Ils nagent au milieu, brassent assez d’eau pour remplir un pédiluve et prennent chaque dépassement comme une affaire personnelle. Cette manière très particulière d’occuper une ligne de piscine porte désormais un nom : le « mansplashing ». Derrière le mot, une question beaucoup moins anecdotique : même en maillot, prend-on tous et toutes la même place ?
Le terme n’est pas né sur TikTok. Il apparaît en 2023 dans La Piscine municipale. Ethnographie sensible d’un commun, de la sociologue Cornelia Hummel et du photographe David Wagnières. Pendant une saison, ils ont observé et interrogé les habitués de la piscine de la Fontenette, à Carouge, près de Genève, pour étudier la manière dont les gens cohabitent dans ce lieu collectif.
Par « mansplashing », Cornelia Hummel désigne certains nageurs, principalement des hommes dans son observation, qui avancent avec des mouvements très larges, occupent le centre du couloir et adaptent peu leur nage aux personnes qui les entourent. Une sorte de manspreading, mais avec du chlore.
La ligne rapide, petit territoire de compétition
Sur le papier, une ligne d’eau fonctionne assez simplement : chacun choisit un couloir correspondant à son niveau, tient compte des autres et laisse passer plus rapide que soi. Sur le terrain, c’est moins fluide. Dans la piscine étudiée par Hummel, les lignes sont réparties selon les pratiques et les vitesses. Son observation montre qu’à mesure que l’on se rapproche des espaces associés à la nage sportive, la performance devient un marqueur important et la tolérance envers les autres tend à diminuer. Elle note aussi que les femmes observées se positionnent plus volontiers dans des lignes lentes, en évaluant leurs capacités avec davantage de prudence.
Le mansplashing ne parle donc pas uniquement d’éclaboussures. Il pose aussi la question de savoir qui se sent suffisamment légitime pour se considérer comme rapide, prioritaire ou parfaitement à sa place. Des nageuses interrogées par Le HuffPost racontent le phénomène en version beaucoup moins académique. Maëva, 29 ans et habituée de la natation en club, dit rencontrer des hommes qui présument qu’ils nageront plus vite qu’elle. Manon raconte que certains vivent particulièrement mal le fait d’être dépassés par une femme. Géraldine évoque un nageur qui lui bloquait le passage au milieu du couloir : après qu’elle a tenté de le dépasser, la situation a dégénéré en coups puis en poursuite dans le bassin.
Ces témoignages ne permettent évidemment pas de conclure que les hommes se comportent tous ainsi à la piscine. Le mansplashing n’est d’ailleurs pas une catégorie scientifique appuyée sur une vaste enquête statistique. L’intérêt du terme est ailleurs : il attire l’attention sur de minuscules rapports de force qui, pris séparément, ressemblent à de simples incivilités.
Voir cette publication sur Instagram
Le vrai sujet ne sont pas les éclaboussures d’eau
Interrogée par Le Monde, la géographe Marianne Blidon, spécialiste du genre et des sexualités, insiste sur un point essentiel : ces comportements ne supposent pas forcément une intention consciente de gêner une femme. Ils peuvent aussi découler de normes sociales tellement intégrées qu’elles deviennent des habitudes corporelles. La bonne question n’est donc pas uniquement : qui gêne ? Mais aussi : qui s’attend à ce que l’autre bouge ?
On retrouve ce mécanisme ailleurs. Sur un trottoir bondé, dans les transports ou autour d’une table, deux personnes peuvent occuper le même espace sans avoir exactement le même réflexe lorsqu’elles se croisent : l’une se décale immédiatement, l’autre poursuit sa trajectoire. Dans une piscine, cette négociation silencieuse devient presque impossible à manquer. Deux corps arrivent l’un vers l’autre dans un espace étroit. Il faut bien que quelqu’un adapte son mouvement.
Nos corps apprennent eux aussi les règles
L’idée existait bien avant le mot « mansplashing ». En 1980, la philosophe féministe américaine Iris Marion Young publie Throwing Like a Girl: A Phenomenology of Feminine Body Comportment, Motility and Spatiality, devenu un texte important de la philosophie féministe du corps. Elle y analyse notamment la manière dont certaines femmes peuvent apprendre, dans un contexte social donné, à limiter leurs mouvements et leur occupation de l’espace. Elle ne présente pas cette retenue comme une caractéristique biologique des femmes, mais comme une expérience façonnée socialement. Appliquée à la piscine, cette grille de lecture devient très concrète.
Marianne Blidon souligne ainsi que filles et garçons ne sont pas toujours socialisés de la même façon dans leur rapport au bruit, aux gestes ou à la démonstration physique. Les premières peuvent davantage apprendre à retenir certains comportements tandis qu’une expression corporelle plus démonstrative est plus facilement admise chez les garçons. D’où un paradoxe intéressant : dans un couloir censé être organisé en fonction du niveau réel, l’assurance avec laquelle quelqu’un occupe l’espace peut finir par peser autant que sa vitesse.
Géraldine raconte par exemple au HuffPost qu’elle choisit parfois une ligne moins rapide lorsqu’un couloir sportif est très masculin, quitte à y dépasser davantage de monde. Techniquement, personne ne lui interdit la ligne rapide. En pratique, elle modifie son comportement pour éviter le conflit. C’est précisément ce qui rend ces mécanismes difficiles à saisir : personne n’a besoin d’afficher une pancarte « pas pour vous ». Il suffit parfois que certains se sentent davantage chez eux que d’autres.
Voir cette publication sur Instagram
Une piscine ne raconte pas seulement le genre
L’enquête de Cornelia Hummel ne réduit d’ailleurs pas le bassin à un duel hommes-femmes. Elle décrit aussi les tensions entre nageurs sportifs et pratiquants plus lents, les différences entre générations ou encore les stratégies des habitués pour s’approprier certains endroits. Parmi eux, un groupe de retraitées surnommé le « gang des perruches » a par exemple développé ses propres habitudes dans une zone du bassin et autour de certains transats. Preuve que chacun négocie à sa façon son petit morceau de territoire.
Marianne Blidon élargit elle aussi la réflexion : la manière d’occuper l’espace ou de contraindre quelqu’un à s’effacer ne se lit pas exclusivement à travers le genre. Les rapports sociaux, notamment de classe ou de racialisation, peuvent également entrer en jeu. C’est là que le mansplashing devient plus intéressant qu’un nouveau mot en « man » à retenir pendant quinze jours. Il ne dit finalement pas grand-chose sur la meilleure technique de crawl. Il oblige plutôt à observer un geste que l’on remarque rarement : celui de la personne qui fait de la place à l’autre. Alors la prochaine fois qu’un champion du monde autoproclamé transforme votre paisible longueur en épreuve de contact, regardez moins les éclaboussures que les trajectoires. Et surtout, regardez qui finit par s’écarter.