Comme projeté dans un épisode particulièrement prévisible de Black Mirror, il suffisait de regarder autour de soi pour voir s’étaler partout les mêmes incontournables de la saison : Strangers, Famesick ou Yesteryear. Leurs couvertures défilaient en boucle sur vos réseaux sociaux ,votre club de lecture s’en emparait, celui de votre meilleure amie aussi, et la liste d’attente en bibliothèque dépassait celle d’une greffe de rein.

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« Avec l’effondrement de la critique littéraire, les occasions de découvrir de nouveaux livres se raréfient, même pour les créateurs sur TikTok. » – Maris Kreizman

Il est aujourd’hui communément admis que nous sommes sortis de l’ère de la monoculture. En dehors d’événements phares comme le Super Bowl ou les MTV Video Music Awards, rares sont les rendez-vous capables de rassembler un large public. Les films autrefois taillés pour le box-office peinent désormais à remplir les salles, et le concept même de « série incontournable » semble appartenir à une époque révolue.Beaucoup ignorent encore tout du morceau le plus écouté du moment (Choosin’ Texas d’Ella Langley), et ceux qui le connaissent ne prêtent sans doute aucune oreille à Music, Fashion, Film. Pourtant, le monde de l’édition donne l’impression inverse : celle de renouer avec un passé où tout le monde se passionnait pour les mêmes quelques productions culturelles.

 

 

 

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J’ai personnellement apprécié chacun des ouvrages mentionnés plus haut. J’ai même eu l’occasion d’interviewer Caro Claire Burke au sujet de Yesteryear, son premier roman. Loin de moi l’idée de contester la légitimité de leur succès phénoménal. Mais alors que le moulin à commentaires passait ces trois titres au crible, une question me taraudait : où sont passées les voix singulières restées en marge ? Et que sont devenues ces pépites confidentielles que BookTok, Bookstagram et les newsletters littéraires de Substack (ou « BookStack ») devaient nous révéler ?

Plus de choix, moins de phénomènes

Internet nous promettait un choix illimité. Pourtant, bien peu d’œuvres parviennent encore à s’imprimer dans l’imaginaire collectif. Selon Publishers Weekly, l’édition traditionnelle a publié plus de 600 000 ouvrages l’an passé — un chiffre qui ne prend même pas en compte la myriade de maisons indépendantes et de petites structures. Pourquoi si peu de livres réussissent-ils alors à s’imposer comme des titres incontournables ?

Pour y voir plus clair, j’ai sondé un panel d’auteurs et de lecteurs, en commençant par Maris Kreizman,essayiste, critique et autrice de I Want to Burn This Place Down. Ensemble, nous avons déploré l’effritement dramatique de l’espace accordé aux livres. Chaque fois que je déniche un vieux livre d’occasion remarquable,lui ai-je confié, cela me serre le cœur de lire dans les premières pages des louanges tirées de publications aujourd’hui disparues, ou de journaux qui ont purement et simplement supprimé leur cahier littéraire. « C’est un effet domino », confirme-t-elle. « Avec l’effondrement de la critique littéraire, les occasions de découvrir de nouveaux livres se raréfient, même pour les créateurs sur TikTok. »

Ces suppléments littéraires assuraient autrefois un rôle de prescripteur et de sélection. « J’ignore comment un livre devient Le Livre, mais dès que la bascule s’opère, tout le monde s’empresse d’en parler et de sauter dans le train en marche », poursuit Kreizman. « Il n’est plus vraiment question de découverte. L’interrogation se résume à : quel livre monopolise les esprits, et devons-nous, nous aussi, lui accorder de l’attention ? »

Lincoln Michel, auteur de Metallic Realms et lui-même critique littéraire, observe quant à lui : « En ligne, il est bien plus rentable en clics de consacrer un article d’humeur à un thème de société présent dans un livre — comme les tradwives ou les liaisons adultères — que de publier une véritable critique littéraire. »

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« Le modèle du blockbuster n’a fait que se renforcer ces dernières décennies : une poignée de best-sellers absolus maintient les maisons d’édition à flot. » – Lincoln Michel

La disparition du milieu de gamme

Maris Kreizman rappelle également que l’édition subit, à l’image d’autres secteurs, la pression des fusions et de la concentration industrielle : « Les mêmes équipes commerciales se retrouvent à devoir défendre les catalogues tentaculaires de toutes les filiales du groupe. Elles ont impérativement besoin d’arbitrages pour hiérarchiser leurs priorités. Aujourd’hui, on peut très bien être publié par l’un des cinq géants de l’édition (Big Five) et rester un parfait outsider. Le label ne garantit plus rien. »

L’industrie fonctionne désormais « grosso modo sur le modèle du blockbuster, comme la plupart des secteurs culturels, et cette tendance n’a fait que s’accentuer au fil des décennies », analyse Lincoln Michel. « Une poignée de titres aux ventes vertigineuses maintient les maisons d’édition à flot. Pour tout le reste, on jette des livres au mur en espérant que certains collent… D’une certaine façon, c’est l’histoire de toute l’économie contemporaine : une trajectoire en K, où une poignée de personnes accapare une part toujours plus démesurée de l’argent et de l’attention. Les éditeurs vous confirmeront d’ailleurs que le milieu de gamme a pratiquement disparu. »

Même les « rééditions patrimoniales » — ou ces « vieux nouveaux livres » évoqués dans un essai récent de la revue n+1 — obéissent souvent à cette même dynamique. Plusieurs auteurs autrefois confidentiels bénéficient ainsi d’un retour de flamme viral tardif ou posthume, à l’image d’Eve Babitz, de Nancy Lemann et, plus récemment, de Barbara Trapido. Leur engouement fait écho à celui des premiers romans vedettes de 2026,avec en prime le plaisir grisant d’avoir arraché une plume au gouffre de l’oubli. Pourtant, ces rééditions censées réparer les omissions de l’histoire littéraire ont elles aussi leurs angles morts : selon n+1, l’un des éditeurs patrimoniaux les plus en vue n’a publié qu’un seul auteur afro-américain en dix ans.

 

 

 

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Le FOMO culturelle

Le phénomène ne vient toutefois pas seulement des maisons d’édition ou des médias ; il découle aussi des habitudes de lecture. Ce même FOMO culturel qui pousse à poireauter des heures sur Ticketmaster ou à faire le pied de grue pour une collaboration de mode alimente la mécanique du livre « dont il faut impérativement être pour pouvoir en parler ». Qu’il s’agisse du récit sans fard de Bell Burden sur l’infidélité et le divorce, ou du cocktail de confidences hollywoodiennes et d’introspection intime distillé par Lena Dunham.

« D’un côté, la lecture demeure un acte intime, mais de l’autre, elle est devenue hautement sociale », analyse Michel, qui anime la newsletter Counter Craft sur Substack. « On veut lire ce que nos proches lisent, quitte à détester le livre. Dans mes cercles Substack, le dernier roman de Rachel Cusk (Life of M) a profondément divisé les avis : certains l’ont détesté, d’autres adoré. Pourtant, on est d’autant plus poussé à le lire, même en pressentant la déception, simplement pour ne pas rester en marge de la conversation. »

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« Un ouvrage dont les nuances s’épanouissaient dans de longues critiques n’a rien à voir avec le type de livre taillé pour cartonner sur BookTok. » – Ochuko Akpovbovbo

Ochuko Akpovbovbo, consultante en stratégie de marque et créatrice de la newsletter Substack As Seen On, insiste sur cette fonction conversationnelle : « Pour les jeunes femmes de la génération Z, ces romans s’insèrent dans des débats préexistants qui cartonnent déjà sur TikTok. » Selon elle, les critères de la plateforme sont limpides : « Combien de mots-clés accrocheurs peut-on associer au livre ? Aborde-t-il une expérience vécue par le public ? Suscite-t-il des avis tranchés, des débats passionnés ou des désaccords vifs ? Un éditeur pourrait presque chercher à décortiquer ce succès à rebours pour en dupliquer la recette. Mais un ouvrage dont les nuances se déployaient dans les colonnes du New York Times relève d’une tout autre espèce que celui qui fait exploser les compteurs sur BookTok. »

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Cottonbro – Pexels

Dans Dazed, Natalie Beecroft pointe un autre rouage qui « nous incite tous à consommer la même chose » :les agents conversationnels d’IA. En tant que libraire, elle voit défiler une clientèle grandissante armée de suggestions fournies par ChatGPT — un constat partagé par de nombreux confrères. Pour elle, le piège est évident : « Les choix de lecture régurgités par l’IA répondent à des intérêts purement commerciaux : les algorithmes privilégient mécaniquement ce qui jouit déjà d’une forte popularité. ChatGPT passe totalement à côté des pépites indépendantes, des petites maisons et des premiers romans qui méritent d’être défendus. En raison de ses biais, il a beaucoup moins de chances de recommander des auteurs racisés ou de la littérature traduite. »

À cela s’ajoute une pénurie de temps généralisée. D’après les données du Bureau of Labor Statistics, les Américains de plus de 15 ans ne disposaient en 2025 que d’un peu plus de cinq heures de temps libre par semaine, n’accordant en moyenne que 16 minutes hebdomadaires à la lecture plaisir. Même les passionnés se retrouvent avec des yeux plus gros que leur panse métaphorique. Dès lors, ceux qui manquent de temps mais tiennent à lire se tourneront tout naturellement vers le titre le plus en vue et le plus facilement accessible.

La réalité du paysage littéraire

Ochuko Akpovbovbo parvient, quant à elle, à lire 15 à 20 livres par mois, dont elle dresse le récapitulatif régulier sur As Seen On. Avec Pandora Sykes, également présente sur Substack, elle anime un club de lecture en ligne où elles ont récemment décortiqué The Calamity Club de Kathryn Stockett. « À un tel rythme,c’est la faillite assurée si l’on tente d’acheter toutes les nouveautés », glisse-t-elle. « J’ai la chance de recevoir beaucoup de services de presse, mais cela ne suffit pas. D’autant que l’appétit s’aiguise : impossible d’enchaîner dix romans de “sad girl lit” d’affilée. Mon champ de lecture s’est énormément diversifié au fil des ans. » Elle précise aussitôt : « Pour autant, je ne boude jamais l’engouement autour d’un véritable phénomène. » Elle a ainsi lu les trois blockbusters de l’été : « J’ai adoré Famesick, trouvé Yesteryearconvenable, et Strangers était jubilatoire d’humour. »

 

 

 

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Elle décrit le paysage actuel comme un jeu de strates superposées. Au sommet figurent « ces titres dotés de budgets promotionnels colossaux, matraqués de toutes parts et envoyés à tous les créateurs de contenu littéraire. Mais immédiatement en dessous, chez les mordus de lecture — ou chez ceux qui soignent particulièrement leur image de lecteur —, se dessine un vrai rejet des titres trop populaires. On tient à pouvoir affirmer : “Je lis surtout de la fiction étrangère traduite”, “Je ne jure que par des textes étranges et subversifs qui vous échappent sans doute, mais que moi, je comprends”, ou encore “Je lis beaucoup de littérature queer” ou “des classiques totalement oubliés”. Je suis sans doute particulièrement sensible à cette segmentation parce que j’évolue au cœur du milieu. Reste que la machine promotionnelle destinée aux influenceurs est devenue si imposante qu’un gros budget éditorial se repère au premier coup d’œil. »

En quête d’autres lectures ?

Comment sortir de cette Matrice éditoriale ? Ceux qui ont le privilège de fréquenter une bonne librairie indépendante de quartier peuvent d’abord s’en remettre aux conseils avisés des libraires. Parallèlement, une communauté de créateurs sur Bookstagram et d’auteurs de newsletters se mobilise précisément pour guider les lecteurs hors des sentiers balisés. L’autrice et critique Molly Young s’en est fait une spécialité depuis des années en exhumant des perles rares : dès 2018, elle louait déjà Brother of the More Famous Jack de Barbara Trapido, aujourd’hui réédité chez NYRB Classics. Elle anime aussi une newsletter récemment lancée, Favorable Margins, où dialoguent parutions oubliées et sorties contemporaines, de Diana Vreeland à Zoe Dubno.

En plus des sélections de Pandora Sykes, Akpovbovbo recommande les newsletters Milking It de Nic Marna ou Martha’s Monthly de Martha Adams pour des découvertes plus inattendues. De son côté, un sondage informel au sein de la rédaction d’ELLE a plébiscité l’influenceur Jack Edwards parmi les sources favorites pour dénicher les prochains titres à ajouter à sa pile à lire.

 

 

 

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À une époque où la notion de « bon goût » tourne à l’obsession collective — des technophiles de la Silicon Valley aux amateurs de haute parfumerie —, le règne des mastodontes de l’édition touche peut-être à ses limites. Dénicher des auteurs discrets, voire à demi oubliés, s’impose comme le nouveau marqueur statutaire :une façon élégante d’affirmer sa dissidence face à la monoculture. Mais consolez-vous : quel que soit votre choix de lecture, il restera toujours confidentiel pour quelqu’un d’autre. Comme s’en amuse Lincoln Michel : « Dans mon petit pré carré littéraire sur Substack, nous évoquons des livres radicalement différents. Quand ma femme a ouvert Strangers, je suis tombé des nues : “C’est quoi ce livre ?” Je n’en avais jamais entendu parler.»

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