« L’orgasme prématuré existe chez les femmes. C’est une réalité », pose d’emblée la sexologue Joëlle Smets. Pourtant, la littérature scientifique sur le sujet est d’une pauvreté affligeante. Pourquoi ? Parce que les sexologues sont d’abord mobilisés sur les urgences inverses. « C’est plutôt l’anorgasmie qui occupe toutes les préoccupations. Car c’est le deuxième plus gros problème des femmes dans leur vie sexuelle et relationnelle, après la perte de désir », précise l’experte.

Il faut remonter à une étude de référence publiée en 2011 — menée sur un échantillon de 500 femmes portugaises âgées de 18 à 40 ans — pour obtenir de rares chiffres. Résultat ? Environ 3 à 4 % des femmes souffrent réellement d’un orgasme trop rapide au point d’en ressentir une vraie détresse. En revanche, 40 % des sondées déclarent jouir occasionnellement très vite sous le coup de l’excitation, sans pour autant que cela ne gâche leur plaisir.

Qu’est-ce qu’un orgasme « trop rapide » au féminin ?

Contrairement aux hommes, pour qui la communauté scientifique a longtemps brandi le chronomètre (avec le seuil historique d’une minute pour définir l’éjaculation précoce), chez la femme, aucun timing n’a été chiffré.

Pour comprendre le décalage, il faut regarder du côté de l’anatomie. Alors que l’homme est biologiquement programmé pour jouir en 2 à 3 minutes, le corps féminin a besoin de temps. « L’orgasme féminin met beaucoup de temps à surgir, car les femmes ont parfois besoin de 10 à 15 minutes de stimulation », explique Joëlle Smets. « L’orgasme de la femme se déclenche à des niveaux d’excitation beaucoup plus élevés, car il faut que toute cette grande zone clitoridienne soit irriguée et excitée. Mais il est aussi deux fois plus long que celui de l’homme. »

Dès lors, on parle d’orgasme prématuré quand la jouissance survient de manière foudroyante, après seulement quelques stimulations sensorielles très légères, et surtout, lorsque cette vitesse génère un sentiment de non-contrôle et de frustration.

Le superpouvoir du multi-orgasme (et ses limites)

Si jouir trop vite est un drame absolu pour la gent masculine, c’est parce qu’il s’accompagne d’une période réfractaire qui signe la fin de l’érection. Pour les femmes, la donne est théoriquement différente. « La jouissance rapide de la femme n’est pas un problème, contrairement à l’homme, car les femmes ont cette faculté unique de pouvoir vivre des orgasmes multiples », note la sexologue. Un superpouvoir qui n’est pas inné, mais qui se cultive : « Le multi-orgasme est une capacité qui s’apprend. On voit que les femmes multi-orgasmiques sont celles qui sont les plus curieuses de leur sexualité. »

« Néanmoins, après un orgasme, le clitoris devient parfois ultra-sensible. Certaines femmes ne veulent plus du tout qu’on les touche parce que c’est trop sensible, et elles préfèrent arrêter le rapport », tempère Joëlle Smets. C’est là que le « trop vite » devient problématique : si la femme considère que l’orgasme était le seul but à atteindre et qu’elle sature physiquement, le rapport s’arrête net, laissant place à un goût d’inachevé.

S’affranchir du mythe de la simultanéité

Pour la sexologue, la souffrance liée à ce timing rapide est souvent exacerbée par des représentations biaisées, tout droit sorties des productions pornographiques ou des comédies romantiques : le fameux mythe de l’orgasme simultané. La solution pour faire descendre la pression ? Déconstruire l’agenda de nos rapports. « C’est un grand mythe de devoir jouir en même temps. Il vaut mieux faire jouir la femme d’abord, puis l’homme ensuite », conseille Joëlle Smets.

Rappelons d’ailleurs les chiffres : seuls 18 % des femmes atteignent l’orgasme par la simple pénétration, contre 80 % via la stimulation directe du clitoris (avec les doigts ou la langue). La professionnelle suggère de rebaptiser les préliminaires en « jeux érotiques » et de commencer par là. Et si le clitoris sature après un climax trop rapide ? « On change de zone et on stimule d’autres zones érogènes : les seins, l’anus, les avant-bras… » pour continuer à faire grimper le plaisir sans surcharger le clitoris.

Pourquoi les femmes n’en parlent pas ?

Malgré ces pistes de réassurance, les femmes osent rarement pousser la porte des cabinets de sexologie pour ces questions. Un biais culturel persistant, selon Joëlle Smets, dont la patientèle reste composée à 70-80 % d’hommes. « Quand les hommes ont un souci dans leur vie intime, ils courent chez le sexologue. Les femmes consultent peu. Elles vont beaucoup chez le psy, mais peu chez le sexologue alors qu’elles sont peu épanouies. L’identité féminine passe encore trop par le relationnel aujourd’hui, et pas assez par le sexuel », regrette-t-elle.

La clé pour s’approprier son plaisir sans stress ? Apprendre à connaître son propre corps plutôt que de s’en remettre aveuglément à son ou sa partenaire. Et ce, que l’on vienne en deux minutes ou en vingt.