Parfois, ce ne sont pas les images floues qui nous hantent, mais celles qui sont nettes. Claires. Trop. Une fille, nue, à quatre pattes. Des hommes, souvent plusieurs, autour d’elle. L’un lui tient la gorge. L’autre la gifle. Un autre encore filme, rit, dirige. On appelle ça du porno.
Derrière ces vidéos aux millions de vues, parfois dites « consensuelles », des femmes parlent de viols, de menaces, de séquestration. En France, les affaires French Bukkake et Jacquie et Michel ont levé un pan de rideau sur une industrie aussi lucrative que violente. Et si les scandales explosent, les vidéos, elles, restent en ligne. Qu’est-ce que ça dit, au fond, de nous ?
Une industrie florissante
Chaque minute, 219.985 vidéos sont vues sur Pornhub. C’est l’un des sites les plus visités au monde. Pendant la Covid, il a même fait plus d’audience que la BBC. L’industrie du X pèse des dizaines de milliards. Et dans 90 % des cas, selon un rapport du Haut-Commissariat des Nations unies, ce qu’on y voit, ce sont des violences contre les femmes. Mises en scène. Ou vécues.
Les chiffres sont vertigineux, les témoignages glaçants. En France, plus de 40 femmes ont porté plainte contre Jacquie et Michel ou French Bukkake. Viol en réunion, traite d’êtres humains, proxénétisme aggravé… Les chefs d’accusation s’empilent. Mais les vidéos restent. Et les clics aussi.
Gigi Max : « Je ne veux pas qu’on pointe le porno du doigt »
Dans ce chaos, il y a Gigi Max. 31 ans, Bruxelloise, actrice porno et stripteaseuse. Elle a fait ses classes sur OnlyFans avant de tourner pour des productions en Flandre, à Prague ou à Barcelone. « Moi, je me suis toujours sentie safe jusqu’à présent », explique-t-elle. « Mais je suis grande gueule, je sais dire non. À 19 ans, je n’aurais pas forcément eu la même assurance. »
Ce qui l’inquiète, c’est la généralisation. « On va dire “le porno c’est mal”. Mais c’est pas toujours comme ça. » Dans un groupe WhatsApp réunissant 150 actrices européennes, les alertes circulent : noms de producteurs « malaisants », tournages « borderline »… Mais elle connaît aussi des filles qui ont adoré travailler avec Pascal Lucas ou Rocco Siffredi. Pour elle, ce n’est pas le porno qui est violent, mais la société. « J’ai rencontré des hommes maladroits qui m’ont mis très mal à l’aise dans le X, mais j’en ai rencontré dans des open spaces aussi. »
« On ne peut pas consentir à sa propre torture »
À l’opposé du spectre, Aliénor Laurent d’Osez le Féminisme ! dénonce une industrie « fondée sur le viol et les actes de barbarie ». Elle cite les séquelles physiques (prolapsus, chirurgies) et psychiques (dissociation, stress post-traumatique). « On emploie le langage du cinéma pour masquer la réalité. On parle d’actrices, de scénarios, de tournages… mais quand une femme subit une double pénétration, ce n’est pas une fiction. » Le problème ne se limite pas aux pratiques : c’est toute une esthétique de la violence qui s’installe. « C’est toujours la même narration : la femme dit non, mais en fait elle aime ça. Une catastrophe pour la culture du viol », poursuit Aliénor.
Mais pourquoi ces images, de plus en plus violentes, plaisent-elles autant ? Parce que notre cerveau réclame sa dose. « Le porno dérègle nos circuits de récompense », décrypte Lola Clavreul, directrice de la Fédération des centres pluralistes de planning familial. « Comme avec une drogue, il faut une intensité de plus en plus forte pour obtenir le même effet. Alors, on passe d’un cunnilingus à un gangbang, puis à des scènes d’étranglement ou d’inceste. » La psychoclinicienne Maria Hernandez Mora parle de « viol psychique » : plus on consomme de porno, plus on dissocie. Et plus on dissocie, plus on cherche à être choqué. « Les plateformes courent après les clics. Et elles savent qu’un cerveau choqué est un cerveau fidèle. »
Ce que regarde un garçon de 11 ans
En Belgique, l’âge moyen du premier contact avec le porno est désormais de 11 ans. « Il était de 14 ans en 2017 », rappelle Lola Clavreul. « Aujourd’hui, un enfant peut tomber sur une vidéo pop-up en téléchargeant un film ou en en parlant avec un copain. Et c’est souvent violent. Un étranglement, une gifle, une sodomie. »
Mais au-delà des vidéos, ce sont les catégories qui interrogent : teen, inceste, black girl abuse, interracial gangbang, fille de 18 ans punie par papa… Une vitrine du racisme, de l’inceste, de la pédophilie ou encore du viol. Le tout en accès libre. « Si les plateformes refusent d’appliquer un contrôle d’âge, c’est parce que leur cœur de cible, ce sont les cerveaux malléables des ados », note Aliénor. Résultat : des adultes qui regarderont ensuite des contenus encore plus extrêmes.
©llustrations – Klaartje Busselot
Du « porno d’abattage »
Les affaires Jacquie et Michel et French Bukkake n’ont pas seulement révélé l’ampleur des violences. Elles ont exposé un système. Séquestration, tromperie, coercition, drogue, proxénétisme… les chefs d’inculpation ressemblent plus à un dossier de traite humaine qu’à celui d’un tournage amateur. À ce jour, plus de 50 femmes ont porté plainte, une douzaine d’hommes sont inculpés, des centaines d’autres, non identifiés, ont participé.
Dans les témoignages publiés dans l’ouvrage collectif « Sous nos regards », une phrase revient souvent : « Je ne savais pas. » Pas qu’il y aurait sept hommes. Pas qu’il y aurait sodomie. Certaines ont dû déménager, abandonner études ou travail, harcelées, reconnues dans la rue. L’historienne Christelle Taraud parle de « porno d’abattage ». Loin du fantasme de la révolution sexuelle, elle observe une explosion de la violence pornographique pile au moment où les femmes relevaient la tête avec #MeToo. « Le porno, c’est le cœur du masculinisme. »
L’association belge isala, va plus loin : « C’est de la prostitution filmée. » Pour elle, impossible de parler d’éthique dans un système où l’on échange un acte sexuel contre de l’argent. « “Il arrive que quand des personnes prostituées portent plainte, on leur rétorque : “Vous avez été payée.” Comme si ça annulait tout. » L’ASBL évoque une femme prostituée accompagnée par isala, violentée par un gynécologue. « Quand elle a crié de douleur, il a dit à sa collègue : “Elle est sensible, pour une pute.” Voilà où on en est. »
Lola Clavreul rappelle que les scripts pornos deviennent des prescrits sexuels. « Ce qu’on voit influence ce qu’on pense être la norme. » Pourtant, ce que montre le porno est clairement un monde binaire. C’est le seul endroit où l’on croise des hommes moins bien rémunérés que les femmes. Un constat éloquent que rapporte Robin D’Angelo dans son livre-enquête « Judy, Lola, Sofia et moi » : « Un homme va être payé entre 50 et 150 € car il va prendre son plaisir sexuel, la femme mérite d’être mieux payée car elle va prendre plus de risque, que ça va être plus violent pour elle. »
Alors, que faire ?
Bloquer les sites ? Difficile. Ils sont hébergés à l’étranger. Imposer un vrai contrôle d’âge ? Chez nos voisins français, la loi a été suspendue. Promouvoir le porno éthique ? Louable, mais ultra-minoritaire. Erika Lust, pionnière du X féministe, reste une exception.
Faut-il tout interdire alors ? Totalement illusoire pour Gigi Max : « Ça continuerait, mais en cachette. Ce serait pire. » Pour Osez le Féminisme !, on ne peut pas « réparer » ce système. Selon Lola Clavreul, la solution est ailleurs : éduquer, accompagner, encadrer. Créer des alternatives – y compris auditives, comme les plateformes Femtasy ou Vox – qui ouvrent de nouveaux imaginaires. « Mais il faudra du courage. Parce qu’aujourd’hui, c’est le trash qui vend. »
À la question « le porno peut-il être libérateur ? », les avis divergent. Pour certaines, il incarne la reprise en main du corps. Pour d’autres, il reste l’un des bastions d’un système fondé sur la violence. Alors, peut-on encadrer sans censurer ? Réinventer sans moraliser ? Une chose est sûre, derrière les millions de clics, le porno interroge nos imaginaires, nos désirs, mais aussi la manière dont ils sont façonnés. Et examiner la question devient un acte de responsabilité collective.
©llustrations – Klaartje Busselot