Pas envie ? Tant pis. En 2025, plus d’une femme sur deux admettait s’être déjà forcée à avoir un rapport sexuel, juste pour « ne pas faire d’histoires ». Entre pulsion masculine sacralisée et désir féminin en mode service minimum, la chambre reste plus que jamais un lieu de concessions. Et si on arrêtait de confondre amour et devoir conjugal ?

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« Le mot libido est dépassé »

Dans le livre-choc de cette rentrée, « Corvée de sexe », la sexologue et thérapeute Maylis Castet dresse un constat sans filtre  : celui d’une «  disponibilité sexuelle  » des femmes largement attendue par la société. Ces rapports que l’on fait « pour la paix du ménage », cette idée que « les hommes ont des besoins » et que « ça fait partie du job ». Tout cela persiste en filigranes dans les esprits. Le résultat est accablant: plus d’une femme sur deux s’est déjà forcée. Oui, même à l’ère des « girls who run the world », beaucoup continuent à faire l’amour comme on fait le ménage : par devoir.

Le sexe pour la paix du ménage

« On parle beaucoup de liberté sexuelle, mais nos corps obéissent encore à des règles vieilles de plusieurs siècles  », lâche Joëlle Smets, sexologue et autrice du livre «  La puissance sexuelle des femmes  ». Dans le scénario classique, la femme doit rester douce, émotionnelle, disponible. Jamais trop, jamais pas assez. «  Peu ont appris à être actrices de leur propre désir », note-t-elle. Résultat  : elles maintiennent le lien, apaisent le couple, préservent la paix du foyer. À cela s’ajoutent la fatigue, la maternité, la charge mentale. Le désir ne s’éteint pas mystérieusement, il crève tout simplement d’usure sociale.

Libido ou contexte ?

« Le mot libido est dépassé », tranche la psychologue clinicienne et sexologue Els Elaut (Zorg Campus, Universiteit Gent). « Le désir n’est pas une donnée fixe, mais un état qui se construit. » Elle voit trop de patientes se présenter en disant «  j’ai une faible libido  », comme si c’était une donnée fixe, « un trait de personnalité ». La vraie question, dit-elle, n’est pas « les femmes désirent-elles moins ? », mais « désirent-elles le sexe qu’on leur propose ? » Quand l’offre reste figée dans un script suranné – entre préliminaires expédiés, pénétration obligatoire et orgasme masculin en métrique finale – beaucoup décrochent. «  Ce n’est pas organique, c’est scénaristique. »

Grandir avec deux scripts opposés

Elaut remonte à la socialisation précoce : « Les garçons apprennent tôt à nommer et toucher leurs organes, les filles beaucoup moins. » À la puberté, les messages divergent : aux garçons, la quête du plaisir ; aux filles, la prudence, le risque et la respectabilité. « On leur enseigne des rôles : lui initie, elle accepte et prend soin. » À l’âge adulte, on rejoue ces partitions. Sans conversation explicite sur « ce qu’on a envie de faire », chacun retombe dans le script : lui actif, elle accommodante. Terrain parfait pour le fameux « je cède » qui n’a rien d’un « oui ».

Consentement : pas l’absence de non

La frontière entre «je me force un peu» et «je n’ai pas consenti» ? « Des livres entiers », sourit Elaut. Mais une règle simple demeure : « Le consentement, ce n’est pas l’absence de non, c’est la présence d’un oui enthousiaste. » Elle propose un repère pédagogique (CRISP) : un consentement Conscient (on sait à quoi on dit oui), Réversible (on peut s’arrêter à tout moment), Spécifique (chaque acte se discute), Participatif (on vérifie en cours de route). Et elle ajoute : « Poser la question peut être ludique et érotique. » Ce qui n’empêche pas l’ambivalence : « Si ça ressemble à se forcer, quelque chose cloche. »

Le fantôme du devoir conjugal

Smets rappelle que le « devoir conjugal » n’existe plus dans la loi, ce qui ne l’empêche pas de hanter les couples. Peur qu’« il aille voir ailleurs », culpabilité, croyance que « les hommes ont de grands besoins ». « On essentialise, on naturalise, et tout s’aligne pour que la responsabilité du rythme sexuel repose sur les femmes », note-t-elle. Or, « on ne nourrit pas un désir sous injonction ». Ce qu’il faut ? Parler, ritualiser des moments possibles, déplacer la question du « non » vers « de quoi ai-je envie ? ».

L’essayiste et sexologue Thérèse Hargot introduit un distinguo éclairant: « On confond pulsion et désir. La pulsion, c’est souvent un amas d’émotions désagréables (stress, colère, ennui) qui cherche une issue rapide par le plaisir. Le désir, lui, naît de la rencontre : je n’ai pas envie de sexe, j’ai envie de toi. » Beaucoup d’hommes, dit-elle, « n’ont pas appris à gérer leurs émotions » ; le sexe devient l’unique réponse. « Ce n’est pas le job d’une femme de décharger son partenaire de ses mauvaises émotions.  » Les hommes sentent quand une femme se force. Et s’ils ne s’en attristent pas, c’est peutêtre que la culture les a trop peu habitués à s’en soucier.

Quand la charge mentale tue l’éros

Ici, Elaut et Smets convergent : quand l’inégalité des tâches transforme la partenaire en mère logistique, l’érotisme s’évapore. « Une relation mère–fils n’est pas sexuelle », résume Elaut. Ajoutez l’épuisement, les écrans à 23 h, l’absence de temps de qualité  : « Qui a envie, à ce moment-là ? Personne. » La réponse est pragmatique  : réaménager le temps (matins, siestes, week-ends), répartir le travail domestique, préparer l’intimité plutôt que l’implorer au pire moment.

désir feminin dire non

Klaartje Busselot

Culture porno, apprentissages tordus

Hargot pointe aussi la pornographie comme un script d’apprentissage déformant. Des corps féminins à disposition pour apaiser une pulsion masculine : un imaginaire qui s’invite jusque dans des couples équilibrés.

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« Le consentement et le désir ne jouent pas sur le même tempo »

Hargot souligne «  l’influence considérable de la culture pornographique  » sur l’imaginaire des garçons : « Des corps féminins à disposition pour satisfaire une pulsion.  » On normalise l’usage du corps de l’autre comme exutoire. Même dans des couples aimants, cela glisse vers «  c’est normal d’obtenir  ». Pour s’en défaire : rééduquer les émotions (nommer ce que l’on sent) et élargir la palette érotique (sortir de la triade excitation–pénétration–éjaculation).

Où passe la frontière ?

La vague du consentement a bouleversé les codes, mais elle a aussi laissé un flou : « Certaines femmes pensent que si le désir n’est pas là tout de suite, mieux vaut s’abstenir  », note Thérèse Hargot. Résultat, elles finissent parfois par s’interdire toute exploration. Or, rappelle-t-elle, le consentement et le désir ne jouent pas sur le même tempo : le premier est non négociable, le second peut se construire, s’éveiller, se cultiver. La question n’est donc pas «  ai-je envie ? », mais « de quoi ai-je besoin pour avoir envie ? » – lumière douce, lenteur, bain, jeu, musique, sécurité, interdits levés. Une manière de redonner aux femmes le droit de reconquérir leur corps, sans pression, sans devoir, sans «je serre les dents».

Dans « Corvée de sexe », Maylis Castet propose quant à elle un renversement salutaire : et si, au lieu de mesurer la santé sexuelle au nombre de rapports hebdomadaires, on comptait plutôt les moments de complicité sensorielle  ? Quand chaque baiser ne déclenche plus automatiquement « la machine », le désir peut enfin respirer.

Et maintenant ?

Au fond, si tant de femmes se forcent encore, c’est qu’on les a élevées à préserver le lien plus qu’à chercher leur plaisir. Parce que l’offre ne leur ressemble pas. Parce que la maison pèse. Parce que la pulsion masculine a été érigée en besoin. La bonne nouvelle, c’est qu’il n’est jamais trop tard pour tout réécrire. Le jour où l’on cessera d’appeler « sexe » une trajectoire unique centrée sur l’éjaculation, beaucoup de femmes n’auront plus à choisir entre « se forcer un peu » et « fermer boutique ». Elles auront – simplement – envie.