Le mot apparut récemment dans des articles de presse anglo-saxons désigne ce décalage malheureux entre le désir d’une relation sincère, et la lassitude provoquée par les méthodes pour y parvenir. Pour nous éclairer sur ce malaise très contemporain, on a rencontré David Bernard, expert en relations humaines et auteur de plusieurs ouvrages à succès comme “Heureux à deux : Petit guide pour un couple en évolution” (Editions de l’Homme, 2026).
Saturation d’écrans, pénurie de rencontres
317 conversations en attente, 455 « likes » à passer au crible. Sur l’une des quatre apps qu’elle utilise, la journaliste américaine Faith Hill ne manque pas d’occupations. C’est précisément là que le bât blesse : s’occuper n’est pas rencontrer. Dans son enquête The Great Romance Slump, publiée en août 2026 dans The Atlantic, elle explore cette situation paradoxale où la multiplication des contacts numériques échoue à produire du lien réel.
Cette « récession romantique » s’incarne dans plusieurs reculs mesurés aux États-Unis : baisse de la vie en couple, diminution des rendez-vous amoureux et chute de l’activité sexuelle. Une baisse d’activité qui ne traduit pas pour autant une baisse du désir. Un sondage YouGov mené auprès d’adultes américains sans partenaire l’illustre bien : 69 % d’entre eux déclarent n’avoir que rarement ou jamais de rendez-vous, alors que seuls 30 % disent préférer ce rythme.
Ce constat dépasse évidemment les frontières et la seule Gen-Z. Mais comment expliquer que la quête amoureuse soit devenue si décourageante, y compris pour celles et ceux qui désirent profondément s’engager ?
L’illusion du mouvement ou le « mirage amoureux »
Pour David Bernard, on ne cherche pas vraiment, on se distrait. L’expert en relation et auteur observe quotidiennement la façon dont les célibataires abordent le dating. Pour lui, la frénésie des apps de rencontre offre un faux sentiment d’accomplissement. « On peut swiper pendant des heures, cela donne l’impression que notre vie amoureuse avance. Mais c’est une simple activité, ce n’est pas une démarche. »
À cela s’ajoute le FOMO (Fear Of Missing Out), cette peur permanente de rater une meilleure opportunité. Une rencontre réelle demande du temps et de l’attention pour se déployer. Mais à la moindre hésitation, l’app ou la société nous fait miroiter un nouveau visage, en apparence plus séduisant. Il ne s’agit pas pour autant d’incriminer les outils modernes de dating. « Les applications ne sont pas le problème en soi », nuance David Bernard. Le piège réside plutôt dans le « mirage amoureux ». « On investit de grands rêves et d’immenses attentes sur le couple. » La déception qui suit est à la hauteur du scénario imaginaire brisé, parfois plus qu’à cause de la personne réelle.
Quand chercher l’amour devient un mi-temps
Réexpliquer son métier, relater ses dernières vacances, raconter ses projets. Recommencer le jeudi suivant avec une autre personne. Dans cet esprit, la perspective d’un nouveau date ressemble plus à une contrainte logistique qu’autre chose. Aujourd’hui, l’organisation de notre quotidien (généralisation du télétravail, Netflix and chill à domicile, sociabilité via les réseaux, disparition des tiers lieux…) a progressivement effacé les occasions fortuites de se rencontrer. Or, quand l’amour ne surgit plus naturellement, on se retrouve à lui fabriquer des créneaux sur mesure.
« Ça peut donner l’impression que le dating est devenu un travail à temps partiel », reconnaît David Bernard. Son constat est pragmatique : une recherche amoureuse exige un investissement réel de temps et d’énergie, et attend rarement de se résoudre par magie. Cependant, cette logique industrielle a ses limites. Ne pas trouver de partenaire ne signifie pas qu’on n’a pas « assez travaillé ». De plus, le temps et l’énergie disponibles sont inégalement répartis.
Une étude menée par Johanna Peetz et Geoff MacDonald, publiée dans le Journal of Marriage and Family, met en lumière un paramètre très concret : le niveau de revenu. À partir de données américaines et allemandes, les chercheurs observent une corrélation directe entre des revenus plus élevés et une probabilité accrue de s’engager dans une relation. L’argent ne crée pas l’amour, mais il offre le temps libéré, la sérénité financière et les ressources logistiques nécessaires pour sortir et rencontrer l’autre. La disponibilité amoureuse n’est pas qu’une simple question de bonne volonté.
Égalité des rôles ou surcharge des exigences ?
Face à ce constat, le conseil adressé aux femmes est souvent le même : baisser leurs exigences. Mais de quelles exigences parle-t-on exactement ? Dans les travaux de la chercheuse Hannah Tessler cités par The Atlantic, de nombreuses jeunes femmes expriment une projection très lucide sur la vie de couple : charge mentale, tâches domestiques, éducation des enfants, arbitrages de carrière. Les hommes interrogés anticipent nettement moins cette répartition du travail quotidien. Il ne s’agit donc pas de réclamer le partenaire idéal, mais de se poser une question fondamentale : renonce-t-on à l’amour, ou à une organisation de vie dont on pressent qu’elle sera déséquilibrée ?
Attendre d’un partenaire qu’il prenne sa juste part dans le foyer n’a rien à voir avec le fait de chercher quelqu’un mesurant 1m85 et incollable sur le cinéma d’auteur italien. Amalgamer ces deux attentes permet surtout d’éluder la question du partage des tâches. David Bernard y voit la marque d’une époque de mutation : « Les deux sexes cherchent aujourd’hui un nouvel équilibre. Durant cette phase de transition, beaucoup restent sur la réserve en attendant que l’autre fasse le premier pas. La seule issue réside dans la communication, pas dans le repli. »
Sur la question des critères, le coach propose une distinction très utile : séparer la « liste de courses » (le portrait-robot idéal) des véritables points non-négociables. En vingt ans d’accompagnement, il affirme n’avoir jamais vu personne cocher l’intégralité des cases d’une liste. Cela ne signifie pas pour autant qu’il faille brader ses convictions essentielles.
Un exemple parlant : un homme souhaite fonder une famille et rencontre une femme qui lui plaît énormément, mais qui exprime clairement son refus d’avoir des enfants. Espérer qu’elle changera d’avis avec le temps revient à investir des années dans une relation où l’incompatibilité était posée dès le départ. À l’inverse, renoncer à certaines attentes n’est pas une capitulation. On peut ne pas partager les mêmes goûts tout en ayant la même vision de l’existence.
Le ghosting : un problème de comportement, pas une valeur personnelle
Autre facteur majeur d’épuisement : le ghosting. Pour David Bernard, l’écran offre une « distance protectrice » qui permet de « s’engager sans s’engager ». Disparaître évite d’avoir à assister à la déception de l’autre. C’est une explication psychologique, aucunement une justification. Aux personnes qui subissent ce silence, le coach propose un changement de perspective :
« Le rejet est une forme de protection par redirection. »
L’idée n’est pas de glorifier le manque de politesse de l’autre, mais de considérer ce silence comme une information pragmatique sur la viabilité de la relation, plutôt que comme un verdict sur sa propre valeur. Comprendre comment se préserver des déceptions n’enlève rien à la responsabilité de la personne qui choisit de disparaître.
Rester ouverte sans l’être en permanence
Faut-il tout désinstaller ou s’obstiner à swiper ? Aucun des deux. Pour David Bernard, les applications doivent rester un simple outil, pas le centre de votre vie. La sociologue Margot Bracke propose une approche bien plus saine : au lieu de chercher un partenaire « activement » comme si c’était un travail, soyez simplement « ouvert » aux opportunités.
L’idée est simple : faire une place à la rencontre, sans lui sacrifier tout votre temps. Cela veut dire être clair sur ses besoins, cesser de confondre des messages virtuels avec une vraie relation, et continuer à profiter de ses amis et de ses passions. On ne réglera pas la « récession romantique » avec une meilleure photo de profil ou en s’épuisant à essayer d’être parfait. Vouloir être en couple est légitime, mais cela ne doit pas vous obliger à mettre le reste de votre vie entre parenthèses.