On pensait l’avoir remisée au placard des vieilles lunes, avec les ceintures de chasteté et les draps tachés de sang brandis le lendemain des noces. Et pourtant, en 2025, la virginité reste partout : dans les conversations, les séries, les injonctions contradictoires qui pèsent encore sur les jeunes, les fantasmes des plateformes porno. « La virginité est une fiction sociale qui a pesé, et pèse encore, sur la liberté des femmes », écrit Laure Adler dans son nouvel essai « Vierges : Histoires et tabous ». Pour elle, ce mythe dit tout du patriarcat : un mélange de contrôle des corps, d’angoisses religieuses et de peur panique du plaisir féminin.

Historiquement, la virginité n’a rien d’un conte de fées. C’est une affaire de domination. « La virginité c’est l’obsession masculine pour ce qu’elle ne peut jamais totalement vérifier », raille Adler. Dès l’Antiquité, elle est un gage de pureté et un capital social. La sociologue Julie Minders le résume : « Si on considère que le corps des femmes est une ressource reproductive, le fait qu’elle n’ait pas encore été avec un autre homme devient une garantie de propriété. »

Cette double morale traverse les siècles. « Les hommes vont au bordel pour se former, les femmes doivent rester des oies blanches », rappelle l’historienne Valérie Piette. Au XIXe siècle encore, on élit les « rosières », jeunes filles « pures » exhibées dans des cortèges villageois. Pendant ce temps, leurs homologues masculins s’encanaillent, félicités pour leurs exploits.

L’hymen, faux témoin et vraie obsession

Au centre du mythe : l’hymen. Cette petite muqueuse qu’on a transformée en barrière magique censée se « rompre » au premier rapport. Une illusion totale. « L’hymen n’est pas un sceau. C’est parfois absent, parfois déjà ouvert à la naissance », explique Adler. Et pourtant, pendant des siècles, les médecins l’ont inspecté, les familles l’ont exigé, et certains pays pratiquent encore au- jourd’hui des examens de virginité.

Valérie Piette rappelle le grotesque de la démonstration publique : « On exposait des draps tachés de sang pour prouver qu’une mariée était bien vierge. Beaucoup de familles trichaient avec du sang animal ou du ketchup. » Aujourd’hui encore, des kits « do it yourself » pour simuler la virginité circulent sur Amazon. Comme si la science n’avait pas déjà détruit le mythe.

La première fois : entre rite de passage et pression sociale

La « première fois » reste une étape sacralisée. « En réalité, c’est un passage symbolique, pas biologique », insiste la sexologue Amélie Lerouge. Tout dépend de comment ça se passe : parfois un bon souvenir, parfois un fardeau. « Pour certains, ça reste neutre. Pour d’autres, un regret, un trauma, une culpabilité. »

Et la pression sociale s’ajoute au tableau. Trop tôt ? On devient la fille « facile ». Trop tard ? « La folle à chats ». « L’injonction contradictoire est totale : il ne faut pas le faire trop vite, mais il ne faut pas attendre trop longtemps non plus », observe Lerouge. Chez les garçons, c’est la performance qui compte (« combien de partenaires ? »), chez les filles, la pudeur.

Signe des temps : la première fois est toujours définie comme une péné- tration vaginale. « Et les lesbiennes, alors ? Elles resteraient vierges toute leur vie ? », ironise Julie Minders. On continue à réduire la sexualité à un pénis dans un vagin, comme si tout le reste (caresses, sexe oral, jeux…) n’existait pas.

Religions, pureté et anneaux d’abstinence

Impossible de parler virginité sans religion. Le christianisme a érigé Marie en idéal absolu : sanctifiée non pour ce qu’elle a vécu, mais pour ce qu’elle n’a pas fait. Dans certaines églises évangéliques américaines, on organise encore des « bals de pureté » où des filles de 12 ans promettent l’abstinence à leur père en échange d’un anneau. Malaise, encore en 2025.

« La virginité féminine a toujours été centrale dans les religions monothéistes. L’homme, lui, pouvait multiplier les conquêtes. La femme devait être gardienne de la lignée », rappelle Piette. Même aujourd’hui, certains courants musulmans ou chrétiens maintiennent la pression sur les jeunes filles, avec des reconstructions d’hymen ou des interdictions strictes.

Fantasme et marchandisation

Au XXIe siècle, la virginité devient même un produit. Adler cite les jeunes femmes qui vendent leur « première fois » en ligne. Un business qui pro- longe l’idée que la virginité serait un capital à céder.

Côté fantasmes, le porno s’en empare. Les catégories « first time » pullulent, preuve d’une demande. Mais Julie Minders nuance : « Ce n’est pas parce que ça existe mas- sivement que tous les hommes fan- tasment là-dessus. C’est aussi un choix des plateformes, qui décident de mettre ça en avant. » Dans les faits, les statistiques montrent que ce n’est pas dans le top 10 mondial des recherches. Reste que l’idée de « prendre la virginité » continue de flatter certains ego masculins, entre appropriation et domination.

Les dégâts : vaginisme, honte et scripts limitants

Et cette obsession n’est pas qu’une curiosité culturelle, elle laisse des traces. Julie Minders constate des cas fréquents de vaginisme (contractions empêchant la pénétration) dans les milieux où la chaste- té est sacralisée. « Si on éduque les femmes en leur enseignant qu’elles perdent un capital à chaque rap- port, on ne crée pas de base pour un épanouissement sexuel. »

Plus largement, le mythe écrase l’imaginaire. « On pense que le sexe doit “aller jusqu’au bout” – comprendre pénétration puis éjaculation. Tout ce qui ne rentre pas dans ce script est perçu comme incomplet », poursuit la sociologue. Résultat : pression, anxiété, frustration.

Le féminisme démonte le mythe

Heureusement, le mythe a des fissures. Des féministes comme Virginie Despentes ou Mona Chollet ont rappelé que libérer les femmes, c’est aussi les libérer de la virginité comme « capital ». Adler insiste : « Se libérer du mythe, c’est redonner aux femmes le droit de dire non, mais aussi celui de dire oui, quand elles veulent, comme elles veulent. »

Certaines militantes ont même tenté de renverser la perspective. Dans l’entre- deux-guerres, des féministes françaises voyaient la virginité comme une in- dépendance face aux hommes. Plus récemment, des sexologues proposent le terme de « circlusion » pour rempla- cer « pénétration », et ainsi replacer la femme dans le rôle actif qui est le sien.

Et maintenant ? Briser le tabou, réinventer le désir

Alors, relique d’un autre temps ? Pas vraiment. En Belgique, en 2025, se marier vierge est vu comme « bizarre », mais l’idée subsiste sous des formes plus subtiles. On continue d’utiliser le mot « vierge » plutôt que « n’a jamais eu de rapports ». Et surtout, la norme reste hétérosexuelle et pénétrative. Réseaux sociaux, porno, féminisme : la virginité n’est plus une valeur absolue en Occident, mais le mythe refuse de disparaître. Il continue de hanter TikTok (avec les débats sur le « body count »), les familles religieuses, les discours masculinistes qui parlent encore de femmes « périmées ». Pour Valérie Piette, l’histoire avance par vagues : « La virginité revient par pics, selon les classes sociales, les religions, les moments politiques. Elle n’a jamais vraiment disparu. »

Alors, que faire ? Amélie Lerouge plaide pour plus d’éducation sexuelle : « Pas seulement parler des risques de grossesse ou de MST, mais aussi du consentement, du plaisir, de la diversité des expériences. » Et peut-être, comme le conclut Laure Adler, arrêter de demander « T’es vierge ? » pour demander enfin : « Qu’est-ce qui te fait du bien ? »