Lors du défilé automne-hiver 2026 de Schiaparelli, les mannequins ont avancé sur un podium surélevé plongé dans la pénombre, très années 90, au son surréaliste de « O Superman » de Laurie Anderson. Elles portaient des tailleurs torsadés, des robes beiges aux volumes presque surnaturels. Mais même dans l’univers onirique de Schiaparelli, un détail captait tous les regards : une paire de kitten heels en faux taxidermie, coiffées de têtes de chats étonnamment réalistes, museau retroussé, moustaches tendues, langue sortie, presque trop expressives pour être vraies.

Schiaparelli FW26 – Launchmetrics Spotlight
Le retour de l’It Shoe est lancé, et il tient presque de la renaissance. Depuis quelques mois, la mode a discrètement déplacé son obsession du sac vers la chaussure. C’est désormais elle qui capte l’attention, impose le ton et concentre l’élan créatif. Là où le sac semblait avoir tout dit, la chaussure retrouve du terrain, de l’audace et une vraie liberté de forme. Il suffit de voir Prada, qui signait pour l’automne-hiver 2026 ses souliers les plus radicaux depuis longtemps : des bottes victoriennes recouvertes de plumes en collage, des petits talons constellés de cristaux, presque théâtraux, dignes d’une Marie-Antoinette en fin de soirée. Et si les bouts semblaient usés, tachés, légèrement défaits, c’était précisément le propos. La collection célébrait une idée du vêtement ancré dans le réel, avec ses couches, ses accidents, son désordre. Ces micro-défauts comptaient autant que les plumes ou les strass, comme des bugs volontaires dans une époque saturée d’images trop lisses.
Prada FW26 – Launchmetrics Spotlight
Prada FW26 – Launchmetrics Spotlight
Cette saison a aussi confirmé l’essor de chaussures pensées comme des pièces de collection. Chez Dior, les sandales rivalisaient avec des bijoux, ponctuées de nénuphars graphiques et de fleurs métalliques serties. Jonathan Anderson a toujours eu un faible pour les souliers singuliers, mais cette saison, l’ensemble semblait encore plus précieux. Même les silhouettes les plus classiques se sont vues injecter une dose d’étrangeté bienvenue. Chez Bottega Veneta, des ballerines Mary Jane en cuir noir se hérissaient de pointes métalliques. De son côté, Roger Vivier replongeait dans ses archives avec des cuissardes ultra dramatiques en pony hair zébré ou en velours brodé de perles presque couture.

Dior FW26 – Launchmetrics Spotlight
Sous la première impulsion de Matthieu Blazy pour Chanel, la chasse à la chaussure manifeste a pris des airs de sport de compétition. En boutique, l’engouement s’est cette fois cristallisé autour des chaussures plutôt que des sacs. Rédactrices, influenceuses et passionnées se sont lancées dans une quête très documentée sur les réseaux pour mettre la main sur les ballerines à logo en pony hair tacheté façon faon. Un signal économique, évidemment — une chaussure de créateur reste plus accessible qu’un sac — mais aussi le symptôme d’un glissement plus large vers des souliers à forte personnalité, pensés comme des pièces à collectionner. Pour beaucoup, ces ballerines Chanel relèvent déjà de l’archive mode.

Roger Vivier
Nous vivons une époque étrange, et la mode n’a sans doute jamais eu autant besoin d’objets capables de condenser une idée, une humeur, une identité. En 2026, la chaussure coche tout cela à la fois. Elle donne une allure, un plaisir immédiat, et devient presque un objet-souvenir. « La plupart des vêtements, une fois retirés, s’effondrent au sol. Les chaussures et les sacs, eux, ressemblent à de petites sculptures », résume Valerie Steele, directrice et commissaire en chef du Museum at the Fashion Institute of Technology. En 1999, elle signait l’ouvrage culte Shoes: A Lexicon of Style.

CHANEL
« Les chaussures portent davantage d’identité. On dit bien : “Walk a mile in my shoes” », rappelle Steele. Selon elle, les « art shoes » permettent d’affirmer une singularité. « C’est une façon de dire : je suis quelqu’un de spécial, de créatif. Le sac reste plus lié à une logique marchande. Il sert à transporter son argent, c’est un accessoire coûteux, mais fonctionnel. Les gens cherchent aujourd’hui quelque chose de singulier, parce que tout est devenu standardisé. On retrouve les mêmes produits dans les boutiques du monde entier. »
Certaines maisons vont encore plus loin en bousculant l’idée même de ce qu’une chaussure peut être. Chez Maison Margiela, on a vu apparaître des bottines entièrement découpées à l’avant, ou des bottes montant au genou percées de fenêtres surréalistes sur le dessus du pied, dévoilées lors du défilé automne-hiver 2026 à Shanghai. D’autres modèles semblaient flotter, suspendus au-dessus du sol, ou privés de talon. Même logique chez Matières Fécales, où Hannah Rose Dalton et Steven Raj Bhaskaran poursuivent leurs talons sculpturaux, déjà portés par Lady Gaga et FKA Twigs, dont certains prolongent littéralement la jambe humaine.

Matières Fecales FW26 – Launchmetrics Spotlight
Peut-être qu’en 2026, cette montée de la chaussure manifeste raconte autre chose. Lorsque Sex and the City débarque en 1998, l’obsession de Carrie Bradshaw pour les chaussures dit déjà bien plus qu’un goût pour l’accessoire. « I’ve spent $40,000 on shoes and I have no place to live? », lançait-elle. Dans l’univers de SATC, les souliers incarnaient une forme d’indépendance, le droit de choisir sa trajectoire et de se choisir soi-même. Les Manolo et Jimmy Choo de Carrie, longtemps perçus comme frivoles ou absurdes, racontaient déjà une joie très sérieuse.
« Beaucoup de femmes me décrivent le shopping de chaussures comme la forme la plus pure du shopping », ajoute Steele. « C’est du plaisir à l’état brut. » En 2026, ce n’est pas un luxe accessoire. C’est peut-être simplement la dose de joie portable dont on a besoin.