Qui est la si discrète Gemma Chan ?

Mis à jour le 10 mars 2021 par Alice Wignall et ELLE Belgique Photos: Marcin Kempski
Qui est la si discrète Gemma Chan ?

Entre les blockbusters et les films indépendants, Gemma Chan a mis un pied dans la célébrité tout en conservant l'autre dans l'anonymat. Mais depuis cette année, la voilà « famous » à plein temps. 

Quand peut-on dire qu’une célébrité n’est pas célèbre ? Quand on parle de Gemma Chan, bien sûr – c’est du moins ce que déclare l’intéressée. « Je ne me vois pas du tout comme une star. Je mène une vie plutôt discrète. » Parce que vous ne conduisez pas une Cadillac dorée ? Elle rit. « Je ne vis pas dans un manoir, je n’ai pas d’assistant. Ni rien de ce genre. » Je ne suis toujours pas convaincue et rétorque en énumérant les preuves sur mes doigts : premièrement, un rôle principal dans une énorme franchise cinématographique (Circé dans « Eternals », bras armé du mastodonte à la conquête du monde qu’est l’Univers cinématographique Marvel, dont la sortie, initialement prévue fin 2020, a été reportée fin 2021 pour cause de Covid) ; deuxièmement, un nouveau contrat avec L’Oréal en tant que porte-parole internationale ; troisièmement, un rôle d’ambassadrice britannique de l’Unicef, récemment dévoilé lui aussi. Blockbuster garanti, contrat avec un groupe de cosmétiques, porte-parole de prestige : voilà le trio gagnant, le trio de la gloire mondiale. Come on, je vous parie que cette année, votre visage va être partout. « Euh, c’est possible », dit-elle, l’air plutôt inquiet.

Le chemin qui a conduit Gemma jusqu’ici est le résultat de progrès constants plutôt que d’une accélération brusque, ce qui explique peut-être pourquoi elle a du mal à envisager le bon en avant que sa carrière est sur le point d’effectuer. À 38 ans, et avec plus d’une décennie et demie d’expérience derrière elle, elle a tout fait : des petits rôles sur la BBC (notamment dans « Doctor Who » et « Sherlock ») et un rôle phare à la télévision dans « Humans » sur Channel 4 ; du théâtre et des films à gros budget (« The Ryan Initiative », « Les Animaux fantastiques » et, bien sûr, un premier film Marvel, « Captain Marvel », où elle tient le rôle de la sniper Minn-Erva. Aucun lien entre les deux personnages, mais, comme elle le souligne, « j’étais peinte en bleu pendant tout le film, ce n’est donc pas comme si j’étais reconnaissable »). Tout fait, mais rien qui soit susceptible de bouleverser sa vie. Ce qui s’en rapproche le plus jusqu’à présent, c’est sa performance dans le rôle d’Astrid dans « Crazy Rich Asians », le succès inattendu de 2018, ayant rapporté 238,5 millions de dollars pour un budget initial de 30 millions, devenant dans la foulée la comédie romantique la plus lucrative des années 2000. « [Quand] "Crazy Rich Asians" a explosé à l’international, j’ai vraiment senti un changement à cette époque. Par exemple, lors de la tournée de presse de "Captain Marvel", je n’ai même pas pu traverser l’aéroport [de Singapour]. Mais comme souvent, les choses se sont tassées et la légère folie de cette époque s’est évaporée. Aujourd’hui, j’ai l’impression de pouvoir – je touche du bois – mener une vie normale. » Le plus grand impact, dit-elle, a été professionnel : « Avant "Crazy Rich Asians", je n’étais pas envisagée pour des rôles principaux dans des longs métrages. Il y a un groupe d’acteurs très sélects qui appartiennent à cette catégorie et bien souvent, je n’étais même pas reprise pour l’audition. Alors que maintenant, on pense à moi pour certains rôles, on me donne l’occasion de rencontrer le réalisateur, ou du moins de tenter ma chance. Alors oui, les choses sont différentes. »

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© Marcin Kempski

Son dernier projet est certainement du genre à provoquer des bagarres dans tous les studios de casting du monde : que diriez-vous de monter sur un luxueux paquebot de croisière avec le réalisateur culte Steven Soderbergh et un casting de rêve comprenant Meryl Streep, pour mettre en boîte une comédie dramatique intelligente sur la trahison, la responsabilité et l’amour véritable ? Qui n’en voudrait pas ? C’est Gemma qui a été choisie pour « Let Them All Talk », tourné à bord du Queen Mary 2 alors que celui-ci traversait l’Atlantique de New York à Southampton. Le film raconte l’histoire d’une romancière à succès, magistralement incarnée par Meryl Streep, en route pour recevoir un prestigieux prix littéraire en Angleterre, accompagnée de deux vieilles amies et de son neveu. Fraîchement embauchée, Gemma est son agente littéraire qui a aussi acheté un billet pour la traversée, dans l’espoir de découvrir en douce le sujet du prochain livre très attendu de son énigmatique cliente. « Bien évidemment, j’ai sauté sur l’occasion », raconte Gemma. C’était un projet de rêve. Mais pas dénué de stress : « Une grande partie des dialogues a été improvisée. Il y a une scène, un lunch à New York avec Meryl Streep, qui était en fait la première scène que j’ai tournée. Je suis donc arrivée sur le plateau et il y avait 200 figurants dans le restaurant ; on aurait pu entendre une mouche voler. Je suis entrée et je me suis assise, puis Meryl Streep a fait de même, et nous devions improviser la scène. Je crois que je n’ai jamais autant serré les fesses ! J’étais pétrifiée. Je me retrouvais là, avec peut-être la plus grande actrice de tous les temps, et... "Action !" »

Gemma aurait pu mener une autre vie, dans laquelle elle n’aurait pas goûté à la célébrité. Si elle avait suivi le chemin tracé par ses premières années, sa vie actuelle serait, si pas sans stress, en tout cas moins susceptible d’inclure des tête-à-tête avec des actrices oscarisées. Née de parents chinois et élevée dans le Kent, elle a fréquenté une école assez élitiste avant d’étudier le droit à Oxford. Elle a également joué du violon à un haut niveau et participé à des compétitions nationales de natation. En définitive, l’image parfaite d’une femme brillante vouée à une carrière stable – jusqu’à ce qu’elle prenne une année sabbatique après avoir obtenu son diplôme pour se consacrer au théâtre, d’abord en suivant des cours du soir, puis une formation à temps plein. Aujourd’hui encore, alors que le pari s’est révélé gagnant, elle semble hésitante lorsqu’elle évoque ses ambitions de devenir actrice à l’époque. Elle avait fait un peu de théâtre amateur à l’école, « mais sans jamais penser en faire mon métier ». Au début de ses études d’art dramatique, l’idée de faire carrière était là, mais « dans un coin de ma tête ». C’est peut-être parce que cette période de la vie de Gemma n’a pas été simple : ses parents voient d’un mauvais œil qu’elle refuse un contrat de stage dans un prestigieux cabinet d’avocats londonien, et pensent qu’elle commet une erreur. Peut-être a-t-elle encore du mal aujourd’hui à affirmer sans ambages que la voie qu’elle s’est choisie n’est pas celle que ses parents avaient approuvée au départ. « La clé pour eux, donc pour moi et ma sœur, c’était l’importance de l’éducation. Elle a permis à mon père d’avoir une vie complètement différente de celle de ses parents, et de certains de ses frères et sœurs. Mes parents sont des immigrés, issus de milieux très modestes. Ils nous ont inculqué dès le plus jeune âge une éthique du travail et l’idée que "le monde ne vous doit rien, vous devez vous débrouiller par vous-mêmes". Quand mon père était enfant, il a été sans-abri. Ma grand-mère, sa mère, a élevé six enfants toute seule. Ils n’avaient absolument rien, ils vivaient dans une cabane sur une colline de Hong Kong. On parle de la génération juste au-dessus de la mienne. » On peut sentir planer l’ombre de l’avocate qu’elle aurait pu devenir, en l’entendant peser le pour et le contre, comme elle a dû le faire à l’époque. À propos de L’Oréal, elle déclare : « J’ai avancé à tâtons en matière de partenariats. Je préférais attendre une collaboration pertinente. J’ai choisi L’Oréal parce que la marque est synonyme de promotion des femmes et d’empowerment, et qu’elle met en avant une facette résolument philanthropique à travers ses actions, comme celle avec The Prince’s Trust. »

Elle insiste sur le fait que derrière la rigueur qu’elle affiche se cache une autre personnalité : « J’ai une nature légèrement rebelle. Je n’ai pas toujours été une première de classe et, oui, je travaille dur, mais je suis aussi assez chaotique. J’espère avoir atteint un certain équilibre, mais quand j’étais plus jeune, je me disais : "Je ferai ça plus tard, quitte à y passer la nuit." » Il est impossible de dire si cette tendance à la « rébellion » serait détectée par le radar du commun des mortels, ou si elle n’était perceptible qu’à cause des normes élevées fixées par Gemma – et sa famille. J’imagine qu’il faut très bien la connaître pour le savoir, et elle protège trop jalousement sa vie privée pour qu’on puisse y jeter un coup d’œil furtif. En dépit – ou peut-être à cause – de deux longues relations avec des hommes célèbres (elle est sortie avec le comédien Jack Whitehall de 2011 à 2017, et est en couple avec l’acteur Dominic Cooper depuis 2018), elle ne parle pas de sa vie privée. Ce n’est pas un secret d’État – elle mentionne « mon partenaire » lorsqu’elle évoque ce qu’elle faisait lors du premier confinement (elle a travaillé comme bénévole à temps plein pour l’association caritative de son amie Lulu Dillon, Cook-19, et livrait des repas aux hôpitaux londoniens) et Dominic Cooper a fait une curieuse apparition sur son compte Instagram – mais elle ne va certainement pas donner des nouvelles de sa vie sentimentale. « En dix ans, on apprend l’importance de la vie privée, ce qu’on choisit de partager ou pas. Au début, on ne sait même pas ce qu’il faut garder pour soi – moi, en tout cas, je n’en savais rien – alors que maintenant, il y a certaines choses à propos desquelles j’ose affirmer sans détour : "Ça m’appartient, et c’est privé." Je m’assure un certain niveau de confort en maintenant une distinction claire entre ce qui est pour moi et ce dont je suis heureuse de parler. » Je lui demande si elle a eu de mauvaises expériences avec la presse. « Rien de bien grave, mais j’ai parfois manqué de discernement. Je suis maintenant consciente que tout ce que je dis peut faire les gros titres – enfin, un jour où les médias n’ont pas grand-chose à se mettre sous la dent. » (Comme pour étayer son propos, la semaine de notre entretien, Jack Whitehall fait la une de plusieurs journaux au Royaume-Uni – en fait, dans le monde entier – pour avoir dit spontanément, dans un épisode de son émission sur Netflix, qu’il « aurait pu se marier » avec Gemma, mais qu’il « avait tout fait foirer ». Et, vu que nous étions en pleine pandémie mondiale, ce n’était même pas un jour où les médias étaient à court de sujets.)

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© Marcin Kempski

Ce qu’elle partage volontiers sur les réseaux sociaux, ce sont ses réflexions sur toute une série de sujets sociaux et politiques : campagnes contre les violences domestiques, égalité d’accès à l’éducation, Black Lives Matter, lutte contre le racisme anti-asiatique. Et ces prises de position ne sont pas toujours bien accueillies : « Chaque fois que vous dites quelque chose de politique, sans même vouloir susciter la controverse, vous faites l’objet de critiques, vous devez vous y préparer. Chaque fois que je poste quelque chose [de ce genre], je perds des abonnés, ce n’est donc probablement pas la meilleure chose à faire en matière de business... » Mais elle ne va pas s’arrêter : « Je veux défendre des choses qui me tiennent à cœur, sans faire la morale. Je réfléchis encore à la meilleure façon de défendre une cause. » Et, bien sûr, l’année dernière, les manifestations de Black Lives Matter ont propulsé au premier plan les questions de race et d’identité, comme jamais auparavant. Que pense Gemma de son rôle dans la représentation des Asiatiques britanniques ? « Il y a des moments où je me dis que je préférerais qu’on cesse de parler de race. Dans le même ordre d’idée, j’aimerais qu’on n’ait plus à énumérer les raisons pour lesquelles il est inhabituel qu’un rôle principal soit confié à une femme. Pourquoi est-ce encore une exception ? Pourquoi est-il encore si rare que la moitié de la race humaine soit pleinement représentée dans ces histoires ? Je trouve ça ridicule de continuer à en faire un sujet de conversation. » Elle évoque un schéma que l’acteur Riz Ahmed a décrit : au premier niveau, un acteur minoritaire jouera des rôles stéréotypés et réducteurs. Au deuxième niveau, la race est toujours prédominante, mais le personnage est nuancé et bien équilibré. Et le Graal, c’est le troisième niveau, où vous êtes simplement considéré comme un être humain. Mais, tandis que nous continuons à travailler pour atteindre plus d’égalité en matière de représentation, nous devons en être plus conscients que jamais, et ça doit être au cœur du débat. 

Quant à ses propres objectifs, le programme est plutôt chargé : à l’heure où nous parlons, elle est sur le point de rejoindre Florence Pugh et Chris Pine sur le tournage de « Don’t Worry Darling », suite de « Booksmart » d’Olivia Wilde. Ensuite, lorsque la situation sanitaire le permettra, elle enchaînera les tournages de « Crazy Rich Asians 2 et 3 », sans oublier la sortie d’« Eternals ». Elle a également créé une société de production, qui travaille sur une série de projets axés sur les femmes dont les histoires n’ont pas été reconnues à leur juste valeur, ces héroïnes trop souvent oubliées par l’histoire. Elle adore produire (« ça procure un peu plus de contrôle »), à tel point qu’un jour, ce sera peut-être sa seule activité. « À un moment, j’aurai peut-être envie de prendre du recul par rapport au métier de comédienne, et ce serait super que d’ici là je parvienne à développer le pôle production. » 

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