C’est l’histoire d’une fille qui rentre chez elle, glisse une pizza surgelée au four, remplit son verre à pied de Coca Zero et s’installe devant une fausse cheminée diffusée sur sa télé. En légende : « POV : tu es célibataire, sans enfants, tu n’as aucun ami et tu vis seule, alors voilà à quoi ressemble ton vendredi soir ». Sur TikTok et Instagram, ces vidéos cumulent des millions de vues. Bienvenue chez les loneliness influencers (ou « influenceurs solitude »), ces créatrices de contenu qui font de l’absence de vie sociale leur marque de fabrique. Un mix entre fatigue sociale et voyeurisme gentillet qui divise autant qu’il fascine.
La fin du FOMO
Pendant dix ans, l’algorithme nous a gavées de réunions entre potes scénarisées, de brunchs opulents et de pyjama parties un peu trop bien sapés. Avant, il fallait afficher une vie sociale débordante pour exister. Les loneliness influencers font exactement l’inverse.
Lana Isa, 24 ans, basée à Toronto, est l’une des figures de proue de ce mouvement. En quelques mois seulement, ses comptes Insta et TikTok (@lanasololife) ont explosé à plusieurs centaines de milliers d’abonnés. Son crédo ? Capturer son quotidien dans ce qu’il a de plus banal : courses au supermarché, bouquinade au bord du lac, ou la galère de la clef oubliée à l’intérieur. Le tout, en clamant haut et fort qu’elle n’a aucun ami. Et elle n’est pas la seule. Sous les hashtags #cozyathome, #introvertdiaries ou #alonenotlonely, toute une communauté de jeunes femmes documente ce retour à la maison.
@dramafreediaries She’s lonely, she’s sad, she’s crying into her pizza… Er… nope. #livingalone #singlegirl #peacefullife #reallife #forthegirls ♬ Acoustic guitar heartwarming warmth(1454664) – Ogata Mamoru
« La solitude n’est plus perçue comme un problème exclusif du grand âge, elle devient une expérience de plus en plus visible chez les jeunes adultes », analyse la sociologue française Daniela Pomarico à Libération. On assiste tout simplement à une normalisation de la solitude.
Un havre de paix pour femmes essorées
Pourquoi un tel carton ? Pour leur effet anxiolytique. Dans les commentaires, on ne trouve pas seulement des ermites assumées, mais une foule de femmes épuisées par la charge mentale des relations humaines. Entre les mères au bout du rouleau, les traumatisées des colocs ratées et celles qui galèrent à se faire des potes après un déménagement, le public est tout trouvé. Ce calme plat fait soudain un bien fou au milieu de tout le cirque habituel des réseaux.
@tess.lavanda become your own best friend. #lifeinyourtwenties #feelingalone #makingfriends #nofriends #hopecore ♬ The Winner Is – DeVotchKa & Mychael Danna
Auto-préservation ou « défaitisme cocooning » ?
Inutile de préciser que la tendance ne fait pas tout à fait l’unanimité. Dans une tribune acide publiée dans le Guardian, la journaliste Rachel Connolly pointe du doigt ce qu’elle appelle un « défaitisme cosy » (cosy defeatism). Pour elle, le problème n’est pas de passer un vendredi soir seule à la maison — ce qui arrive à tout le monde —, mais de transformer une situation d’isolement temporaire en une identité permanente, célébrée sous un plaid.
« Être sans amis après un déménagement ou une rupture est normal. Mais la réponse ne devrait pas être de se barricader chez soi en buvant du chocolat chaud devant sa propre caméra », tacle la journaliste, qui rappelle que la vraie vie demande de prendre des risques, comme aller au bar seule ou parler à des inconnus.
@lanaisaaa don’t worry i won’t let a man ruin this #solovlog #forgirls #introvertdiaries #cozyathome #anxiety ♬ original sound – MWEjewelry
Côté santé publique, le constat est tout aussi nuancé. La professeure Melody Ding, épidémiologiste à l’Université de Sydney interrogée par la BBC, souligne qu’il faut distinguer la solitude subie de la solitude choisie. Si s’offrir du temps pour soi permet de recharger ses batteries, l’être humain reste une espèce sociale : l’isolement chronique prolongé a des effets dévastateurs sur le moral et la santé physique.
L’illusion du virtuel
L’ironie de ce phénomène réside finalement dans sa forme : vanter les mérites de la vie en solo, mais la filmer sous tous les angles pour la poster devant des millions de spectateurs. Pour Lana Isa, l’objectif remplace les amies : elle lui confie ses journées, et les spectatrices lui répondent avec des recommandations et du soutien affectif. Une amitié virtuelle, à bonne distance, sans l’engagement ni les contraintes de la vraie vie.
Pourtant, la plupart de ces « solo-fluenceuses » l’avouent eux-même : cette situation n’a pas vocation à durer éternellement. Lana Isa concède ainsi qu’elle aimerait, un jour, savoir ce que ça fait de sortir boire un verre et rigoler entre copines. SJ Hoadley (@dramafreediaries), une autre créatrice britannique qui a commencé à poster après être sortie d’une relation abusive, explique que cette visibilité lui donne l’élan pour réapprendre à faire confiance.
@ellamayvandergaag I do actually have a few I promise #digitaldiary #navigatingyour20s #friendships #friendgroup #relationships ♬ I hate sundays – Murr