Dans les coulisses de 4 écoles insolites en Belgique

Mis à jour le 28 février 2018 par Laurence Donis Photos: Justin Paquay
Dans les coulisses de 4 écoles insolites en Belgique

La classe tradi, c'est fini. Ici, on fait du yoga avant les cours, on reçoit des smileys à la place des notes et surtout, on pratique un enseignement innovant qui sort des rangs. Focus sur quatre nouvelles écoles uniques en Belgique.

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La plus arty - Out of the box

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LE PROJET DE L'ÉCOLE ? 

« Je suis philosophe de formation et, à l'époque, je dirigeais la Fondation Boghossian. On finançait beaucoup d'écoles au Proche-Orient mais un jour, je me suis rendu compte qu'il y avait aussi pas mal de boulot chez nous. En Belgique, 35 % des élèves sont en décrochage scolaire », explique la directrice, Diane Hennebert. « J'ai donc créé Out of the box, un atelier pédagogique privé qui s'adresse aux jeunes de 15 à 20 ans. Ils sont une trentaine et beaucoup ont vécu des situations de harcèlement. Lorsqu'ils arrivent ici, rien ne les intéresse, ils sont détruits. L'idée, c'est de leur redonner confiance en eux, de les valoriser, en misant sur un beau bâtiment, des activités de qualité et des profs de haut niveau. Le problème du système classique, c'est que certains enseignants sont des assassins de passions. Et pour les déloger, c'est très compliqué. »

LE PROGRAMME ? 

« Il y a toujours un thème directeur. Cette année, ce sont les arbres et les robots. On propose aux élèves une série d'ateliers liés : yoga, anglais, informatique, boxe, philo, chant, cuisine healthy, échecs, littérature... Le vendredi, on va voir une expo ou un concert de jazz par exemple. On se marre bien mais on bosse aussi beaucoup. Si tu veux faire du rap, il faut d'abord écrire sans fautes ! Le but, c'est qu'ils aient envie d'apprendre. On essaie de susciter de nouveaux intérêts chez eux: tous les mardis et jeudis, ils déjeunent avec une personnalité inspirante. On a déjà eu Jaco Van Dormael, Luc Dardenne, Edouard Vermeulen, Charles Kaisin, Agnès Varda... »

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Diane Hennebert

LA DURÉE DE LA FORMATION ? 

« Les étudiants peuvent rester entre trois et neuf mois, mais on ne les laisse pas repartir s'ils n'ont pas de projets. Certains retournent à l'école, d'autres entament une formation professionnelle. Ce qu'on demande aux jeunes aujourd'hui, c'est surtout d'être créatifs, flexibles, bons en langues et en informatique. Ils reçoivent d'ailleurs tous un ordinateur portable, c'est leur cartable. »

LA MIXITÉ, UNE NÉCESSITÉ ?

« Oui, les jeunes créent des amitiés très fortes avec des personnes d'autres milieux et cultures qu'ils n'auraient jamais rencontrées ailleurs. Chaque année, on prend aussi des migrants. Depuis septembre, on a accueilli un Soudanais qui était au parc Maximilien et un Turc dont les parents sont en prison. »

LE RÔLE DES PARENTS ?

« Ils ont une obligation scolaire à Out of the box. Toutes les semaines, ils doivent suivre trois heures de coaching avec un psy spécialisé dans les problèmes liés à l'adolescence. Le but, c'est de redynamiser le triangle enfants-parents-profs. On est convaincus que si vous donnez aux ados de l'amour, du temps et de l'attention, ils s'épanouissent. »

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La salle de yoga

LE PRIX ?

« On fonctionne au prorata des moyens financiers des parents. Certains ne paient rien, d'autres le prix plein, 1000 € pour trois mois. On ne voulait pas être subsidiés, si on s'appelle Out of the box, ce n'est pas pour faire partie du système. On garde notre indépendance mais on a de la chance d'avoir des personnalités, des entreprises et des fondations qui parrainent nos jeunes. »

LE RETOUR DES ÉLÈVES ?

« Ce qui est frappant, c'est que dès qu'ils arrivent ici, ils forment une famille. Même partis, les étudiants restent très attachés à l'école. Certains reviennent encore dire bonjour tous les midis. On a déjà eu un jeune en décrochage scolaire depuis ses 12 ans qui étudie maintenant la biochimie à l'université. Ou un autre qui avait été tellement harcelé qu'aucun son ne sortait de sa bouche. Il a réalisé un travail avec les artistes Pierre et Gilles et aujourd'hui il reparle, il a entamé une formation de cuisinier. C'est très gratifiant. » www.ofthebox.be

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La plus geek - Ecole 19

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LE PROJET DE L'ÉCOLE ? 

« Avec les fondateurs, le créateur du cercle d'affaires, B19 John Bogaerts, et le co-CEO du Groupe Bruxelles Lambert Ian Gallienne, on est partis d'un double constat.D'un côté, 23% des 18-25 ans sont au chômage à Bruxelles. De l'autre, beaucoup d'entreprises ne trouvent pas de personnes formées au code et vont chercher des profils à l'étranger. Après avoir visité l'école 42 à Paris, un centre d'autoformation au codage informatique, on s'est dit que le concept était génial et qu'on allait ouvrir une franchise à Bruxelles. Elle se situera dans le château de Latour de Freins, là où est déjà implantée la Bogaerts International School, et pourra accueillir 450 élèves de 18 à 30 ans. L'idée, c'est de créer une école 100 % gratuite, sans cours, sans profs et ouverte toute l'année, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 », raconte le futur directeur, Stéphan Salberter.

COMMENT ÇA FONCTIONNE ? 

« Après avoir passé un test de logique en ligne, des jeunes seront invités à participer à une 'piscine'. C'est une expression des Marines aux States pour dire qu'on se met dans la bain. Pendant un mois, les élèves reçoivent un problème le matin qui doit être résolu pour le soir même. Pour y arriver, ils ont accès à tout ce qui se trouve sur Internet ! Ici, c'est l'apprentissage en peer-to-peer qui est privilégié : ils doivent bosser ensemble et s'autoévaluer. Après la piscine, leur formation se calque sur le principe des jeux vidéo. Il y a 21 niveaux à atteindre en tout, lorsqu'un premier projet est complété, un deuxième se débloque et ainsi de suite. Chacun avance à son rythme, certains finissent le programme en 18 mois, d'autres en 3 ans. Et l'avantage, c'est qu'il n'y a pas d'horaires, ils peuvent venir 'jouer' à n'importe quelle heure. »

L'IMPORTANCE DE LA CRÉATIVITÉ ? 

« Elle est essentielle. Avec le développement des intelligences artificielles, on a plus que jamais besoin d'inventeurs. Et coder, c'est justement être capable de trouver des solutions innovantes. Je pense que le système scolaire actuel a atteint ses limites. Il faut que les enfants apprennent à être créatifs et à réfléchir par eux-mêmes. »

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Stéphan Salberter dans les futurs locaux de l'Ecole 19

LA MIXITÉ, UNE CONDITION ESSENTIELLE ? 

« Oui, on voulait qu'il n'y ait aucune barrière. L'idée, c'est d'attirer des filles comme des garçons et des gens de tous les milieux socio- économiques. C'est pour ça que l'école est entièrement gratuite. Elle est financée à 100 % par le secteur privé, on a aussi des partenariats avec Facebook. Des grosses entreprises comme Belfius ou Proximus sont les premières concernées par le manque de main-d'œuvre qualifiée, c'est donc dans leur intérêt d'investir. Elles accueilleront d'ailleurs les élèves pour des stages. On ira aussi recruter des chômeurs et des personnes qui n'ont pas trouvé leur place dans l'enseignement classique. Les jeunes ne recevront pas de diplôme à la fin mais ils bénéficieront de la réputation de l'école 42. Le centre est classé 'meilleure école de code du monde'* et 100 % de ses étudiants décrochent un job. »

* Selon le palmarès 2017 de CodinGame.com. 

LA DIGITALISATION, ÇA EFFRAIE ? 

« Oui, mais il faut transformer cette peur en passion. Nos élèves seront nos meilleurs ambassadeurs. Ils vont aussi prouver que le code, c'est beaucoup plus fun que ce qu'on pense ! Il y a une grande anxiété autour du digital mais c'est l'avenir. Investir dans la numérisation en Belgique permettrait de générer plus de 300 000 emplois d'ici 2020*... »

* D'après une étude menée par Boston Consulting Group (BCG) pour le compte de Google.
www.s19.be 

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La plus green - Estim

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LE PROJET DE L'ÉCOLE ? 

« Estim est une école secondaire privée qui propose une pédagogie unique. Elle tourne autour de trois axes: l'environnement, la citoyenneté et la technologie. Chez nous, les matières sont divisées en deux groupes: les 'must-have' (ce qu'il faut apprendre) et les 'nice to have' (ce qui est cool à savoir). Le matin, les élèves suivent donc des cours de maths, français, sciences... pour réussir les épreuves certificatives de la Fédération Wallonie-Bruxelles et l'après-midi, on passe aux modules. On organise des activités sportives, culturelles, artistiques ou humanitaires, en lien avec les matières 'classiques'. Ils peuvent aussi eux-mêmes proposer des sujets. Le but, c'est de les amener à collaborer, à développer leur esprit critique et à retenir à long terme. Plutôt que d'étudier une carte de l'Europe par cœur par exemple, les enfants en ont dessiné une géante sur les murs ! », explique Catherine Bruyninckx, la directrice.

LA RELATION PROFS-ÉLÈVES ? 

« Ici, ils forment une team. En classe, on dispose les bancs en rond et l'enseignant se place au milieu pour favoriser les échanges.C'est presque un cours particulier: Estim n'est ouverte que depuis quelques mois, on a quatre élèves pour l'instant. Et les profs sont super motivés ! Ils préparent leurs cours ensemble pour faire des liens entre les matières et tiennent compte des intelligences multiples pour stimuler tout le monde. On sort aussi du schéma classique pour les bulletins. Il y a des activités d’entraînement pour ancrer les apprentissages et des interros formatives toutes les six semaines. Les points sont remplacés par des smileys, on veut éviter le côté 'sanction' et redonner aux enfants le plaisir d'apprendre. L'école, ça peut aussi être fun. »

L'IMPORTANCE DE L'ÉCOLOGIE ? 

« Ça nous semblait essentiel dans le monde actuel. On fait prendre conscience aux élèves qu'ils ont un rôle à jouer dans la préservation de l'environnement grâce à des activités ultra-pratiques. On a la chance d'être situés dans un cadre très vert. On va créer un potager dans le jardin et on se rend au supermarché pour comparer la provenance des aliments. Lors d'un module arty, les étudiants ont aussi dû fabriquer la maquette de leur école nouvelle génération: zéro déchet et énergies green au programme ! »

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Catherine Bruyninckx

ET DE LA TECHNOLOGIE ? 

« Le support principal des élèves, c'est l'ordinateur. Les profs mettent d'ailleurs les matières au fur et à mesure sur leur portable, il n'y a pas de manuel. Les digital natives sont nés avec un smartphone dans la main mais on veut les aider à avoir une utilisation plus intelligente d'Internet. C'est pour ça qu'on organise un module pour leur apprendre à coder. Les Belges sont complètement à la traîne dans le domaine du numérique, la formation des profs date du siècle passé ! L'axe technologique est super important pour nous mais les élèves prennent aussi note sur papier, les enseignants sont très attentifs à la grammaire et à l'orthographe. »

LE PRIX ? 

« L'idée, c'était d'ouvrir notre école au plus grand nombre alors quand on a décidé d'être privé, ça m'a fait mal au cœur. Pour être une école subsidiée, il faut suivre un cahier des charges bien précis dans lequel il était difficile d’inscrire la philosophie et la pédagogie Estim. Chez nous, il n'y a pas d'options par exemple. On demande 1250 € par mois. On sait que le minerval est très élevé mais il couvre la rémunération et la formation des professeurs, les ordinateurs et les sorties scolaires. On ne désespère pas d'être subventionnés un jour, le but, c'est évidemment d'encourager la mixité. »

LE RETOUR DES ÉLÈVES ? 

« Il est très valorisant. Quand nos étudiants nous disent que l'école finit trop tôt, ou que les vacances de Noël vont être beaucoup trop longues, c'est magique. »
www.estim.school 

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La plus inclusive - Lycée intégral Roger Lallemand

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LE PROJET DE L'ÉCOLE ? 

« Elle est née de la rencontre entre la commune de Saint-Gilles, qui voulait créer une nouvelle école secondaire générale, et les Pédagonautes. Cette asbl, dont je fais partie, réfléchit déjà depuis sept ans à créer une école à pédagogie contemporaine qui réponde aux besoins actuels. Aujourd'hui, on a 184 élèves ! Le slogan du lycée, c'est 'Apprendre pour être libre'. On veut donner du sens aux apprentissages et émanciper les enfants. Le but, c'est de leur procurer des outils pour comprendre le monde et développer leur esprit critique », explique le directeur, Tanguy Pinxteren.

LE FONCTIONNEMENT AU QUOTIDIEN ? 

« La journée commence par une demi-heure d'éveil, ça peut être du yoga par exemple. Les élèves enchaînent ensuite avec un module de cours transdisciplinaire. Ils n'ont pas une heure de maths, puis une heure de sciences et ainsi de suite mais un thème qui change toutes les trois semaines. En ce moment, ils travaillent sur Rome. Ça leur permet d'étudier en même temps le latin, le français, l'histoire, etc. L'après-midi, les profs donnent des ateliers pratiques en lien avec les cours du matin: musique, couture, sport, cuisine, fabricationde meubles... Le but, c'est de réconcilier le travail intellectuel et le travail manuel. Même si on reste une école secondaire générale. Une autre spécificité du lycée, c'est le 'groupe de référence'. Tous les jours, 15 élèves d'âges différents se réunissent pour travailler ensemble et s'entraider. »

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Tanguy Pinxteren

LA RELATION PROFS-ÉLÈVES ? 

« Elle est beaucoup plus égalitaire que dans d'autres écoles. On ne parle d'ailleurs pas vraiment de profs mais de membres de l'équipe éducative. Ils ont plus un rôle d'accompagnateurs, la matière est moins 'prémâchée'. En classe, les bancs sont souvent disposés en rond et l'enseignant passe dans les petits groupes. On prône une pédagogie active : les élèves sont impliqués dans leur apprentissage, ils doivent interagir, organiser leur temps de travail... On a aussi décidé de supprimer les devoirs, les journées sont plus longues mais on fait tout en classe. Et à la place des bulletins, les étudiants ont un portfolio comme dans les écoles d'art. C'est une farde dans laquelle on retrouve leurs productions réalisées en classe et des commentaires des enseignants. »

L'OBTENTION DES SUBSIDES ? 

« Ça n'a pas été si compliqué. Le Pacte d'excellence préconise justement une organisation différente dans les écoles. Il faut prouver que l'on voit tous les points du programme mais on est libres de choisir nos méthodes. C'était important pour nous d'être subsidiés par les pouvoirs publics pour assurer une mixité sociale et culturelle. Les établissements à pédagogie active sont souvent privés et attirent des familles favorisées. Ici, les gens viennent aussi parce qu'on est la seule école communale du quartier. Et depuis la rentrée, les parents n'ont reçu qu'une facture de 30 €. »

L'ÉCOLE IDÉALE ? 

«C'est une école qui éduque les jeunes à faire des choix éclairés.Le problème du système classique, c'est qu'il y a une grande résistance au changement.Beaucoup d'enseignants sont dans le déni, ils voient que ça ne fonctionne plus mais ils ne savent pas comment changer. Et pourtant, même dans les écoles traditionnelles, il y a moyen d'organiser les classes différemment. L'asbl Les Pédagonautes organise des formations pour apprendre aux profs à enseigner autrement, par exemple. »

www.lirl.be