On en connaรฎt tous des comme รงa. Et il faut les sortir de lร .

Cโ€™est une chouette fille, elle est marrante, un peu sotte dรจs quโ€™elle boit un verre, un peu ยซย too muchย ยป quand elle est amoureuse. Elle ne prend pas trop soin dโ€™elle, elle nโ€™en a pas le temps parce quโ€™elle a de tout petits enfants. ร‡a ne marche pas trop avec les mecs, รงa ne marche pas trop avec ses amis non plus. Elle dit parfois que les gens la dรฉรงoivent. Elle a juste envie de pouvoir se confier ร  quelquโ€™un, de refaire le monde autour dโ€™un bon repas, de traรฎner un peu en ville, prendre un Uber pour rentrer. Elle nโ€™aime pas trop les transports en commun, elle trouve รงa dangereux. Elle nโ€™aime pas le regard que les gens portent sur elle.

Elle vit au centre-ville depuis toujours. Elle dit quโ€™elle a senti, il y a 2 ou 3 ans, que quelque chose a basculรฉ. Jusque-lร , il fallait juste faire attention la nuit. Mais que maintenant, il faut faire attention tout le temps. Elle se demande tout de mรชme si รงa ne serait pas la faute aux migrants. Elle aimerait bien dรฉmรฉnager, mais si elle part ร  la campagne, elle pense quโ€™elle va se flinguer. La solitude, cโ€™est jamais bon. Alors elle aimerait bien rejoindre une association. Elle a envie de changer le monde. Enfin, pas le monde entier mais dรฉjร  le sien. Sโ€™occuper des pauvres de chez nous, รงa, elle aimerait bien. Mais elle ne sait pas trop comment faire ni ร  qui demander, alors elle ne fait rien.

Sa source dโ€™information principale, cโ€™est YouTube et les rรฉseaux sociaux. Elle regarde les rediffusions des gros clashs de la tรฉlรฉ-rรฉalitรฉ, les grandes questions sociales dรฉbattues par des รฉditorialistes, chroniqueurs et animateur connus. Les algorithmes construisent sa pensรฉe et sa pensรฉe, elle commence franchement ร  sentir le moisi. Les questions qui obsรจdent les mรฉdias bobos, รงa lui passe un peu au-dessus. Quand elle a fini de bosser et de gรฉrer les petits, elle nโ€™a pas forcรฉment envie de ยซย se prendre la tรชteย ยป. Cโ€™est comme รงa quโ€™elle qualifie le fait de rรฉflรฉchir et de sโ€™ouvrir, ยซย se prendre la tรชteย ยป.

De toute faรงon, rรฉflรฉchir ร  quoiย ? On ne peut quand mรชme plus rien direโ€ฆCโ€™est pas de sa faute si les Noirs ne savent pas conduire et elle a quand mรชme bien droit de se fรขcher quand elle traverse Matonge. Elle dit ยซย les Chinoisย ยป quand elle veut parler des personnes dโ€™origine asiatique, mais elle ne voit pas oรน est le mal, vu que quand elle รฉtait en primaire, elle avait une copine corรฉenne. Ou thaรฏlandaise, ou vietnamienne, elle ne sait plus. De toute faรงon, les nems goรปtent partout un peu pareil. Sa fille aussi a des petites copines de classe qui viennent dโ€™autres pays. Enfin, elles sont nรฉes en Belgique, mais elles viennent quand mรชme dโ€™autres paysโ€ฆ Dโ€™ailleurs, il y en a vraiment beaucoup, ยซย des gens dโ€™autres nationalitรฉsย ยป. Elle se souvient que quand elle รฉtait petite, il nโ€™y avait que deux ou trois cas. Mais lร , il y en a vraiment partout. On ne se sent quand mรชme plus toujours chez nous.

Elle articule trรจs fort et fait de grands gestes quand elle parle au gars qui tient le night shop dโ€™en bas. Elle pense quโ€™il ne comprend pas bien le franรงais. En fait, le gars vient de Verviers, mais elle ne lui a jamais posรฉ la question puisque les night shops, comme tout le monde le sait, cโ€™est un truc de Pakistanais.La fille, elle est programmรฉe, elle ne sโ€™est jamais demandรฉ si le moment รฉtait venu de remettre en question tout ce que lui a appris son รฉducation. Sa mรจre, par exemple, continue ร  utiliser des termes employรฉs au temps du colonialisme pour dรฉsigner ses contemporains ร  la couleur de peau foncรฉe. Elle dit que cโ€™est comme รงa, quโ€™on disait comme รงa avant et quโ€™elle continuera ร  dire comme รงa.

Et non, elle ne croit pas quโ€™on soit raciste dans sa famille. On aime bien les Noirs, chez elle. Il nโ€™y a quโ€™ร  voir la dรฉco de ses cousins qui adorent les masques africains. Elle aussi elle aime bien les Africains dโ€™Afrique. Ils sourient tout le temps, ils ont le rythme dans le sang. Elle trouverait รงa cool dโ€™avoir un gros boule. Si elle venait de lร , elle y retournerait, ne serait-ce que pour le climat. Dโ€™ailleurs, cโ€™est ce quโ€™elle conseille aux gens qui ne sont pas dโ€™accord avec certaines loisย : rentrer chez eux.

Quand on lui explique que ces gens sont nรฉs ici, quโ€™ils sont belges, elle fait semblant de comprendre mais elle nโ€™est pas complรจtement convaincue que cโ€™est vrai. Et puis dโ€™abord, sโ€™ils รฉtaient vraiment dโ€™ici, ils sโ€™appelleraient Luc ou Sylvie. Lร  oรน elle travaille, on fait la promotion de la diversitรฉ. Elle dit quโ€™il y a vraiment de tout : des Blancs, des Jaunes, des Noirs, des gouines et des pรฉdรฉs. Et aussi des handicapรฉs. Alors elle nโ€™ose plus parler parce quโ€™elle a peur de faire une gaffe quand elle fait une blague. Elle se tait. Et son silence perpรฉtue et pรฉrennise les clichรฉs. Et personne ne sait que sa discrรฉtion et sa naรฏvetรฉ cachent la plaie de lโ€™humanitรฉย : cette fille est une raciste patentรฉe.