Un glissement silencieux, mais bien réel : les petites filles décrochent des additions. Pas parce qu’elles seraient « nulles en maths » contrairement au stéréotype tenace, mais parce que l’école les pousse doucement vers la sortie.
C’est en tout cas ce que révèle une étude française monumentale publiée dans la revue Nature, et menée sur plus de 2,6 millions d’élèves de CP et CE1 entre 2018 et 2022. Du jamais-vu à cette échelle. Les chiffres sont glaçants : alors que filles et garçons démarrent avec un niveau équivalent, les garçons prennent une avance significative en maths dès les quatre premiers mois, avance qui quadruple un an plus tard. Pas à cause d’une mystérieuse prédisposition masculine pour les chiffres – car, spoiler : elle n’existe pas -, mais bien à cause des stéréotypes de genre et de notre façon d’enseigner.
L’école, vectrice d’inégalités de genre
« L’apparition de cet écart est trop brutale pour être innée », explique Pauline Martinot, autrice principale de l’étude, médecin et neuroscientifique. Elle a décortiqué les performances en mathématiques d’élèves issus de tous les milieux, toutes les régions, toutes les pédagogies, des écoles Montessori aux établissements prioritaires. Et une chose saute aux yeux : l’école joue un rôle amplificateur. C’est en classe que ça se passe. Pas dans l’ADN.
En cause ? Des exercices chronométrés, compétitifs, stressants. Des consignes qui favorisent la rapidité plus que la réflexion. Et une pédagogie encore très teintée d’idées reçues, où les garçons sont inconsciemment plus interrogés, plus félicités, plus encouragés à prendre des risques. Quant aux filles, on attend qu’elles soient surtout sages, appliquées… et surtout moins aptes à l’erreur.
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Spoiler : avoir la bosse des math n’est pas dans l’ADN
Ce n’est pas un mystère : les compétences « pré-mathématiques » (sens des quantités, logique élémentaire, structuration de l’espace…) sont identiques chez les bébés filles et garçons. C’est donc bien la socialisation qui creuse l’écart, que ce soit à la maison, à travers les jouets, au sport, mais surtout à l’école.
Et si l’on doute encore du rôle de l’école, l’étude a repéré un phénomène inattendu : pendant le confinement en 2020, les écarts de niveau se sont stabilisés. Mieux, ils ont parfois diminué. Le genre se faisait moins sentir à la maison qu’en classe. Le cocon familial, pourtant souvent pointé du doigt pour ses biais sexistes, a eu un effet étonnamment protecteur face aux stéréotypes de genre.
Ce que les chiffres montrent aussi, c’est que les garçons performent mieux sous pression. Ils sont plus habitués à l’échec, au challenge, à la prise de risque. Les filles, elles, ressentent davantage l’anxiété liée à la performance. Dans un test central de l’étude (le fameux « test de la ligne numérique », où il faut placer un nombre entre 0 et 10 sans graduation) les filles chutent plus vite. Pas parce qu’elles comprennent moins, mais parce que l’exercice est perçu comme plus risqué, donc plus paralysant.
Revoir la copie, d’urgence
La bonne nouvelle, c’est que des leviers existent. On peut former les enseignant.e.s à interroger autant les filles que les garçons. Apprendre aux enfants à gérer le stress des maths de façon plus égalitaire. Valoriser l’effort plutôt que la bonne réponse, ou encore offrir des modèles féminins inspirants.
Et chez soi ? C’est simple. Des Lego, des dominos, des puzzles, des jeux chronométrés pour tout le monde. Pas de rose pour les poupées et de bleu pour les chiffres. Pas de « t’es une vraie fille » quand elle a peur, ni de « fais pas la fillette » quand il pleure. Juste des enfants qu’on laisse explorer tous les recoins de leur cerveau.
Car si les conclusions de cette études ne sont pas neuves, elles agissent comme une belle piqûre de rappel. Les inégalités ne naissent pas des capacités, elles naissent de nos attentes. Les filles ne sont pas nulles en maths. On les rend nulles en maths. Et ce dès le CP. Alors si l’on veut des femmes ingénieures, des chercheuses en IA, des prix Nobel de physique, c’est ici que ça commence. Pas à la fac. Pas au lycée. Mais dès la rentrée des primaires au mois de septembre.