Foodmaker et ses repas healthy font dรฉsormais tellement partie du paysage quโon en oublierait presque ร quel point lโidรฉe รฉtait radicale de base : proposer des bowls ร la fois bons, sains et relativement abordables. Derriรจre cet empire qui produit quelque 136.000 repas par jour, on retrouve Lieven Vanlommel, enfant de la Campine au franc-parler bien trempรฉ, casse-cou assumรฉ et entrepreneur hors catรฉgorie. Ces jours-ci paraรฎt son livre ยซ Foodmaker sans filtre ยป, dans lequel il raconte avec la mรชme aisance ses quasi-naufrages comme ses mรฉgasuccรจs. Une conversation sans filtre sur les passages ร vide, les paris risquรฉs, les six repas par jour et lโart de se faire convoquer chez le directeur, mรชme ร lโรขge adulte.
Nous venons tous les deux de la Campine, il faut donc forcรฉment commencer par lร . Que reprรฉsente cette rรฉgion pour vous ?
Je suis un enfant du grand air : jโai besoin de soleil, dโarbres, dโespace. Jโai vรฉcu quelques annรฉes ร Anvers, et jโaimais รงa, mais quand je rentrais chez moi, je roulais fenรชtre ouverte dans ma Golf, la tรชte presque dehors, juste pour retrouver cette odeur (rires).
Parle-nous un peu de votre enfance.
Jโรฉtais ce quโon appelait ร lโรฉpoque un bรฉbรฉ potelรฉ : quatre kilos et demi ร la naissance. Et disons que รงa mโa suivi pendant lโenfance. Lโun de mes frรจres รฉtait maigre comme un clou, lโautre brillait par son intelligence. Moi, je ne me sentais pas bien dans ma peau et, ร lโรฉcole, jโรฉtais plutรดt moyen. ร douze ans, je me suis dit : รงa doit changer. Pendant deux ans, jโai fait du fitness, supprimรฉ le sucre, les biscuits, le beurre. Ma mรจre tenait un magasin de fruits et lรฉgumes, donc je pouvais manger autant de salades que je voulais. Et je me suis senti incroyablement mieux. Tout ร coup, je nโรฉtais plus le garรงon quelconque ou invisible : jโรฉtais le fort, le sportif. รa mโa donnรฉ une confiance en moi รฉnorme.
Ce que beaucoup ignorent peut-รชtre, cโest que vous nโรชtes pas seulement un homme dโaffaires : vous avez bel et bien suivi une formation de cuisinier.
Oui, jโรฉtais en internat et je me suis spรฉcialisรฉ en cuisine froide. La cuisine chaude, tout ce chipotage avec le poisson et compagnie, trรจs peu pour moi. La cuisine froide, en revanche, jโadorais รงa. Et comme je terminais souvent avant les autres, je pouvais les aider ร nettoyer et dรฉcouper les lรฉgumes, servir, faire la vaisselleโฆ bref, toutes les tรขches que les autres nโavaient pas envie de faire. Je ne rรขlais jamais, et รงa mโa valu pas mal de capital sympathie. Les langues et lโรฉconomie me parlaient aussi, lโรฉcole a commencรฉ ร mieux se passer.
Plus tard, aprรจs avoir lancรฉ puis revendu plusieurs affaires, je nโavais plus quโune obsession : prรฉparer les meilleurs repas sains du monde. Mon premier essai, je lโai fait en 2004 ร Werchter, depuis la minuscule cuisine de lโhรดtel de ma mรจre, plus petite que mon bureau aujourdโhui. Le premier jour, tout รฉtait vendu. Avec ma premiรจre employรฉe, nous avons alors commencรฉ ร produire 800 repas par jour. Aujourdโhui, nous en planifions 136.000 en un seul jour. Et toujours selon le mรชme principe : laver et cuire les lรฉgumes, prรฉparer une sauce, ajouter des pรขtes ou des cรฉrรฉales, puis faire parvenir le tout au client dans un bowl en carton.
Parlez-nous de votre livre. Je suis trรจs curieuse. Pourquoi avez-vous voulu lโรฉcrire ?
Ce nโest pas un livre de management, cโest un livre sur la vie. Mon pรจre a perdu ses parents en quatre jours lorsquโil avait dix-sept ans, et il est restรฉ marquรฉ par ce drame toute sa vie, avec รฉnormรฉment de frustration et de tristesse. Ma mรจre, qui a elle aussi connu son lot dโรฉpreuves, a au contraire toujours avancรฉ avec une รฉnergie folle et beaucoup de positivitรฉ. Jโai donc vu les deux faรงons de rรฉagir ร la vie. Et je me suis dit : moi, je veux garder les mains sur le volant.
On nโa quโun seul corps, et ce quโon met dedans peut nous donner de lโรฉnergie ou nous en voler. Si un idiot comme moi, nรฉ trop gros et longtemps considรฉrรฉ comme le type moyen de la famille, a pu vendre 300 millions de repas sous sa propre marque, alors tout le monde peut accomplir quelque chose. Cโest รงa que je veux raconter, sans donner de leรงons.
Parce que vous avez aussi vraiment touchรฉ le fond.
Pendant le Covid, plus aucune de mes entreprises nโรฉtait rentable. Sur le papier, jโai frรดlรฉ la faillite un nombre incalculable de fois. Je venais de voir beaucoup trop grand, et du jour au lendemain, mon chiffre dโaffaires a รฉtรฉ divisรฉ par deux : mes salad bars รฉtaient fermรฉs, mes restaurants aussi, mais les loyers, eux, continuaient de tomber. Je suis allรฉ voir la banque et je leur ai dit : ยซ Jโai plusieurs millions de dettes. Si vous me prรชtez encore, jโai une chance de mโen sortir. Sinon, vous perdez tout, et moi aussi. ยป
Attention : des entreprises similaires ont, par exemple, reรงu des aides pour leurs loyers en centre-ville. Nous, non. Dans ces moments-lร , soit on hurle ร lโinjustice, soit on se pose la seule vraie question : quโest-ce que je peux encore faire ?
Cโest aussi ร ce moment-lร que vous รชtes allรฉ รฉcouter votre personnel.
Je suis allรฉ travailler en production et jโai demandรฉ ร mes centaines de collaboratrices ce qui fonctionnait, et ce qui ne fonctionnait pas. Il est vite apparu que le travail du samedi et les horaires en shifts crรฉaient pas mal de tensions ร la maison : les enfants, un mari qui travaillait lui aussi en horaires dรฉcalรฉs, des couples qui finissaient par ne presque plus se croiser.
Jโai donc supprimรฉ le travail du samedi et rรฉorganisรฉ toute la production du lundi au vendredi, de 8 h ร 16 h. Comme รงa, on peut dรฉposer son enfant ร lโรฉcole le matin et aller le rechercher le soir. Le sport, on le fait ici, au travail : quatre jours par semaine, avec un cryosauna, un sauna classique et les repas inclus, le tout payรฉ par lโentreprise. Ensuite, on peut simplement รชtre prรฉsent pour sa famille, au lieu de rentrer chez soi et dโenchaรฎner avec une deuxiรจme journรฉe. Aujourdโhui, plus de cent personnes sont sur liste dโattente pour venir travailler ici.
ร quoi ressemble votre propre journรฉe ? Vous planifiez tout vous-mรชme ?
Je suis ici ร 4 h du matin. Vers 11 h, je mange un porridge, puis un repas chaud ร 13 h. Le lundi, on fait de la musculation ensemble ; le mardi, on nage ; le mercredi, on fait du vรฉlo ; le jeudi, on court. Je mange รฉnormรฉment, mais quand on bouge beaucoup, on brรปle beaucoup. Dโailleurs, je mange six repas Foodmaker par jour. Lร , il est dรฉjร 12 h 15 et je commence ร ressentir les premiers symptรดmes de manque : quand est-ce que je peux enfin remanger (rires) ?
Vous avez encore des rรชves ? Vous avez dรฉjร accompli tellement de choses.
Personne, en Europe, nโest encore devenu le McDonaldโs vert. Moi, cโest ce que je veux faire. Je viens de conclure un deal avec les gens derriรจre Quick et Burger King pour ouvrir cent cafรฉs Foodmaker. Mais รงa ne me suffit pas : jโen veux mille. Et notre production peut suivre.
Le fait de nommer quelquโun comme Jeroom Snelders directeur crรฉatif, puis de lui donner carte blanche, en dit long sur vous. Pour le patron dโune entreprise de cette taille, oser lรขcher prise ร ce point, cโest assez rare.
Jeroom est un artiste, je nโai pas ร mโen mรชler. Mรชme si jโai quand mรชme dรป avaler ma salive quand, juste aprรจs la signature dโun accord corporate vital pour lโentreprise, il a joyeusement collรฉ des pilules dโecstasy sur nos maillots de course (rires). Une autre fois, il a entiรจrement recouvert ma Porsche โ jโรฉtais si heureux dโavoir enfin pu mโen offrir une โ dโautocollants de fientes de pigeon. Il a aussi emballรฉ ma nouvelle Tesla dans des sacs-poubelle et du ruban adhรฉsif. Mes enfants ont fini par aller voir la direction de lโรฉcole parce que ยซ papa nous fout la honte avec ses bagnoles ยป.
Il y a aussi, sur notre faรงade, une parodie de McDonaldโs qui nous a dรฉjร valu un procรจs, parce que Ronald sโy fait tabasser. Mais voilร : cโest รงa, la libertรฉ crรฉative. Et jโadore รงa.