Sur TikTok, le hashtag #AlmondMom ne vend pas des bowls au quinoa ni des morning routines à base de citron tiède. Il désigne autre chose. Une névrose familiale en héritage, bien emballée et transmise de mère en fille. L’expression vient d’un moment presque anodin de « The Real Housewives of Beverly Hills ». Gigi Hadid, adolescente, a faim. Sa mère, Yolanda, lui conseille de manger «  quelques amandes… et de bien les mâcher ». Ce n’est pas un conseil. C’est une ligne de conduite. Une doctrine. Le corps féminin comme territoire à discipliner, lisser, optimiser. Ne pas déborder. Surtout ne pas déborder.

Depuis, les vidéos qui parodient ces mantras toxiques cumulent des millions de vues. Parmi eux, attendre quinze minutes pour voir si la faim « passe » ou marcher 10.000 pas pour « mériter » un repas. Faire du sport comme on paie une dette. Rien de nouveau, en réalité. Juste une vieille obsession remise au goût du jour.

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Klaartje Busselot

Le poids de l’héritage

La nourriture n’est jamais neutre. Elle est « sociale, affective et culturelle », rappelle d’emblée la psychologue clinicienne Rachel Silski. Mais pour les filles d’almond moms, elle est surtout morale et punitive. Clara, 30 ans, a grandi entre entraînements de hockey et hygiène de vie impeccable. Pourtant, à la maison, le climat était à la restriction permanente. Elle décrit une mère enchaînant les régimes pseudo-diététiques, basculant du jeûne à Weight Watchers, comme un dogme que l’on ingurgite sans poser de questions. Le plus brutal ? La fracture de genre. Clara se souvient du traitement de faveur accordé à son grand frère. Pour lui, s’empiffrer était un droit, voire un devoir pour « prendre des forces ». Pour elle, chaque bouchée était scrutée : « À l’adolescence, on me faisait passer le message que seule la nourriture permettait de ne pas grossir, peu importe si je faisais du sport trois fois par semaine. » Au restaurant, récemment, elle commande une tartiflette. Sa mère, sourire poli : « Ah, ici, il n’y a que toi qui peux te permettre ça. » La violence n’est jamais frontale, elle est élégante, mondaine, socialement acceptable. Pendant ce temps, cette petite phrase tourne encore en boucle dans sa tête : « Dix secondes en bouche, dix ans dans les fesses. »

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Le corps d’une femme ne lui appartient pas, il doit être un objet social irréprochable.

Le frigon la balance, et Claudia Schiffer

Pour Hélène, 50 ans, la névrose s’affichait jusque sur la porte du frigo, couverte de citations pro-régime. Elle a grandi avec le régime Montignac en guise de livre de chevet et une balance comme oracle dans la salle de bains. Sa mère, obsédée par son propre poids alors qu’elle était objectivement mince, lui a inculqué très tôt cette règle d’or : « Chaque kilo entre par la bouche. » Un héritage qui colle à la peau : même à la cinquantaine, Hélène évite toujours de se changer devant elle. Certains regards ne vieillissent jamais.

Du « câlin négatif » au désamour de soi

Chez Inès, la petite vingtaine, le contrôle ne s’arrêtait pas aux calories. Il descendait jusqu’aux sous-vêtements assortis. « Il fallait être impeccable, parfumée, pomponnée. » Le corps d’une femme ne lui appartient pas, il doit être un objet social irréprochable. À 13 ans, la scène se joue dans une salle de bains. Alors qu’Inès est en train de se changer, sa mère entre et lui assène un : « Ouh là là, il faut arrêter de manger. » Une petite phrase assassine qui a rapidement cristallisé chez la jeune femme un trouble alimentaire dont elle souffre encore aujourd’hui. Elle raconte comment, pour compenser, sa mère utilisait le sport comme une purge : ne s’autorisant des chips qu’après avoir couru plusieurs kilomètres, ou dégainant son tapis de gym après le moindre écart.

Aujourd’hui, Inès traîne encore ce rapport abîmé au corps qui l’empêche de prendre le moindre kilo sans paniquer. Sa clope ? C’est son gardefou, un coupe-faim. Chez elle, le sucre portait un surnom : le « câlin négatif ». Un petit plaisir qui fait du bien à l’âme, mais qui se paie forcément dans les hanches. Une sémantique qui associe systématiquement le plaisir à la faute.

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Klaartje Busselot

Le spectre du père

L’almond mom n’est pas la seule coupable. Lui coller tout sur le dos serait un raccourci un peu trop confortable. Et surtout faux. Car les pères ne sont jamais très loin. Parfois en retrait, parfois en première ligne. Mais presque toujours là pour valider, légitimer ou amplifier le flicage. Pour Rachel Silski, certains pères n’hésitent pas à sortir le lance-flammes verbal dès que leur fille s’arrondit ou, à l’inverse, devient « trop féminine ». Hélène se rappelle un père qui ne jurait que par Claudia Schiffer et les mannequins de magazines. « Toute l’attention allait aux femmes belles et minces, il les pointait du doigt partout où on allait. » Pour exister aux yeux de son père, il fallait être une brindille : message reçu cinq sur cinq. Inès, elle, décrit un père paradoxal : en surpoids notoire, il passait pourtant son temps à juger le corps des femmes. Le flicage maternel ne sort pas de nulle part : il se nourrit de décennies d’un regard masculin qui n’autorise aucun écart. Les mères sont les premières à avoir morflé sous ce système. Elles n’inventent rien, elles ne font que recycler une violence qu’on les a forcées à avaler.

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Ce contrôle sur l’assiette cache autre chose : le besoin de maîtriser la vie, le corps, l’enfant, l’image

Sortir de l’hypercontrôle

Pour la clinicienne Rachel Silski, le mot n’est pas trop fort : contrôle. « Le problème des almond moms, c’est qu’elles précipitent leurs enfants dans l’orthorexie : une forme de bien-manger extrêmement normative et vidée de toute notion de plaisir. » Une alimentation propre, lisse, sans aspérité – et sans joie. Selon elle, ce contrôle sur l’assiette cache autre chose : le besoin de maîtriser la vie, le corps, l’enfant, l’image. Et les réseaux sociaux ne font qu’amplifier le phénomène. « En esthétisant ces comportements, ils les normalisent », remarque-t-elle. On ne mange plus seulement pour soi, on performe. En consultation, Rachel Silski rappelle surtout la façon dont ces injonctions alimentaires s’entrelacent avec le lien familial, l’histoire intime et parfois même des vécus traumatiques plus larges. Le premier pas consiste à prendre de la distance avec la parole parentale, comprendre que ce « fais attention » n’est pas une vérité mais un héritage. Certaines commencent par se détacher du regard des autres – en coupant avec Instagram, par exemple – d’autres engagent un travail thérapeutique, comme l’EMDR, pour désamorcer ces phrases devenues réflexes. L’enjeu, au fond, est ailleurs : réapprendre à sentir ce qui fait du bien, à tolérer l’incertitude, à accepter que le corps échappe en partie au contrôle. Passer du corps surveillé au corps vécu, ce qui, dans certaines familles, relève carrément de la dissidence.

Résistance calorique et tartiflettes de la liberté

Briser le cycle ne tient ni de la révélation ni du grand soir. C’est plus discret, presque invisible : une série de microinsurrections, répétées jusqu’à déplacer quelque chose. Hélène a choisi de ne pas avoir d’enfants. Non par désamour, mais par lucidité : la peur de transmettre, intacte, cette obsession du contrôle. Une manière nette d’interrompre la chaîne. Clara, elle, confronte. Au restaurant, quand la remarque tombe, elle la renvoie : « Maman, écoute ce que tu viens de dire. Et si je te parlais comme ça ? » À côté, il y a des victoires minuscules : manger une crêpe ou une pizza sans transformer le plaisir en calcul. « Ne pas culpabiliser si je mange plus que mes potes mecs, c’est mon acte de résistance. » Inès tente de protéger sa petite sœur, de contenir ce qui peut encore l’être. Et si elle a des enfants, elle espère leur transmettre autre chose : une relation à la nourriture qui ne soit pas une menace permanente. « Mieux vaut être en bonne santé et un peu ronde que maigre et malheureuse, je sais de quoi je parle. » Au fond, il ne s’agit pas seulement d’une histoire de mères, de filles ou d’assiettes trop pleines ou trop vides. Mais d’une manière d’organiser le monde, de hiérarchiser les corps, de rendre certains désirables et d’autres corrigibles. Dans cette logique, apprendre à ne plus se surveiller devient un acte de désobéissance. La rupture tient à presque rien : refuser que l’amour ou le plaisir continue à laisser en bouche ce goût sec, persistant, d’une amande qu’on mâche trop longtemps.