Mais alors, pourquoi nous accrochons-nous si longtemps à un emploi qui nous déçoit ? Pourquoi est-il si difficile d’avouer que l’on veut partir ? Éclairage de Pascale Debliquy, cofondatrice du Centre Psyché et autrice de « Burn-out. Un chemin de guérison en 5 étapes » (Éditions Racine).

Le leurre du prestige

Mis en lumière par la journaliste Romane Ganneval dans Le Point, le concept de glossy work désigne ces emplois dont l’image extérieure résiste bien mieux que l’enthousiasme de ceux qui les exercent.

L’expression tire son origine d’une étude publiée en 2020 par les chercheuses Sandra E. Spataro et Lisa E. Cohen. En étudiant le quotidien des vérificateurs d’informations pour de grands magazines, elles ont découvert un paradoxe frappant. Bien que plongés dans un univers prestigieux, ces salariés accomplissaient des tâches répétitives et peu épanouissantes. Pour préserver leur image, ils adaptaient leur discours selon leurs interlocuteurs, taisant leurs frustrations en public pour ne mettre en avant que le côté glamour de leur secteur.

Faire croire que tout va bien

Cette fracture entre l’image affichée et le vécu réel est au cœur de l’analyse de Pascale Debliquy, dans son dernier livre. Pour la spécialiste, le piège s’installe souvent dès la prise de poste : les missions réelles ne correspondent pas à la promesse initiale. Face à ce décalage, la réaction la plus pernicieuse est l’obstination. « On s’entête à rester sans oser s’avouer la déception. »

Pourquoi ce déni ? Parce qu’en endossant un poste, on endosse aussi l’identité qui va avec. « Il y a une façade extérieure, mais il y a aussi à l’intérieur de soi une identité à laquelle on aspire », explique Pascale Debliquy. Reconnaître l’échec, c’est admettre qu’on s’est trompé, ou qu’on a été trompé. Partir donne l’impression de désavouer ses propres choix. Dans ce contexte, rester permet de préserver le récit d’une réussite. Mais ce choix a un prix : il faut mener de front deux travaux épuisants : accomplir ses tâches au quotidien, et continuer à faire croire que tout est merveilleux.

Quand aimer son métier ne suffit plus

Face au glossy work, la tentation serait de prescrire un remède simple : « trouvez un métier passion ». Pourtant, aimer son travail ne protège pas du surmenage.,« La passion peut vraiment amener à se griller », prévient Pascale Debliquy. Les profils les plus engagés, perfectionnistes et volontaires sont souvent les premiers à sacrifier leur énergie pour maintenir à flot un quotidien bancal.

Il ne s’agit pas pour autant de faire du burn-out un badge d’honneur récompensant les salariés les plus dévoués. L’Institut national de recherche et de sécurité (INRS) rappelle que l’épuisement professionnel découle avant tout d’un stress chronique structurel : surcharge de travail, manque d’autonomie, absence de soutien ou sentiment d’injustice. La capacité individuelle à poser des limites ne doit jamais servir d’excuse à une organisation du travail toxique.

Non, ce n’est pas « juste dans votre tête »

Pascale Debliquy refuse de faire porter tout le poids de la situation sur les épaules du salarié. Selon elle, la responsabilité est tripartite :

  • L’individu : des exigences personnelles élevées et une difficulté à exprimer ses besoins ou à dire stop.
  • L’entreprise : la vente de promesses illusoires lors du recrutement et l’entretien d’une culture du surengagement.
  • La société : la glorification permanente du statut social et de la réussite professionnelle, omniprésente sur les réseaux sociaux.

« On ne nous dit pas : “soyez heureux en allant planter des carottes dans le fond de votre jardin” », s’amuse la spécialiste. Derrière la boutade se cache une vraie question : quelle valeur accorde-t-on au statut par rapport au bien-être réel ? Une carrière peut être stimulante, mais elle ne devrait jamais être l’unique étalon de la valeur d’un individu.

Quand ce n’est plus « juste une mauvaise semaine »

Comment distinguer une passe difficile d’un engrenage dangereux ? Pascale Debliquy invite à observer les ruptures de comportement : une personne habituellement dynamique qui n’arrive plus à se lever, éprouve une fatigue physique, cognitive ou émotionnelle persistante, et perd sa capacité à récupérer.

Il convient d’ailleurs de ne pas confondre le glossy work (le décalage d’image) et le burn-out, que l’OMS définit comme un syndrome résultant d’un stress professionnel chronique mal maîtrisé, caractérisé par :

  • Un épuisement profond.
  • Un cynisme ou un désengagement mental envers le travail.
  • Une baisse nette de l’efficacité professionnelle.

L’entourage (proches, collègues) repère souvent ces signaux avant la personne concernée. Si l’épuisement s’installe, il est essentiel de consulter un professionnel de santé sans attendre l’effondrement.

Partir ou rééquilibrer ?

Faut-il démissionner sur-le-champ ? Pas nécessairement. La véritable question à se poser est : « Est-il encore possible de rééquilibrer la situation, ou le cadre est-il définitivement bloqué ? »

Pour y voir clair, il est utile de distinguer :

  • Ce qui relevait des promesses du recrutement.
  • La réalité concrète du quotidien.
  • Ce qui peut être effectivement renégocié (charge de travail, périmètre, temps de récupération…).

Réévaluer ses attentes ne veut pas dire tout accepter ou devenir moins exigeante. Il s’agit simplement d’arrêter d’évaluer un travail uniquement sur ce qu’il projette aux yeux des autres, pour recommencer à l’évaluer sur ce qu’il nous fait vivre au quotidien. On a le droit d’avoir désiré ce travail. Et on a tout à fait le droit de ne plus vouloir de la vie qui l’accompagne.

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