Il y a encore quelques années, les récits de routines matinales à rallonge saturaient les réseaux. Douche froide, jeûne intermittent, montre connectée pour suivre le sommeil profond, supplémentation. Le corps devenait un chantier optimisable à l’infini, et une partie des créateurs de contenu semblait détenir la formule pour repousser les limites du possible. Puis, progressivement, les commentaires ont changé de ton. Sous les vidéos de protocoles matinaux, des utilisateurs expriment désormais leur épuisement face à cette injonction. Dans le même temps, les contenus consacrés au lâcher-prise et à l’écoute de soi semblent gagner en visibilité. Cette envie de tout optimiser chez soi aurait-elle fait son temps ?

Pas vraiment disparue, plutôt déplacée

Le rejet des trackers est sans doute l’un des signes les plus visibles de cette lassitude. Sur TikTok et Instagram, on voit notamment apparaître des vidéos de créateurs de contenu qui jettent, voire cassent, leur bague Oura (aka : cet anneau connecté qui mesure la qualité du sommeil, l’activité physique, la fréquence cardiaque et la récupération) devant la caméra. Une façon assez littérale de dire : merci, mais ça ira.

 

 

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Si le geste semble rassurant (montrant bien que l’optimisation dans sa version la plus chiffrée commence à lasser), on peut toutefois se demander s’il sort vraiment de toute logique de validation. Car si le tracker disparaît, le refus de la performance, lui, reste filmé, monté, publié, et sa réception se compte, elle aussi, en likes.

Surtout, comme le souligne la psychologue clinicienne Carine Duray-Parmentier, interrogée pour ELLE.be, retirer l’outil ne suffit pas toujours à faire disparaître ce qu’il représentait : « Certaines personnes abandonnent les bagues, les montres connectées ou les applications parce qu’elles les vivent comme trop envahissantes ou culpabilisantes. Mais cela ne signifie pas forcément qu’elles renoncent au besoin de contrôler leur corps, et c’est probablement l’un des paradoxes de notre époque. L’idée d’être davantage à l’écoute de son corps est, en soi, très positive, mais elle peut devenir une nouvelle exigence si elle laisse entendre qu’il faudrait toujours comprendre parfaitement ce que notre corps nous dit ou prendre systématiquement les bonnes décisions. »

Autrement dit, on peut ranger sa montre connectée tout en gardant, quelque part dans un coin de sa tête, le tableau de bord allumé. Les chiffres disparaissent, mais l’habitude de se surveiller, de s’interpréter et de chercher la bonne conduite à adopter peut rester bien en place.

Les chiffres laissent donc peu à peu place aux sensations. Mais lorsque celles-ci deviennent, à leur tour, une nouvelle to-do-list, le changement est peut-être moins radical qu’il n’en a l’air.

L’intuition, nouveau visage du contrôle ?

Présentée comme une façon de se libérer des scores et des protocoles, l’écoute intuitive peut vite devenir… un nouveau protocole. Il faudrait savoir reconnaître le bon signal, distinguer une vraie fatigue d’un simple manque de motivation, ralentir au bon moment et, tant qu’à faire, parfaitement décoder les messages de son corps.

Le changement se jouerait donc moins dans l’attention portée au corps que dans la manière de la guider. Là où la montre ou la bague fournissait autrefois des chiffres, certains contenus proposent désormais des clés de lecture prêtes à l’emploi. Fatigue persistante, jambes lourdes, sommeil agité : chaque variation semble soudain avoir son explication, son coupable désigné et, bien souvent, sa “solution”.

 

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Les mêmes objectifs sous un autre nom

Sur TikTok et Instagram, cette logique semble déjà trouver de nouveaux prolongements. Le « cortisol face » et le « cortisol belly » ne sont sans doute pas les seuls, mais ils en donnent deux exemples assez parlants : certaines publications relient un visage gonflé ou un ventre plus rond au cortisol et proposent d’agir dessus pour les atténuer.

Pris séparément, les hashtags #cortisolreset et #hormonehealth ne renvoient évidemment pas tous aux mêmes intentions. Mais lorsque certaines publications mettent surtout en avant un visage plus fin, une mâchoire plus dessinée ou un ventre plus plat, on peut se demander si le discours sur l’équilibre hormonal ne rejoint pas, au moins par moments, des attentes plus esthétiques. Non pas forcément les mêmes discours qu’hier, mais peut-être certains idéaux qui trouvent aujourd’hui une autre manière de se raconter.

 

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Alors, disparue cette quête d’optimisation ? Difficile de le dire. Elle pourrait surtout avoir changé de terrain, passant peu à peu des chiffres aux sensations, puis des sensations aux signes physiques que l’on apprend à décoder. De quoi se demander si nous avons vraiment changé de rapport au corps, ou simplement changé la manière de lui demander d’aller “mieux”.