Si elle a rรฉvolutionnรฉ notre faรงon de nous habiller, la fast fashion cache une face bien plus sombre. Conditions de travail dรฉplorables, salaires de misรจre, droits bafouรฉsโฆ Les โvictimes de la modeโ ne sont pas celles que lโon croit.
Mille cent trent huit. Cโest le nombre dโouvriers qui ont pรฉri lors de lโeffondrement de lโusine textile du Rana Plaza, au Bangladesh, le 24 avril 2013. Ils avaient pourtant alertรฉ ร plusieurs reprises leurs contremaรฎtres des fissures inquiรฉtantes dans le bรขtiment. Leurs appels รฉtaient restรฉs sans rรฉponses, preuve que le profit passait bien avant leur sรฉcuritรฉโฆ Il y a six ans, lโannonce de cette catastrophe – considรฉrรฉe comme la plus meurtriรจre que la mode nโait jamais connue – levait le voile sur les dรฉrives dโune industrie qui veut produire toujours plus vite, et toujours moins cher. Mais ร quel prix ?
DOMMAGES COLLATรRAUX
Choquรฉes par le drame du Rana Plaza, deux crรฉatrices de mode anglaises, Carry Somers et Orsola de Castro, ont lancรฉ en 2013 le mouvement mondial โFashion Revolutionโ appelant ร une rรฉforme profonde de lโindustrie de la mode. Chaque annรฉe, lโONG fait la promotion de sa campagne #WhoMadeMyClothes (Qui a fabriquรฉ mes vรชtements) sur les rรฉseaux sociaux : โLe but est dโinciter les marques de mode ร plus de transparence dans leur chaรฎne dโapprovisionnement, les obliger ร prendre leurs responsabilitรฉs, mais aussi de sensibiliser les consommateursโ explique Chloรฉ Mikolajczak, coordinatrice du mouvement Fashion Revolution en Belgique.
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Car ces derniรจres annรฉes, les mots โfashion victimโ ont pris un tout autre sens, passant dโexpression populaire ร triste rรฉalitรฉ. Les ouvriers du textile, ceux sous-traitรฉs au Bangladesh ou au Cambodge par de grandes enseignes de mode pour leur attrait รฉconomique, sont devenus les dommages collatรฉraux de la fast fashion. Alors quโils sont les premiers maillons dans le processus de fabrication de nos vรชtements, ces ouvriers sont exploitรฉs et sous-payรฉs. Seuls les patrons ร la tรชte des grands groupes de mode amassent des fortunes colossales – ils sont dโailleurs plusieurs ร faire partie des hommes les plus riches au monde – pendant que ceux en bas de lโรฉchelle restent laissรฉs pour compte. Avec une personne sur six dans le monde qui travaille dans la chaรฎne dโapprovisionnement de la mode*, cโest lโindustrie qui est la plus dรฉpendante de sa main dโoeuvre. Mais au lieu dโen prendre soin, elle ne fait quโen tirer un maximum de profit sur son dos.
*Source: Fair Fashion Center de New-York.
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UN MODรLE DรVASTATEUR
Si autrefois la mode vivait au rythme de deux collections par an, โprintemps-รฉtรฉโ et โautomne-hiverโ, plus aucune saisonnalitรฉ nโest aujourdโhui respectรฉe. Le modรจle de la fast fashion qui repose sur lโachat rรฉgulier de vรชtements ร bas prix a changรฉ les rรจgles du jeu. De nouveaux articles envahissent les rayons chaque semaine. On dรฉpense donc moins lors dโune virรฉe shopping, mais beaucoup plus souvent. Et pour suivre ce rythme effrรฉnรฉ, les enseignes de mode internationales se sont tournรฉes vers la dรฉlocalisation. Afin de proposer des vรชtements bon marchรฉ, les marques demandent aux usines quโelles sous-traitent ร lโรฉtranger des rabais sur le prix de fabrication. Celles-ci sont forcรฉes dโaccepter si elles ne veulent pas perdre leurs clientsโฆ jusquโร ce quโune marque concurrente rรฉclame un prix encore moindre. Et les prix ne font que chuter, au dรฉtriment des normes de sรฉcuritรฉ, de la santรฉ des travailleurs et de leur salaire.
โNous profitons de leur besoin de travailler pour sโen servir comme esclave.โ Livia Firth
Pendant longtemps lโindustrie de la mode a fermรฉ les yeux sur ce systรจme, se fรฉlicitant de crรฉer des emplois pour des personnes dans le besoin et sans autre alternative. Mais depuis le scandale du Rana Plaza, impossible de prรฉtexter โquโon ne savait pasโ. La question aujourdโhui est de savoir, une fois lโindignation gรฉnรฉrale passรฉe, que reste-t-il des engagements de la mode.
LE PRIX DU SANG
Lorsque nous achetons un t-shirt ร 5โฌ, combien de fois nous interrogeons-nous rรฉellement sur le salaire de la personne qui lโa confectionnรฉ ? Probablement jamais.
Depuis lโexplosion de la fast fashion, la plupart dโentre nous sommes pris, souvent sans mรชme en avoir conscience, dans une frรฉnรฉsie consumรฉriste qui nous pousse ร acheter toujours plus. Les derniรจres sneakers ร la mode, la veste repรฉrรฉe dans la vidรฉo โshopping haulโ dโune Youtubeuse, ce jean soldรฉ ร moins 50%, cette petite robe que lโon ne portera quโune seule foisโฆ
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Happรฉes par ce mรฉcanisme insidieux qui nous propose chaque semaine de nouvelles piรจces dรฉsirables, nous consommons sans mรชme rรฉflรฉchir des articles produits ร moindres coรปts aux dรฉtriments des ressources de notre planรจte, mais aussi des droits humains. Et tout cela sans penser quโร lโautre bout de la terre, quelquโun est en train de payer le prix fort pour nos vรชtements bon marchรฉ.
โLa fast fashion nโest pas gratuite. Quelquโun, quelque part en paye le prix.โ Lucy Siegle
Dans lโรฉdifiant documentaire โThe True Costโ, une ouvriรจre bangladaise qui travaille dans le textile depuis ses 12 ans (!) livre un tรฉmoignage poignant : โLes gens nโont pas idรฉe ร quel point cโest difficile pour nous de confectionner leurs vรชtements. Ils se contentent de les acheter et de les porter. Je pense que ces vรชtements sont produits par notre sangโ dit-elle avant dโajouter en larmes โJe ne veux pas que quiconque porte quelque chose qui a รฉtรฉ produit par notre sang. On veut de meilleures conditions de travail et que le monde en prenne conscience.โ
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Si des pays en voie de dรฉveloppements comme le Bangladesh, le Sri Lanka ou le Cambodge sont devenus les eldorados des grandes marques occidentales de mode pour la sous-traitance, cโest tout simplement parce que les coรปts de rรฉmunรฉration sont trรจs bas. Au Bangladesh, lร oรน la main dโoeuvre est la moins chรจre au monde, le salaire mensuel moyen รฉtait de 30โฌ en 2013 pour une ouvriรจre qui travaille six jours sur sept, entre douze ร seize heures par jour. Un bien maigre butin pour un pays qui a exportรฉ pour 30 milliards de dollars de produits textiles en 2018. En plus dโun salaire minimum trรจs bas, il nโexiste pas de congรฉ maternitรฉ, de retraite, dโassurance santรฉ, ni mรชme de syndicats pour dรฉfendre les travailleurs. Et lorsque les ouvriรจres se rebellent et sortent dans la rue pour rรฉclamer de meilleures conditions de travail, elles sont soit licenciรฉes sur-le-champ, soit sรฉvรจrement rรฉprimandรฉes par la police locale, comme en tรฉmoignent les rรฉcentes manifestations du mois de janvier.
DEVENIR CONSO-ACTEURย
En tant que simple consommateur, on a souvent tendance ร se sentir impuissant face ร ce systรจme injuste et ร se demander comment nous pouvons lutter contre ces mastodontes de la mode. Et pourtant nous avons dรฉjร entre nos mains les meilleures armes : notre pouvoir dโachat et notre conscience. Cโest pourquoi des associations comme Fashion Revolution et รthique sur lโรฉtiquette oeuvrent pour conscientiser le consommateur afin que celui-ci puisse interpeller les marques sur les conditions de travail imposรฉes aux employรฉes.
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Dโautres, comme la firme anglaise Eco-Age ou le projet Anti_Fashion ร Marseille repensent le systรจme de la mode et accompagnent les marques vers des choix responsables. Et si ร lโheure actuelle certaines marques se montrent encore rรฉfractaires au changement, la pression de lโopinion publique les forcera, tรดt ou tard, ร changer leur maniรจre de faire du business si elles veulent perdurer.
โAchetez moins, choisissez bien,ย faites en sorte que รงa dureโ Vivienne Westwood
En attendant, lโidรฉe nโest pas de sโhabiller des pieds ร la tรชte en vรชtements de crรฉateur ร prix exorbitant, mais de changer petit ร petit notre maniรจre de consommer. Rรฉflรฉchir ร nos achats, arrรชter de considรฉrer la mode comme jetable, privilรฉgier la qualitรฉ ร la quantitรฉ, lire les รฉtiquettes, rรฉparer nos vรชtements, recycler, revendre, privilรฉgier les marques รฉthiques qui fleurissent sur le marchรฉ, adopter la slow fashion, miser sur des piรจces intemporellesโฆ. Les solutions sont multiples pour agir, ร notre รฉchelle, pour une mode plus juste.
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ET POUR ALLER PLUS LOIN
- ร VOIR : The True Cost
Rรฉalisรฉ par Andrew Morgan, ce documentaire dรฉvoile les conditions de vie effroyables des ouvriers qui fabriquent nos vรชtements bon marchรฉs. Une claque !
The True Cost, 2015, disponible sur Netflix et sur truecostmovie.com
- ร LIRE : Sโhabiller (avec) รฉthique
Super instructif, ce guide pratique fourmille de conseils avisรฉs pour acheter, porter, entretenir et รฉliminer ses vรชtements de maniรจre responsable.
Sโhabiller (avec) รฉthique, 2017, รditions Pyramyd, 19,95โฌ en librairies.
- ร DรCOUVRIR : Skndnv
Ce tout nouvel e-shop belge propose des piรจces de crรฉateurs scandinaves et milite pour une mode slow fashion, intemporelle et รฉcoresponsable.
- ร TรLรCHARGER : Good On You
Cette appli permet de connaรฎtre lโimpact de plus de 2000 labels de mode sur lโenvironnement, le bien-รชtre animal et les droits de lโhomme; et propose des alternatives durables et รฉthiques.
Good On You, disponible gratuitement sur lโAppStore et Google Play.

