Billet d’humeur: une raciste ordinaire

Mis à jour le 18 octobre 2018 par Juliette Debruxelles
Billet d’humeur: une raciste ordinaire

On en connaît tous des comme ça. Et il faut les sortir de là.

C’est une chouette fille, elle est marrante, un peu sotte dès qu’elle boit un verre, un peu « too much » quand elle est amoureuse. Elle ne prend pas trop soin d’elle, elle n’en a pas le temps parce qu’elle a de tout petits enfants. Ça ne marche pas trop avec les mecs, ça ne marche pas trop avec ses amis non plus. Elle dit parfois que les gens la déçoivent. Elle a juste envie de pouvoir se confier à quelqu’un, de refaire le monde autour d’un bon repas, de traîner un peu en ville, prendre un Uber pour rentrer. Elle n’aime pas trop les transports en commun, elle trouve ça dangereux. Elle n’aime pas le regard que les gens portent sur elle.

Elle vit au centre-ville depuis toujours. Elle dit qu’elle a senti, il y a 2 ou 3 ans, que quelque chose a basculé. Jusque-là, il fallait juste faire attention la nuit. Mais que maintenant, il faut faire attention tout le temps. Elle se demande tout de même si ça ne serait pas la faute aux migrants. Elle aimerait bien déménager, mais si elle part à la campagne, elle pense qu’elle va se flinguer. La solitude, c’est jamais bon. Alors elle aimerait bien rejoindre une association. Elle a envie de changer le monde. Enfin, pas le monde entier mais déjà le sien. S’occuper des pauvres de chez nous, ça, elle aimerait bien. Mais elle ne sait pas trop comment faire ni à qui demander, alors elle ne fait rien.

Sa source d’information principale, c’est YouTube et les réseaux sociaux. Elle regarde les rediffusions des gros clashs de la télé-réalité, les grandes questions sociales débattues par des éditorialistes, chroniqueurs et animateur connus. Les algorithmes construisent sa pensée et sa pensée, elle commence franchement à sentir le moisi. Les questions qui obsèdent les médias bobos, ça lui passe un peu au-dessus. Quand elle a fini de bosser et de gérer les petits, elle n’a pas forcément envie de « se prendre la tête ». C’est comme ça qu’elle qualifie le fait de réfléchir et de s’ouvrir, « se prendre la tête ».

De toute façon, réfléchir à quoi ? On ne peut quand même plus rien dire…C’est pas de sa faute si les Noirs ne savent pas conduire et elle a quand même bien droit de se fâcher quand elle traverse Matonge. Elle dit « les Chinois » quand elle veut parler des personnes d’origine asiatique, mais elle ne voit pas où est le mal, vu que quand elle était en primaire, elle avait une copine coréenne. Ou thaïlandaise, ou vietnamienne, elle ne sait plus. De toute façon, les nems goûtent partout un peu pareil. Sa fille aussi a des petites copines de classe qui viennent d’autres pays. Enfin, elles sont nées en Belgique, mais elles viennent quand même d’autres pays… D’ailleurs, il y en a vraiment beaucoup, « des gens d’autres nationalités ». Elle se souvient que quand elle était petite, il n’y avait que deux ou trois cas. Mais là, il y en a vraiment partout. On ne se sent quand même plus toujours chez nous.

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Elle articule très fort et fait de grands gestes quand elle parle au gars qui tient le night shop d’en bas. Elle pense qu’il ne comprend pas bien le français. En fait, le gars vient de Verviers, mais elle ne lui a jamais posé la question puisque les night shops, comme tout le monde le sait, c’est un truc de Pakistanais.La fille, elle est programmée, elle ne s’est jamais demandé si le moment était venu de remettre en question tout ce que lui a appris son éducation. Sa mère, par exemple, continue à utiliser des termes employés au temps du colonialisme pour désigner ses contemporains à la couleur de peau foncée. Elle dit que c’est comme ça, qu’on disait comme ça avant et qu’elle continuera à dire comme ça.

Et non, elle ne croit pas qu’on soit raciste dans sa famille. On aime bien les Noirs, chez elle. Il n’y a qu’à voir la déco de ses cousins qui adorent les masques africains. Elle aussi elle aime bien les Africains d’Afrique. Ils sourient tout le temps, ils ont le rythme dans le sang. Elle trouverait ça cool d’avoir un gros boule. Si elle venait de là, elle y retournerait, ne serait-ce que pour le climat. D’ailleurs, c’est ce qu’elle conseille aux gens qui ne sont pas d’accord avec certaines lois : rentrer chez eux.

Quand on lui explique que ces gens sont nés ici, qu’ils sont belges, elle fait semblant de comprendre mais elle n’est pas complètement convaincue que c’est vrai. Et puis d’abord, s’ils étaient vraiment d’ici, ils s’appelleraient Luc ou Sylvie. Là où elle travaille, on fait la promotion de la diversité. Elle dit qu’il y a vraiment de tout : des Blancs, des Jaunes, des Noirs, des gouines et des pédés. Et aussi des handicapés. Alors elle n’ose plus parler parce qu’elle a peur de faire une gaffe quand elle fait une blague. Elle se tait. Et son silence perpétue et pérennise les clichés. Et personne ne sait que sa discrétion et sa naïveté cachent la plaie de l’humanité : cette fille est une raciste patentée.