Donneriez-vous vos ovocytes pour aider une amie ?

Mis à jour le 12 février 2018 par ELLE Belgique
Donneriez-vous vos ovocytes pour aider une amie ?

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Maternités tardives, désir d’enfant lors d’une seconde union, ménopauses précoces : de plus en plus de femmes cherchent de l’aide pour concevoir un bébé. Mais le don de gamètes est loin d’être entré dans les mentalités. Le point sur une technique qui bouleverse la notion de parentalité.

Sur les forums, elles sont les « fées ». Rares et précieuses, les donneuses d’ovocytes sont appelées à la rescousse par des femmes qui n’arrivent pas à être enceinte, à cause de leur âge ou d’une ménopause précoce. Elles doivent être en parfaite santé et répondre aux critères imposés par l’hôpital qui effectuera le prélèvement. En général, en Belgique : avoir moins de 35-38 ans, déjà un enfant au moins, recevoir l’accord de leur conjoint si elles sont en couple, n’avoir aucun projet de grossesse dans l’immédiat. Plus la donneuse est jeune, plus les chances de réussite sont élevées.

Nous poussons les portes du département de fertilité de l’hôpital Saint-Pierre  à Bruxelles. L’équipe nous accueille avec un certain soulagement : « Les médias parlent beaucoup des mères porteuses, explique la psychologue Sarah Colman, alors que c’est une réalité très anecdotique. Ils n’évoquent jamais le don d’ovocytes. Pourtant, rien que dans notre hôpital, nous en faisons une cinquantaine par an. » La question semble méconnue du grand public et véhicule les fantasmes les plus fous. « Beaucoup de gens ne savent pas qu’on peut prélever un œuf, observe la psychologue. Dans l’imaginaire, le don d’ovocytes renvoie à la relation adultérine. »

« La Belgique n’a pas du tout la culture du don de gamète », regrette de son côté le Dr Catherine Houba. Il y a très peu de candidats donneurs, tant pour le sperme que pour les ovocytes. « Dans des pays comme l’Espagne, pourtant plus conservateurs, c’est très bien vu, tout comme le don d’organes. » Certaines cultures dissocient aussi plus facilement la parentalité et la génétique. « Nos patientes africaines ont, en général, moins de mal à trouver des donneuses », constate la gynécologue.

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Dans tous les cas, le sujet est tabou. Une fois leur bébé dans les bras, les mères se gardent bien d’évoquer l’aventure de cette conception hors du commun. On sait que Sarah Jessica Parker a eu recours à une mère porteuse – comment le cacher ? Mais combien de ces stars, enceintes après 40 ans, ont-elles eu recours à un don d’ovocytes ? Nul ne le sait.

En Belgique, on pratique, selon les hôpitaux, l’un ou l’autre type de don : direct (la donneuse et la receveuse se connaissent), croisé (une patiente amène une donneuse pour une tierce personne afin de bénéficier elle-même d’un don anonyme) ou anonyme (une donneuse se présente spontanément). Ce dernier cas est rarissime.

Vendre son « œuf », c’est interdit. Une compensation financière peut être proposée aux donneuses anonymes pour le temps, les frais engendrés et la lourdeur du traitement. « En Belgique, on donne en général entre 50 et 75 euros pour un don de sperme et autour de 400 euros pour un don d’ovocytes, explique le docteur Anne Delbaere, cheffe de la clinique de fertilité de l’hôpital Erasme. Chez nous, la quasi-totalité des donneuses anonymes sont recrutées par une amie qui souhaite bénéficier d’un don. Des candidatures totalement spontanées, j’en ai peut-être vu six en vingt ans. »

À Erasme, chaque prélèvement d’ovocytes sert à plusieurs couples. Chez une femme, le prélèvement ne peut pas se faire comme chez un homme, en quinze minutes face à une vidéo « stimulante ». Les candidates se soumettent d’abord à une série d’examens, cliniques et psychologiques. Elles suivent ensuite un traitement hormonal avec des injections dans le ventre, durant une dizaine de jours, comme pour une FIV (fécondation in vitro) conventionnelle, dans le but de stimuler la production d’ovocytes. « En moyenne, on en obtient une quinzaine par donneuse », explique le Dr Houba. Mais la réserve ovarienne disponible ne s’épuise pas pour autant plus vite. « On augmente simplement le nombre des follicules libérés chaque mois qui arrivent à maturité. » Cette technique n’a donc pas d’influence sur la fertilité future de la donneuse. Le prélèvement se fait par voie vaginale, en salle d’opération. Les frais sont pris en charge par la receveuse et par sa mutuelle. Un maximum de six cycles de FIV peuvent être remboursés, pour autant que la patiente ait moins de 43 ans.

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« Quand on leur explique la procédure, une partie des candidates se désistent, constate Françoise Laffut, cheffe infirmière. Ce sont souvent des sœurs, des cousines, des amies de la patiente, qui ont envie d’aider mais qui ne réalisent pas ce que ça implique. » Il y a aussi les questions relationnelles et psychologiques, auxquelles l’équipe est particulièrement attentive. « Nous ne pratiquons que le don direct relationnel, poursuit Sarah Colman, entre personnes qui se connaissent, pour éviter les dérapages commerciaux. » Sur internet, en effet, les « fées » se voient parfois promettre des sommes d’argent.

« Le don direct touche à la relation, insiste la psychologue. Qu’est-ce que cela signifie d’avoir un enfant dans son entourage qui, génétiquement, est relié à nous ? Quelle place aura-t-on dans sa vie ? Les couples se sentent souvent redevables envers la donneuse. Il y a une notion de dette, qu’on ne peut pas “rembourser”. » Françoise Laffut : « Il faut aussi envisager que le don ne fonctionne pas, s’il n’y a que deux œufs et non quinze : comment le vit-on dans la relation ? Les receveuses mettent une charge émotionnelle très grande sur les donneuses. » Par contre, alors que le don de sperme est parfois mal vécu par le père, totalement « écarté » du processus biologique, le don d’ovocytes semble psychologiquement plus facile à accepter. Encore faut-il qu’il y ait une donneuse... Ce qui est loin d’être évident.

Certaines patientes désespèrent de trouver une solution à leur infertilité en Belgique : elles n’osent pas demander à leur entourage, ne trouvent pas de candidate idéale, ne veulent pas attendre des années pour un don anonyme ou n’ont pas envie d’entrer dans le système de « troc » des dons croisés, qui donne la priorité à celles qui recrutent une donneuse. Beaucoup se laissent dès lors tenter par les possibilités à l’étranger : la Grèce et surtout l’Espagne, où l’on trouve des médecins qui parlent français.

Dans les deux cliniques privées de Barcelone, Eugin et Ivi, prises d’assaut par les patientes du monde entier, pas de file d’attente et l’assurance d’avoir une donneuse jeune. Théoriquement, le don y est gratuit. Sur le site des donneuses de la clinique Eugin (eudona.com), on insiste sur le bonheur « d’aider d’autres femmes à devenir mères ». Dans les faits, si ces cliniques privées attirent les jeunes donneuses, c’est parce qu’elles proposent un dédommagement financier important : le chiffre n’est communiqué nulle part, mais sur les forums, les donneuses disent recevoir entre 600 et 1 000 euros par don d’ovocytes. L’acte est présenté comme sans danger pour la santé, si ce n’est de petits effets secondaires passagers, comme la rétention d’eau. Pour le Dr Houba, « il y a pourtant bien entre 1 % et 2 % de complications ». Le risque est très faible, mais réel .

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« 80 % des patientes qui souhaitent bénéficier d’un don d’ovocytes ont plus de 40 ans, explique encore la gynécologue. Il s’agit donc d’une infertilité physiologique », tout à fait normale. « Beaucoup de femmes ignorent que l’infertilité survient en moyenne dix ans avant la ménopause. Elles pensent que si elles sont réglées normalement, elles peuvent encore avoir des enfants. Or, la fertilité diminue drastiquement à partir de 35 ans. À 40 ans, une femme sur deux n’arrive plus à avoir d’enfant. » Ce sont donc, souvent, des femmes qui auraient pu être enceintes naturellement quelques années plus tôt. « Mais, contrairement à ce que l’on croit souvent, ce n’est pas parce qu’elles ont privilégié leur carrière, poursuit le Dr Houba. C’est rarement par choix qu’elles se dirigent tardivement vers la maternité. Il y a une évolution de la parentalité dans toute la société occidentale. Les hommes s’impliquent plus dans leur paternité. Ils ne veulent donc pas faire d’enfants s’ils ne se sentent pas prêts. Beaucoup de femmes, notamment parmi les plus instruites, ont du mal à trouver un homme prêt à s’engager. » L’autre cas de figure, fréquent, ce sont les secondes unions et l’envie d’avoir un « petit dernier » ensemble.

La loi impose aux hôpitaux de refuser les patientes qui font leur demande après 45 ans. Le projet doit être concrétisé avant 47 ans.

À Saint-Pierre, l’équipe reçoit toutes les demandes « sans jugement par rapport au désir d’enfants », mais en refuse certaines, quand elle ne se sent pas à l’aise avec le projet. « Sauf exception, on refuse quand le père a plus de 65 ans et dès qu’il a plus de 50 ans, on évoque la question de la paternité tardive. On refuse aussi les célibataires âgées, qui ont besoin et d’un don de sperme, et d’un don d’ovocytes. On a aussi des demandes folles, de femmes âgées de 50-55 ans, qui ont en tête la grossesse de telle ou telle vedette. » À l’heure actuelle, l’hôpital n’accepte pas non plus sans raison médicale la congélation d’ovocytes de femmes jeunes qui veulent postposer leur maternité (ce qu’on appelle le « social freezing » et qui est pratiqué, par exemple, à l’AZ VUB). « Il y a des problématiques nouvelles dans la société occidentale, conclut le Dr Houba. Les contours de la parentalité sont en train de changer. Il faut absolument débattre de ces questions. »

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« En donnant des ovocytes, j’ai peut-être aidé un couple à avoir un enfant »

Sophia, 37 ans.  « Il y a deux ans, l’une de mes amies d’enfance m’a demandé si j’étais d’accord de donner des ovocytes. Elle essayait d’avoir un enfant depuis sept-huit ans. Il n’y avait apparemment aucun problème physiologique et le sperme de son mari était bon. Mais ça ne marchait pas. C’était leur dernier espoir d’avoir un bébé, avec au moins le matériel génétique du père. Connaissant bien sa situation, j’ai accepté tout de suite. J’ai eu trois enfants, assez jeune, et pour moi ce chapitre était terminé. Si je pouvais aider quelqu’un, volontiers. Mon conjoint a aussi accepté de manière assez naturelle. Ce qui me rassurait, c’est qu’il s’agissait d’un don croisé: mes ovocytes n’étaient pas directement destinés à mon amie, mais à une inconnue. Mon don devait lui permettre de bénéficier des ovocytes d’une autre donneuse. Je l’ai fait dans un esprit positif, tant en pensant à mon amie qu’à cette femme que je ne connais pas, et à la chance que j’avais, moi, d’avoir trois enfants en bonne santé. Il faut reconnaître qu’un don d’ovocytes, c’est pénible. J’ai dû prendre congé pour une série de rendez-vous médicaux, qui se sont ajoutés à une vie déjà très remplie. Ensuite, il faut suivre le traitement, à heures fixes. Le jour du prélèvement, l’endormissement a mal fonctionné, donc c’était assez douloureux.  Mais, pour moi, la douleur ne pesait pas très lourd face au désarroi de ces femmes qui n’arrivent pas à avoir d’enfants. J’ai eu un certificat médical pour un ou deux jours de repos, puis c’était vite oublié. Financièrement, ça ne m’ a rien coûté : tout a été pris en charge par la receveuse ou sa mutuelle. Je n’ai rien reçu non plus comme dédommagement et c’est très bien comme ça : il faut que le don reste gratuit. Par contre, ce serait bien d’avoir quelques jours de congés ou de “petit chômage” pour les rendez-vous médicaux. Finalement, mon geste n’aura pas directement aidé mon amie. Les ovocytes qu’elle a reçus n’ont pas “abouti” – ça a été une nouvelle déception pour elle. Mais ça valait la peine, car j’ai peut-être aidé un couple à avoir un enfant. Je n’ai aucune information là-dessus et tant mieux. Je n’ai parlé de cet acte qu’à quelques proches. Quand tout était derrière moi, j’ai averti mes enfants (11, 10 et 5 ans à l’époque). Bizarrement, ils ont été un peu indifférents : ni positifs, ni négatifs. Quant à l’histoire de mon amie, elle se termine bien : elle et son mari ont adopté un petit garçon puis, finalement enceinte, elle vient d’avoir une petite fille. »

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« Devoir aller en Espagne pour me faire soigner ? Injuste, non ? » 

Simy, 37 ans. « Je me suis mariée il y a quatre ans. Depuis, nous essayons d’avoir un enfant. J’ai envie d’être mère depuis longtemps. Malheureusement, on s’est rendu compte que ma réserve ovarienne était épuisée et que les ovocytes restants étaient de mauvaise qualité. J’ai fait plusieurs tentatives d’insémination artificielle, puis des cycles de fécondation in vitro (FIV) avec le sperme de mon mari. Suite aux échecs successifs, on m’a conseillé d’arrêter ces traitements, très invasifs. Depuis le départ, mon mari est ouvert à d’autres solutions, comme l’adoption. Moi, j’ai toujours voulu porter un enfant. La seule solution, c’est le don d’ovocytes. En Belgique, on peut bénéficier d’un don anonyme, mais il y a plus d’un an d’attente car il n’existe pas de banque d’ovocytes. Là où je suis suivie, ils privilégient le don direct. J’ai donc commencé à en parler à quelques amies. Leurs réactions m’ont  choquée : “C’est comme te donner un demi-bébé.” On parle d’une cellule ! Par contre, c’est vrai, le traitement est lourd – il faut se piquer, prendre des hormones, aller en salle d’op’ – et les conditions sont strictes. Et puis, je voulais une donneuse qui me ressemble...

Finalement, on s’est dit que notre quête n’était pas de passer un an à chercher une donneuse, dont l’ombre planerait longtemps derrière nous, mais d’avoir un enfant. L’hôpital nous a parlé de la possibilité de recevoir un don dans une clinique privée de Barcelone (clinique Eugin). On a la garantie d’avoir une donneuse jeune et il n’y a pas d’attente pour mon type physique (blanche avec des yeux et des cheveux foncés, NDLR). Ils affichent un taux de réussite de 61 % et comparent les photos des donneuses et receveuses, ce qui est important pour moi. Mon moral est remonté en flèche, même si c’est pénible de devoir aller dans un troisième hôpital. Nous avons pris un premier rendez-vous et avons été reçus – en français – pour un entretien administratif, une consultation gynécologique et, pour mon mari, déjà un prélévement de sperme. En sortant, je me suis écroulée. C’est comme si une porte – celle de la grossesse “naturelle” – se fermait à jamais. En même temps, je me rends bien compte que c’est une chance énorme de pouvoir disposer de ces techniques.

Dans mon entourage, plus ça se rapproche, moins j’évoque notre projet. Les gens ont du mal à comprendre ce que l’on vit. On veut me faire rencontrer

des femmes qui ont adopté, alors que j’essaie d’être enceinte. J’explique que j’ai des problèmes de libido, on me répond que tous les couples en ont. Mais pour nous, c’est terrible. Professionnellement et financièrement, c’est très lourd aussi. Heureusement, il y a des personnes très positives et très fines, comme cette amie qui m’a conseillé de vivre tout cela comme une aventure et de me dire que mon histoire est différente des autres et que c’est de cela dont je serai fière plus tard. Nous sommes aussi très bien encadrés par les psychologues de l’hôpital en Belgique, même si le traitement se fait à Barcelone.

Nous avons décidé de vitrifier les ovocytes pour pouvoir fixer la date de notre voyage en Espagne pendant les vacances. Je suis arrivée relax et confiante. On nous a expliqué que cinq ovocytes avaient été prélevés chez une jeune femme de 19 ans. C’est peu. De me rappeler soudainement qu’il y avait une donneuse, j’en ai eu les larmes aux yeux... Quatre œufs avaient été fertilisés et on m’en a transféré deux. Tout a été assez vite. Je suis repartie avec un rapport en français, avec la photo des deux embryons dans mon ventre. J’étais très excitée. Je me voyais déjà avec mes petits jumeaux...

Quinze jours plus tard, c’est la douche froide : la prise de sang montre que je ne suis pas enceinte. Le matériel biologique que j’ai reçu n’était pas de grande qualité. Les embryons non transférés n’ont d’ailleurs pas pu être congelés, comme cela se fait habituellement.

J’étais hystérique. Il a fallu quatre jours pour que j’arrive à avoir le gynéco espagnol au téléphone. Il a reconnu que je n’avais pas eu beaucoup de chance. Au lieu d’avoir les explications demandées pour un éventuel deuxième essai, j’ai reçu un devis. J’ai pleuré pendant quatre jours, avec l’impression que cette clinique privée était juste une pompe à fric. Le premier essai nous a coûté 7 100 euros, médicaments de la donneuse inclus. Le suivant nous en coûterait 6 590.

Après deux-trois semaines de réflexion avec mon mari, on s’est dit qu’on n’avait pas envie de tout recommencer à zéro ailleurs et que cet hôpital de Barcelone restait la meilleure option pour nous. Je veux essayer jusqu’à ce que cela fonctionne, même si cela devient de plus en plus difficile à tous les niveaux – en plus des hormones, des sautes d’humeur et du stress. Tout cela est un parcours du combattant, épuisant. En Espagne, ils m’ont confirmé qu’ils avaient une donneuse avec laquelle, à chaque don, ils ont eu des grossesses. On va essayer avec des ovocytes frais. Ils doivent m’appeler d’un jour à l’autre... Je suis prête pour le voyage. »

Céline Gautier