Que retenir de la fashion week de Paris automne/hiver 2019 ?

Mis à jour le 12 mars 2019 par Elisabeth Clauss
Que retenir de la fashion week de Paris automne/hiver 2019 ?

Les saisons s'enchaînent, se ressemblent souvent, mais laissent une empreinte singulière. Un show d'émotion, une silhouette qui bouscule ou un nouveau talent émergent : qu'est-ce qui nous a ému ? Vivement l'hiver prochain.

Le meilleur des Belges (et assimilés)

 

 

Marine Serre : l'avant-gardiste

En ouverture de cette fashion week, la jeune Française lauréate du prix LVMH en 2017, diplômée de La Cambre, a livré sa vision mode d'un monde post-apocalyptique, secoué par les défis environnementaux. Codes urbains revisités au laser phosphorescent, son défilé a fait référence toute la semaine, par sa frondeur subversive maîtrisée. Toute la review du défilé, ici.

(Photos : Etienne Tordoir / Catwalk Pictures)

1/

Y/Project : l'opulence Renaissance

 

 

Glenn Martens, le directeur artistique de la maison française devenue l'emblème de la Renaissance mode flamande, poursuit son histoire de réinvention des volumes, passée au filtre d'une excentricité moderne et désirable.

Il dit : "chaque pièce de cette collection est un challenge de construction". C'est aussi un défi aux conventions, avec des robes d'été qu'on porterait sur la plage, même si ce sont en réalité des fourreaux en lamelles vernies ; des ensembles jupes/top en lanières de similicuir tressées, des jupes ouvertes à doublure de fourrure, des robes de laines recouvertes d'un film de tulle. Cuissardes oversized (on frôle les bottes de pêche, ce qui est parfait pour attraper les petits poissons qui manqueraient d'imagination), et en guest star du défilé, la chanteuse irano-hollandaise Sevdaliza en robe plissée en faux-cuir et fausse-fourrure d’inspiration Marie Tudor, mais elle était très éveillée.

 

 

Glenn Martens, invité du Pitti Uomo en janvier, offre une alternative au prêt-à-porter qui se marche sur l'ourlet : c'est le futur, si on n'a pas trop froid aux yeux.

 

 

Toutes les images :

 

2/

Saint Laurent : la collection épaulée-sculptée

 

 

Aux pieds de la Tour Eiffel illuminée à 20h pile pour l'occasion (du moins en avait-on l'impression), Anthony Vaccarello pour Saint Laurent poursuit sa mission d'empowerment des femmes, jouant sur la rigueur et la séduction, en augmentant par exemple l'envergure des épaules des vestes et des manteaux de 2 cm. Résultat : une silhouette redessinée, dramatisée, mais pas oversized. Du vinyle et des fourreaux en rappel à Betty Catroux, et une partie de la collection pensée en hommage au parfum Opium, avec des accents orientaux et des broderies.

 

 

Bien sûr, des pièces très "Anthony Vaccarello", avec profusions de sequins, des lignes architecturales, des moulages de bustes démesurés, des jupes à volants en cuir, et plus marqués encore cette saison, des décolletés découpés en forme de cœur ou de pétales de fleurs. Le pouvoir vient du plexus, et la confusion des genres de vestes de costumes portées en robe.

 

 

L'autre point saillant de ce show - et on ne parle pas des escarpins plates-formes, chaussures imaginées pour que les jambes semblent encore plus interminables - était ce passage tout en plumes, comme dans la chanson de Zizi Jeanmaire, mais en phosphorescent dans le noir. Vestes en plumes de marabout, fluo, avec des brillants, au cas où on ne les aurait pas remarquées dans la nuit. Un travail sur la rayure, très années 80, déclinée en stabilo. Une robe qui n’était qu’un gros nœud orange fluo ou un perfecto de serpent verni tacheté à la main, on complète ces silhouettes de fête avec des petits bonnets brodés de pierreries. Tout ce qui brille, le jour, la nuit.

 

 

Saint Laurent par Vaccarello nous passe de l'air sur les jambes, et s'il y a beaucoup de court, les idées sont longues.

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3/

Cédric Charlier : les univers parallèles (et superposés)

 

 

Le créateur s'inscrit dans une chaleur du Nord, déploie les ailes de l'épure "à la belge" en ornements merveilleusement valorisants sans trahir l'épure de sa culture.

Les accessoires répondent à la Couture, chaque coupe est une réflexion urbaine en réponse à l'élégance. Cédric Charlier dévoie le cuir, le teint en camaïeu de bleu Mer (du Sud ?), il détourne l'androgynie en miracle de féminité assertive. Les couleurs chaudes et glacis se répondent, et les asymétries inventent une nouvelle silhouette. Les cuissardes n'en sont pas, guêtres ajustées à des souliers doublés de bon sens, et les écharpes en duvet molletonné nous protègent du commun.

Rien n'est "simple", tout est évident : discret et en perpétuel recommencement, Charlier est un grand.

 

Images du défilé :

 

 

Détails par Pierre Mouton :

 

 

4/

Dries Van Noten : "Mignonne, allons voir si la rose"

 

 

Rose est une rose est une rose est une rose". Gertrude Stein l'a écrit dans son poème "Sacred Emily" en 1913, et Dries Van Noten l'a interprété en collection épurée, pastel et subtilement brodée de fleurs pour la saison prochaine. Une collection qui emballe au sens figuré, et qui enveloppe dans son acception première. Ou le contraire.

Lignes fifties et tons naturalistes (mauve des fleurs de sous bois et châtains d'automne, gris nuageux, ardoise et étain, fausse fourrure, découvrez en images le processus de création de ces imprimés picturaux :

https://vimeo.com/319713792/8665890bf8

 

 

 

(Photos : Etienne Tordoir / Catwalk Pictures)

5/

Ann Demeulemeester : Sa vie en rose

 

 

Sébastien Meunier, pour l'une des Maisons belges emblématiques, a invoqué la plus extrême légèreté, structurée en volumes architecturaux et soutenue par des brocards qui racontent une histoire. On retrouve les noirs et blancs iconiques de son identité historique, mais Ann Demeulemeester se pare de rouges provocants et de roses éloquents : cette collection est taillée pour le plaisir. De s'exprimer, et d'admirer.

 

 

 

(Photos : Etienne Tordoir / Catwalk Pictures)

6/

Olivier Theyskens : univers hors champs

 

 

Le créateur atemporel poursuit son écriture poétique d'une histoire moderne de collections victoriennes, imaginant pour la saison prochaine des empiècements de vêtements inspirés à la fois des jarretelles et des gibecières de cuir. Un romantisme exacerbé, servi par des silhouettes dramatiques, pour des sorties spectaculaires.

 

7/

Christian Wijnants : l'émotion technicolor

 

 

Cette collection, c'est la lumière dans l'hiver. Des couleurs fortes assumées, traitées en matières réconfortantes qui donnent du culot et de l'élan. Les motifs rayés barrent la route à la fatigue de saison, la fluidité ultra-féminine s'accorde aux nouveaux accessoires chamarrés, qui évitent soigneusement l'écueil de la facilité.

 

 

Vert bonbon et rose tendre, mauve électrique et bleu ciel, le total look en tricot rappelle les grandes années 70, et ajoute de la douceur à une désinvolture soignée.

Silhouettes aux tons intenses et aux coupes anti-timidité, on plébiscite la structure et on adopte sans discuter cette allure sans concessions, rien que des fleurs, par millions.


Toutes les images par Alberto Maddaloni :

 

 

8/

A.F. Vandevorst : les essentiels

 

 

An Vandevorst et Filip Arickx ont développé une collection fondée sur leur identité première : le jeu de miroir des vêtements, superposables et à la coupe irremplaçable, avec une envie de Far West.

Des cow-girls impeccables, aux jupes de pied de poule coloré anglais côtoient des Calamity Jane sans gêne, portant des boots aux imprimés zèbre et serpent, auxquelles on n'a même pas essayé de résister.

Pour illustrer cette extrême fluidité des inspirations, le duo flamand quoique très californien si on y réfléchit bien, a collaboré avec le photographe et cinéaste new-yorkais Steven Sebring, pour une matérialisation en hologrammes de cette mode du futur incarnée.

 

 

La mode est-elle un art ? Appliqué sans doute, impliqué certainement, et flirtant avec les nouveaux moyens de mixer les disciplines, obligatoirement... Le monde change, mais à un certain niveau, la mode l'a précédé.

 

 

 

 

 

9/

Haider Ackermann : la rigoureuse simplicité

 

 

Souvent enclin à une sexyness dramatique et paradoxalement pudique, Haider Ackermann a livré pour l'hiver prochain une vision sophistiquée de l'élégance structurée.

 

 

 

(Photos : Etienne Tordoir / Catwalk Pictures)

10/

Le meilleur des collections pour se distinguer

 

Que retenir de la fashion week de Paris automne/hiver 2019 ? - 236
Lutz Huelle

 

Lutz Huelle : le streetwear hors codes du genre

Le designer allemand, récemment nommé directeur artistique de la marque espagnole Delpozo, poursuit pour sa maison propre son exploration du côté "street" sans les codes du genre, avec la perfection de la Couture.

Une attention portée à la liberté de mouvement, et un art de la coupe. Un plaisir à détourner les pièces de leur usage attendu, à l'image de son "bomber blanket coat".

 

 

L'hiver prochain sera une fois encore l'expression de la philosophie issue de son expérience intime : "Comme je voyage constamment, cette collection est née de l’idée de concevoir des vêtements pratiques, sans qu’on voit qu’ils le sont. Des lignes sophistiquées, mais pensées pour être faciles à adopter, et pour les adapter à la vie de tous les jours. J’aime l’idée de porter du beau dans des endroits communs. C’est par exemple le parti pris d’un tissu froissé permanent. Cette matière ne s’utilisait plus, mais c’est si pratique ! On peut s’asseoir des heures ou dormir dedans, ça ne sera pas plus froissé. Cette collection, c’est l’exceptionnel pour allumer le quotidien, avec le confort de la capuche de hoodie, et l’enveloppement des capes. C’est l’anti-étriqué du quotidien. Le vêtement doit suivre la vie des gens, mais ne doit pas être fade : le beau, le glamour, le sexy doivent être accessibles à chaque heure de notre vie."

 

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11/

Rochas : le retour aux sources

 

 

 

Streetwear en filigranes mais lignes Couture impeccables, la Maison française a décliné les tissus précieux (Chantilly, tulle, soie et organza) en silhouettes épurées pour tous les moments de la journée.  Cette collection revendique l'intemporel chic, dans des tons sombres et élégants, éclairés d'un éclat de rose (aux joues).

 

 

Les volumes gonflent, les jupes s'ouvrent, et on ne s'est toujours pas remises des cuissardes-collants, flamboyante séduction qui s'extrait d'une allure trop sage pour être premier degré. Si on ne devait retenir qu'une idée forte de ce défilé : cultiver le feu sous la glace, en vernis sexy et l'air de ne pas y toucher.

Toutes les images :

 

12/

Balmain : droit dans les années 80

 

 

Cloutages, transparences plastifiées, épaules à angles droits et jeans drapés : Olivier Rousteing, l’ultra-médiatique directeur artistique de Balmain aux 5 millions d’abonnés Instagram, installe l'allure emblématique d’une silhouette rock ultra-structurée aux accents militaires. Le designer conçoit des armes de séduction massives destinées à des amazones modernes qui n’ont froid ni aux yeux, ni ailleurs.

 

 

L'hiver prochain, Balmain reste théâtrale, avec des manches comme des ailes asymétriques, des robes à pointes punks et des plumes "cabaret", hommage aux iconiques divas des défilés-spectacles qui marquèrent un clivage entre l’ère des « couturiers », et celle des « directeurs artistiques ».

 

 

(Photos : Etienne Tordoir / Catwalk Pictures)

13/

Issey Miyake : génération pixels

 

 

Quand les effets d'optique s'appliquent à la fois aux mouvements des pièces - le plissés se croise et devient trompe l'oeil cubique - et aux motifs : les patchworks vibrionnent, et les fans de couleurs mixées respirent.

 

 

 

(Photos : Etienne Tordoir / Catwalk Pictures)

 

https://vimeo.com/isseymiyake/review/320853956/3a18034633

 

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Dior : à nu

 

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Photo Adrien Dirand

Nouvelle saison pour le féminisme stylisé de Maria Grazia Chiuri, qui a décliné le thème british-punk en rappel aux nouveaux codes de l'anticonformisme : subculture et luxe mêlés, pour répéter qu'on peut décliner plusieurs messages et mener autant de vies qu'on le veut. Le décor ? un abécédaire du corps féminin. Pour lire, relire ou écrire notre roman.

Tous les détails du défilé, ici.

 

 

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Thom Browne : les trompe-l'oeil

 

 

Ses défilés sont des performances oniriques ou provocantes - les deux quand on a de la chance. Cette saison, Thom Browne a présenté sa collection sous forme de scénographie de vie de bureau surréaliste et cadencée, entre délire monthy pythonesques et imagerie futuriste du Wall des Pink Floyd.

Le designer américain a détourné les codes du vestiaire de banquière (tendance 16ème graffée-rapiécée), en tailleurs imprimés, renversant son message statutaire. Une rébellion cousue de fil blanc.

 

 

 

(Photos : Etienne Tordoir / Catwalk Pictures)

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Les shows plus attendus de la saison

Chanel : l'hommage à Karl

 

Que retenir de la fashion week de Paris automne/hiver 2019 ? - 326
Photo Olivier Saillant

 

Ce ne sera sans doute pas le dernier. Mais lors du défilé Chanel automne/hiver au Grand Palais, une minute de silence rompue par une minute d'enregistrement de souvenirs de Karl Largerfeld ont matérialisé l'émotion qui planait sur le village de ski reconstitué sous la coupole du monument parisien.

Tous les détails, à lire ici.

Peu après la disparition du designer, les ventes sur le site de sa marque éponyme ont explosé, ainsi que les enchères sur les plateformes de seconde main, Vestiaire Collective, spécialisé dans les produits de luxe, notamment. Les créations du créateur allemand pouvaient-elles être encore plus collectors ? Ce n'est qu'un début, et pour la maison Chanel, le défi de l'écriture d'une nouvelle page de son histoire.

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Celine : le retournement de situation

 

 

La saison dernière, le premier défilé d'Hedi Slimane pour Celine avait partagé. Ça tombait parfaitement, mais un peu trop comme du Saint Laurent. C'est peu dire que cette fois, presse et acheteurs attendaient le studio de création au tournant. Personne n'a été déçu : mannequins descendant sur le podium dans une vitrine illuminée, activée par un invisible bras mécanique, le ton était donné : cette collection a été pensée pour être portée, pas indéfiniment commentée.

Accents littéralement bourgeois-bohème, références seventies et "chic Madame" version urbaine sexy, toutes les femmes croisées à la sorties du défilés s'esbaudissaient. Infaillible baromètre.

 

Toutes les images :

 

 

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Le Nina Ricci de Lisi et Rushemy

 

 

Le couple de créateurs - à la ville comme au studio - présentait sa première collection pour Nina Ricci. Un monument de la Couture française confiée à deux jeunes trentenaires surdoués. Rushemy Botter est diplômé de l'Académie d'Anvers, sa compagne de l'école de mode d'Amsterdam, et ils ont remporté ensemble en 2018 le Grand Prix du Festival d'Hyères.

Leur propos invite chacun à prendre ses responsabilités face à la surconsommation et aux défis écologiques. Un postulat nécessaire, qui s'est traduit dans leur défilé par une épure sophistiquée, une parfaite maîtrise du "flou" (les pièces souples et vaporeuses), une interprétation moderne du luxe qui se dispense de blinguer.

Transparence du tulle face aux drapés rigoureux qu'on ne demande qu'à s'approprier en fonction de notre sensibilité, leur coup d'essai est un coup de maître. Spectaculaire dans la forme, humble dans le fond. La nouvelle génération Ricci est riche.

 

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