Chez nous, pas de maisons de haute couture employant des ยซโpetites mainsโยป comme on en trouve ร Paris. Dรฉcouvrez nos joyaux couleur locale qui, parfois au beau milieu de champs de patates, perpรฉtuent les traditions dโantan et font la part belle ร la mode made in Belgium.
La crise du coronavirus nous a secouรฉs et pour beaucoup, elle sโest accompagnรฉe dโune invitation ร passer au peigne fin leur propre dressing. Lโenvie de durabilitรฉ se traduit par un amour renouvelรฉ pour le vintage et les รฉditions limitรฉes. Au nom du ยซโless is moreโยป, on observe une aversion croissante pour la fast fashion, ainsi quโune revalorisation du vรฉritable artisanat. Exit les t-shirts confectionnรฉs dans un atelier de misรจre ร 1.001 chaรฎnes dโapprovisionnement, hello les piรจces fabriquรฉes avec amour et savoir-faire prรจs de chez nous. Cet intรฉrรชt soudain pour les produits locaux nโest pas si surprenant, les sociologues sont unanimes : en pรฉriode de dรฉracinement, il est essentiel de renouer avec nos racines. Cโest pourquoi une gรฉnรฉration de shoppers conscients tente de reprendre le fil de nos traditions et de notre hรฉritage. Et il va sans dire que la Belgique รฉtait dรฉjร une vรฉritable nation de la mode bien avant les Six dโAnvers. Notre industrie textile remonte au XIIIe siรจcle. La mode est donc littรฉralement tissรฉe dans notre culture et il est temps de revenir ร ce noyau โ ou ร cette fibre, si vous prรฉfรฉrez. Soit dit en passant, dans son tristement cรฉlรจbre manifeste ยซโAntifashionโยป de 2015, oรน elle esquisse une chronique du cirque de la mode de la dรฉcennie รฉcoulรฉe, la cรฉlรจbre dรฉfricheuse de tendances Li Edelkoort dรฉplore la disparition du savoir-faireโ: ยซย Mรชme le journaliste de mode lambda ne sait pas faire la diffรฉrence entre un block print et un jacquard tissรฉ.โยป Et cette amnรฉsie collective est en partie responsable de la disparition de nos industries textiles au profit dโune production bon marchรฉ dans les pays ร bas salaires. Sans elles, aucune connaissance de la filature, du tissage, des imprimรฉs et des finitions, et sans connaissance, aucune chance dโinnover. Tous ces รฉlรฉments sont indispensables dans la recherche de solutions plus respectueuses de lโhomme et de lโenvironnement. Il est donc temps de (re)faire connaissance avec ceux et celles qui font rรฉellement la mode belge.ย

ยฉ Justin Paquay
La corseterieย
Quarante machines, autant de kilomรจtres de cรขbles et quatre piqueuses qui travaillent courageusement sous un nรฉon qui clignoteโ: on nโa pas lโhabitude de se laisser aller ร des fantaisies extravagantes dans lโancienne corseterie de la campagne de Kemmel, mais les apparences sont trompeuses. Ici, des dessous affriolants voient le jour, et sont dโautant plus excitants quโils sont fabriquรฉs de maniรจre durable, authentique et artisanale, mais aussi avec des machines dโรฉpoque. Le vieil atelier fait partie de Quality Construct, le producteur ร lโorigine de dizaines de success-stories belges comme la Fille dโO. Seize obus ont รฉtรฉ dรฉterrรฉs dans le jardin de lโusine et un crucifix ou deux rappellent la morale stricte de lโรฉpoque, mais les jolis strings sur les รฉtablis ne mentent pasโ: nous sommes bien en 2021โ!
ยซย Autrefois, chaque village avait sa propre corseterieโ; aujourdโhui, il nโen reste plus que quelques-unes en Belgiqueย ยป, explique la directrice Mieke Van den Broeck. ยซย Cโest dommage, car la fabrication de lingerie est un mรฉtier trรจs technique. Chaque culotte ou soutien-gorge correspond ร une fiche dรฉtaillรฉe qui dรฉtermine les bons matรฉriaux, les techniques de couture, le nombre de points et de poussoirs, les mesures exactes par taille (et cโest une question de millimรจtres). Chaque machine a sa spรฉcialitรฉ : lโune peut faire des coutures en zigzag, une autre ne coud que des rubans de flanelle pour fixer les bonnets, une troisiรจme est spรฉcialement conรงue pour contrรดler la tension dโun รฉlastique, etc. Il nโest pas rare quโune seule piรจce passe par cinq machines, et mรชme dans ce cas, le produit fini dรฉpend de lโeffort quโune couturiรจre consacre ร un tissu, ou de la tension quโelle applique ร lโรฉlastique. Il faut gรฉnรฉralement six mois ร une nouvelle ยซโmainโยป pour maรฎtriser les bonnes techniques. Dans ces conditions, aucune production rapide ร grande รฉchelle nโest envisageable, mais la qualitรฉ est au rendez-vous. ยซโVous ne trouverez plus รงa nulle part, il ne reste pratiquement plus dโateliers qui soient vraiment en mesure de coudre des sous-vรชtements.โยป
En matiรจre de lingerie fine, la Belgique a une rรฉputation ร dรฉfendreโ: il suffit de songer au prestige des nombreuses marques de lingerie dans la rรฉgion de Schellebelle ou ร la sociรฉtรฉ Liebaert ร Deurne, pionniรจre dans le domaine du lycra. ยซโUn soutien-gorge exige autant dโheures de travail quโun manteau XXL, mais personne ne veut payer ce prix pour des sous-vรชtements. Autrefois, 27 couturiรจres travaillaient ici, aujourdโhui il nโy en a plus que quatre. Comme la demande est trรจs รฉlevรฉe, nous faisons parfois appel ร un atelier polonais qui partage nos valeurs et nos techniques. La mise en place dโune deuxiรจme corseterie comme la nรดtre nโest pas viable sur le plan financier. En raison de la crise du coronavirus, la demande pour cette mรฉthode de production a augmentรฉ, surtout chez les jeunes crรฉateurs sensibles ร lโimpact de la mode, mais ceux-ci doivent bien sรปr disposer dโun certain budget. En rรฉalitรฉ, lโargent constitue la plus grande menace pour notre tradition.โยป Cโest dommage ร plus dโun titre, car nous avons un passรฉ glorieux et seuls les anciens ateliers ont encore de vrais trรฉsors dans leur grenier. Cโest ainsi quโest nรฉ le soutien-gorge bullet de la Fille dโOโ: la crรฉatrice Murielle Scherre a repรชchรฉ dans une vieille boรฎte dโarchives un vieux modรจle similaire des annรฉes 50, qui a rapidement servi de base ร sa conception iconique. ยซโVous avez lโair surpris, mais on faisait preuve dโaudace dans le passรฉ. Jโai ici un vieux corset de nonne qui pourrait se retrouver tel quel sur le catwalk, avec ses lacets et autres dรฉtailsโ!โยป

ยฉ Justin Paquay
L’usine de laineย
Par le passรฉ, elle fournissait des pulls de lโarmรฉe et des costumes dโenfants en laine particuliรจrement prisรฉs dans les annรฉes 60, mais aujourdโhui, Cousy est synonyme de mailles haut de gamme de renommรฉe mondiale โโpensez ร Christian Wijnants, Dries Van Noten, Moon Games, Namacheko, Marine Serre, Christophe Lemaire, Gauge81 et Mosaert. ย
Lโatelier de Zottegem existe depuis une centaine dโannรฉes et a rรฉussi en un siรจcle ร troquer sa veste รฉlimรฉe contre une tenue plus branchรฉe.ย Au sous-sol, les archives sโentassent โ de Dirk Bikkembergs, pionnier dans lโexploration de lโalliance mode-football, aux premiers croquis de Walter Van Beirendonck. ยซโIl y a ici des crรฉations qui datent de lโรฉpoque oรน certains grands stylistes รฉtaient encore ร lโรฉcole de modeโยป, souligne Trees Cousy, qui incarne la cinquiรจme gรฉnรฉration de lโentreprise familiale. ยซโLa Belgique a jouรฉ un rรดle important dans lโindustrie de la laineโ: autrefois, Saint-Nicolas รฉtait lโรฉpicentre du tricot et comptait de nombreux ateliers spรฉcialisรฉs. Seule une poignรฉe dโentre eux ont subsistรฉ, dont Cousy. Cโest surtout mon pรจre et mon oncle qui ont conduit lโentreprise vers la modernitรฉ. Quand ils ont commencรฉ, les machines รฉtaient encore actionnรฉes par des cartes perforรฉes. Grรขce ร eux, le tricot traditionnel sโest muรฉ en mode haut de gamme, et leur savoir-faire a parlรฉ ร des crรฉateurs รฉmergents qui rรชvaient de modรจles audacieux. Un projet presque impossible ร rรฉaliser, que le fabricant moyen aurait poliment dรฉclinรฉ ร lโรฉpoque, a pu voir le jour ici. Nous y avons consacrรฉ beaucoup de temps et dโรฉnergie, mais au fur et ร mesure, nous sommes parvenus ร repousser les limites de la machine et ร nous spรฉcialiser dans les tricots de niche. Aujourdโhui, nous sommes les spรฉcialistes des structures brutes, des jacquards, de la technique de lโintarsia, du mรฉlange de diffรฉrents fils et couleurs. Par exemple, si la vision dโun crรฉateur correspond ร un “petit Chanel usรฉ”, nous pouvons rรฉpondre ร sa demande en proposant une gamme dโeffilochures et de points spรฉcialisรฉs. Nos machines sont des outils coรปteux, mais notre travail nโen demeure pas moins artisanal. Un pull passe en moyenne par une quinzaine de paires de mains avant dโรชtre considรฉrรฉ comme terminรฉ. Mes arriรจre-grands-parents travaillaient avec des machines ร tricoter manuelles, tandis que nous avons optรฉ pour des modรจles รฉlectroniques. La plupart fonctionnent sur la base de logiciels compliquรฉs qui ne peuvent รชtre configurรฉs que par des programmeurs spรฉcialisรฉs. Leur travail consiste ร interprรฉter graphiquement les croquis du projet et ร les convertir dans le langage de code adรฉquat pour chaque machine. Ce nโest pas une sinรฉcure, et cโest la raison pour laquelle il est si difficile de trouver le personnel compรฉtent โ outre le coรปt รฉlevรฉ de la main-dโลuvre, cโest notre plus grand dรฉfi. Cela signifie aussi que nous attirons des gens passionnรฉsโ: un de nos programmeurs a รฉchangรฉ Paris contre Gand pour pouvoir travailler chez nous. Un autre, dโorigine suisso-japonaise, sโest retrouvรฉ ici aprรจs avoir รฉtudiรฉ ร lโรฉcole de mode dโAmsterdam. Dans les couloirs, on entend parler nรฉerlandais, turc, franรงais, anglais et arabe. Nous sommes une entreprise 100โ% belge, mais nous rassemblons des passionnรฉs du monde entier. Ici, les projets compliquรฉs nโeffraient personne, mais dรฉclenchent un processus crรฉatif agrรฉablement chaotique dans une atmosphรจre enthousiaste.โยป

ยฉ Justin Paquay
A LIRE AUSSI
Qui sont ces crรฉateurs qui ont perdu leur nom dans la mode ?
Slow fashion : la mode รฉthique finira-t-elle par s’imposer ?