obliger à prendre leurs responsabilités, mais aussi de sensibiliser les consommateurs” explique Chloé Mikolajczak, coordinatrice du mouvement Fashion Revolution en Belgique.

 

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Car ces dernières années, les mots “fashion victim” ont pris un tout autre sens, passant d’expression populaire à triste réalité. Les ouvriers du textile, ceux sous-traités au Bangladesh ou au Cambodge par de grandes enseignes de mode pour leur attrait économique, sont devenus les dommages collatéraux de la fast fashion. Alors qu’ils sont les premiers maillons dans le processus de fabrication de nos vêtements, ces ouvriers sont exploités et sous-payés. Seuls les patrons à la tête des grands groupes de mode amassent des fortunes colossales - ils sont d’ailleurs plusieurs à faire partie des hommes les plus riches au monde - pendant que ceux en bas de l’échelle restent laissés pour compte. Avec une personne sur six dans le monde qui travaille dans la chaîne d’approvisionnement de la mode*, c’est l’industrie qui est la plus dépendante de sa main d’oeuvre. Mais au lieu d’en prendre soin, elle ne fait qu’en tirer un maximum de profit sur son dos.

*Source: Fair Fashion Center de New-York.

 

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UN MODÈLE DÉVASTATEUR

Si autrefois la mode vivait au rythme de deux collections par an, “printemps-été” et “automne-hiver”, plus aucune saisonnalité n’est aujourd’hui respectée. Le modèle de la fast fashion qui repose sur l’achat régulier de vêtements à bas prix a changé les règles du jeu. De nouveaux articles envahissent les rayons chaque semaine. On dépense donc moins lors d’une virée shopping, mais beaucoup plus souvent. Et pour suivre ce rythme effréné, les enseignes de mode internationales se sont tournées vers la délocalisation. Afin de proposer des vêtements bon marché, les marques demandent aux usines qu’elles sous-traitent à l’étranger des rabais sur le prix de fabrication. Celles-ci sont forcées d’accepter si elles ne veulent pas perdre leurs clients… jusqu’à ce qu’une marque concurrente réclame un prix encore moindre. Et les prix ne font que chuter, au détriment des normes de sécurité, de la santé des travailleurs et de leur salaire.

“Nous profitons de leur besoin de travailler pour s’en servir comme esclave.” Livia Firth

Pendant longtemps l’industrie de la mode a fermé les yeux sur ce système, se félicitant de créer des emplois pour des personnes dans le besoin et sans autre alternative. Mais depuis le scandale du Rana Plaza, impossible de prétexter “qu’on ne savait pas”. La question aujourd’hui est de savoir, une fois l’indignation générale passée, que reste-t-il des engagements de la mode.

LE PRIX DU SANG

Lorsque nous achetons un t-shirt à 5€, combien de fois nous interrogeons-nous réellement sur le salaire de la personne qui l’a confectionné ? Probablement jamais.

Depuis l’explosion de la fast fashion, la plupart d’entre nous sommes pris, souvent sans même en avoir conscience, dans une frénésie consumériste qui nous pousse à acheter toujours plus. Les dernières sneakers à la mode, la veste repérée dans la vidéo “shopping haul” d’une Youtubeuse, ce jean soldé à moins 50%, cette petite robe que l’on ne portera qu’une seule fois…

 

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Happées par ce mécanisme insidieux qui nous propose chaque semaine de nouvelles pièces désirables, nous consommons sans même réfléchir des articles produits à moindres coûts aux détriments des ressources de notre planète, mais aussi des droits humains. Et tout cela sans penser qu’à l’autre bout de la terre, quelqu’un est en train de payer le prix fort pour nos vêtements bon marché.

“La fast fashion n’est pas gratuite. Quelqu’un, quelque part en paye le prix.” Lucy Siegle

Dans l’édifiant documentaire “The True Cost”, une ouvrière bangladaise qui travaille dans le textile depuis ses 12 ans (!) livre un témoignage poignant : “Les gens n’ont pas idée à quel point c’est difficile pour nous de confectionner leurs vêtements. Ils se contentent de les acheter et de les porter. Je pense que ces vêtements sont produits par notre sang” dit-elle avant d’ajouter en larmes “Je ne veux pas que quiconque porte quelque chose qui a été produit par notre sang. On veut de meilleures conditions de travail et que le monde en prenne conscience.

 

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Si des pays en voie de développements comme le Bangladesh, le Sri Lanka ou le Cambodge sont devenus les eldorados des grandes marques occidentales de mode pour la sous-traitance, c’est tout simplement parce que les coûts de rémunération sont très bas. Au Bangladesh, là où la main d’oeuvre est la moins chère au monde, le salaire mensuel moyen était de 30€ en 2013 pour une ouvrière qui travaille six jours sur sept, entre douze à seize heures par jour. Un bien maigre butin pour un pays qui a exporté pour 30 milliards de dollars de produits textiles en 2018. En plus d’un salaire minimum très bas, il n’existe pas de congé maternité, de retraite, d’assurance santé, ni même de syndicats pour défendre les travailleurs. Et lorsque les ouvrières se rebellent et sortent dans la rue pour réclamer de meilleures conditions de travail, elles sont soit licenciées sur-le-champ, soit sévèrement réprimandées par la police locale, comme en témoignent les récentes manifestations du mois de janvier.

DEVENIR CONSO-ACTEUR 

En tant que simple consommateur, on a souvent tendance à se sentir impuissant face à ce système injuste et à se demander comment nous pouvons lutter contre ces mastodontes de la mode. Et pourtant nous avons déjà entre nos mains les meilleures armes : notre pouvoir d’achat et notre conscience. C’est pourquoi des associations comme Fashion Revolution et Éthique sur l’étiquette oeuvrent pour conscientiser le consommateur afin que celui-ci puisse interpeller les marques sur les conditions de travail imposées aux employées.

 

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D’autres, comme la firme anglaise Eco-Age ou le projet Anti_Fashion à Marseille repensent le système de la mode et accompagnent les marques vers des choix responsables. Et si à l’heure actuelle certaines marques se montrent encore réfractaires au changement, la pression de l’opinion publique les forcera, tôt ou tard, à changer leur manière de faire du business si elles veulent perdurer.

“Achetez moins, choisissez bien, faites en sorte que ça dure” Vivienne Westwood

En attendant, l’idée n’est pas de s’habiller des pieds à la tête en vêtements de créateur à prix exorbitant, mais de changer petit à petit notre manière de consommer. Réfléchir à nos achats, arrêter de considérer la mode comme jetable, privilégier la qualité à la quantité, lire les étiquettes, réparer nos vêtements, recycler, revendre, privilégier les marques éthiques qui fleurissent sur le marché, adopter la slow fashion, miser sur des pièces intemporelles…. Les solutions sont multiples pour agir, à notre échelle, pour une mode plus juste.

 

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ET POUR ALLER PLUS LOIN

  • À VOIR : The True Cost

Réalisé par Andrew Morgan, ce documentaire dévoile les conditions de vie effroyables des ouvriers qui fabriquent nos vêtements bon marchés. Une claque !

documentaire the true cost

The True Cost, 2015, disponible sur Netflix et sur truecostmovie.com

  • À LIRE : S’habiller (avec) éthique

Super instructif, ce guide pratique fourmille de conseils avisés pour acheter, porter, entretenir et éliminer ses vêtements de manière responsable.

livre s'habiller éthique

S’habiller (avec) éthique, 2017, Éditions Pyramyd, 19,95€ en librairies.

  • À DÉCOUVRIR : Skndnv

Ce tout nouvel e-shop belge propose des pièces de créateurs scandinaves et milite pour une mode slow fashion, intemporelle et écoresponsable.

skndnv.com

Cette appli permet de connaître l’impact de plus de 2000 labels de mode sur l’environnement, le bien-être animal et les droits de l’homme; et propose des alternatives durables et éthiques.

Good On You, disponible gratuitement sur l’AppStore et Google Play.