Derrière les vitrines de La Perla Tattoo Parlor

Mis à jour le 13 février 2018 par ELLE Belgique
Derrière les vitrines de La Perla Tattoo Parlor

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« Retenez que seule La Perla tatoue bien ! » Voilà une carte de visite pour le moins étonnante. Si on ajoute le fait qu'Émilie La Perla est THE artiste du tatouage, que son atelier est un bonheur pour nos yeux et que les tatoos de Veerle Baeten (Broken Circle Breakdown) ont été conçus dans ce même atelier... On en comprend mieux la signification. 

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Petit problème: ma phobie des aiguilles. Autre détail: la phobie d'Émilie pour les piercings. Une alliance contre nature donc, qui a pourtant débouché sur une après-midi intéressante. J'ai réussi à surmonter ma peur des aiguilles (les regarder, ça ne fait pas mal en fait), Émilie m'a fait découvrir un monde fascinant, rempli de têtes de mort, de collections d'objets arty, avec au milieu, une chaise de coiffeur.

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EYELINER LA TECHNIQUE POUR UN TRAIT PARFAIT

 

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La première chose qu'il faut comprendre: le monde du tatouage connait lui aussi ses troupes d'élite... «Aujourd'hui, les tattoos sont cools grâce aux Justin Bieber et aux Rihanna de ce monde. C'est vrai, j'apprécie qu'il y ait une reconnaissance de notre travail, mais mon sentiment est partagé: les tatouages sont banalisés et je ne peux pas lutter contre ça. Pour moi, il y a différentes manières de considérer l'art. Soit la face commerciale: les gens se font tatouer pour un oui, pour un non, sans recherche particulière. Du coup, les tatoueurs n'ont aucune vision artistique et répondent simplement à une demande. La dernière mode, c'est ce qu'on a épinglé sur Pinterest. Ou pire encore: je le veux parce que je l'ai vu sur une star ! Je ne connais aucune célébrité avec un joli tatouage. C'est incompréhensible: elles ont tout l'argent du monde, mais elles se font n'importe quel dessin sur leur peau.»

Et puis, il y a une autre tendance, intitulée "pirate's way", le style d'Émilie en fait. Elle appartient à la catégorie des artistes tatoueurs - avec de l'influence. « Pour moi, ce n'est même pas un boulot, les tatouages sont vraiment ma passion et ils occupent tout mon temps. Quand je ne suis pas dans mon atelier, je travaille à la maison, sur un dessin. Quand je ne suis pas en Belgique, je recherche des artistes à travers le monde. Quand je ne suis pas en train de travailler, je me fais tatouer par de vrais artistes. »

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Il ne faut pas confondre Bertje Tattoo et les vrais artistes donc ! La Perla, ce n'est pas une échoppe commerciale, mais bien un endroit où on compose de véritables créations artistiques. « Les vrais amateurs choisissent des artistes en fonction de leur style. Mes clients viennent ici parce qu'ils se retrouvent dans le mien. Si ce n'est pas le cas, j'essaye de les orienter vers quelqu'un d'autre. » Ou, si ce sont de simples amateurs, de les mettre à la porte !

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Comment reconnaitre un véritable artiste ? « On commence par la boutique, on voit tout de suite à qui on a à faire. Les vrais pros du tatouage dirigent leur atelier de l'intérieur, ils ont un style propre et une esthétique, ils pensent à la création. Ils créent leur propre monde ! Il n'y a pas de règles en la matière: certains construisent un monde rempli de têtes de mort, d'autres rempli d'animaux morts. Moi par exemple, j'aime particulièrement les années 70 et je me laisse inspirer par cette époque. Ici, l'intérieur change beaucoup. Dernièrement, j'ai créé un mur complet, du sol jusqu'au plafond. »

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« J'ai créé ce petit coin un peu comme chez un barbier old school, chacun devrait se sentir privilégié... »

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« Ça demande beaucoup de recherche et de temps. Je rencontre beaucoup de gens issus du milieu artistique et via ces personnes, je récolte du matériel et des pièces originales. J'ai collectionné les carreaux en céramiques pendant longtemps, puis je les ai accrochés au mur pour les exposer. »

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Les peintures qui ornent les murs sont des dessins originaux, réalisés par Émilie et ses collègues. « De temps à autre, ça fait un petit pincement au coeur de voir ton travail s'en aller par la porte, alors c'est gai de pouvoir encore regarder l'original... »

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Ces dessins montrent des pratiques très différentes. Tout comme la peinture, l'art du tatouage se décline en différents styles. « Il y a vraiment beaucoup de techniques différentes: le pointillage, la brosse "coup de couteau", les couleurs brutes, les ombrés, les non colorés, les plus grands,... C'est impossible de tous les énumérer, chaque artiste procède à sa manière. » Émilie suit l'école japonaise: un fond très foncé avec des couleurs plus fortes et des lignes plus épaisses.

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Les vrais connaisseurs ont une mentalité de collectionneur: « Toute ma vie est écrite sur ma peau. Littéralement. Pendant mes voyages, je me laisse tatouer par différents artistes et comme mes clients, je collectionne les grands noms - un peu à la manière d'un collectionneur d'art. Ma main a été travaillée par l'argentine Bara, les fleurs ont été réalisées par Tomas Garcia, un artiste espagnol. Tout mon bras a été tatoué par Brujo et ce papillon a été fait par Rob Benavides , de San Diego. »

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Les deux squelettes qu'Émilie porte sur son torse peuvent même paraitre un peu vintage: « Ils ont été tatoués par l'artiste Just, basé à Paris. En fait, c'est un vieux dessin, entre-temps, son style a beaucoup changé. » Pour les initiés, ce tatouage a autant d'effet qu'une jupe Chanel vintage pour nous.

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« C'est pour ça que je trouve dommage que les gens qui n'y connaissent rien en tatouage débarquent chez moi sans s'informer. Certains arrivent avec des grands dessins sans même savoir ce qu'ils demandent. Pour moi, c'est la même chose que de ne pas apprécier du bon vin. »

« Comment je réagis au laser ? Par principe, je suis contre, mais je dois ajouter que je le fais aussi. C'est pratique pour faire de la place à un nouveau dessin. J'ai 32 ans et j'ai encore un bras libre (mon dos est tatoué de la nuque jusqu'aux hanches), c'est même un peu frustrant. Mais j'attends encore un peu, je veux gagner un peu en maturité. Ce sera mon dernier projet donc c'est vraiment super important. »

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Émilie n'est pas la seule à travailler dans son studio. « Le réseau des artistes tatoueurs s'étend à travers le monde et on a l'habitude d'aller les uns chez les autres. Il n'y a ni formation, ni formule secrète pour ce boulot: il faut travailler très dur et toujours continuer à apprendre. En regardant le travail des autres artistes, en se laissant prendre en mains, en échangeant certaines techniques. Pour le moment, j'ai reçu la visite d'un Italien qui a lui-même une boutique dans les environs de Côme. Je vais souvent là-bas pour rencontrer des collègues, pour tatouer, pour peindre ou juste pour me promener... Lui est là pour quelques semaines et il s'occupe de ses affaires. L'échange est toujours inspirant et enrichissant ! »

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Assez parlé, maintenant on passe à la pratique. Comment commence un tatouage ? « Avant toute chose, les clients viennent en consultation: on parle un peu, pour faire connaissance et voir si on est bien sur la même longueur d'onde. À partir de là, on élabore ensemble le dessin. » Les clients qui ont une "mentalité commerciale" se retrouvent vite sur le chemin du retour. « On installe une confiance mutuelle. Je donne vraiment tout à mon client, mais je dois être certaine qu'il marche avec moi et que je peux lui faire confiance. Un dessin de taille moyenne me prend environ 9 heures de travail, et je ne veux pas faire ça pour rien. À ce niveau-là, j'ai déjà eu pas mal de mauvaises surprises. Beaucoup de gens ne se rendent pas compte de la quantité de travail que je fournis. »

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« Une fois le premier croquis terminé, je le dessine au crayon sur la peau - pour avoir les bonnes dimensions et les bonnes lignes. Chaque personne est différente, même si tous les dessins ont la même taille: chaque tatouage tombe différemment sur chaque corps. »
Le dessin final est ensuite placé sur de papier à pochoir et ainsi imprimé sur la peau. Après seulement, l'artiste procède au tatouage lui-même (avec les aiguilles). Rien n'est donc laissé au hasard.

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J'ai la chair de poule rien qu'en les regardant: à chaque aiguille correspond un usage particulier. « Il y a des aiguilles pour tracer des lignes droites, d'autres plus spécialement conçues pour colorier, d'autres encore pour l'effet ombré... » L'aiguille électrique est rangée dans un encrier spécial. « En fait, il n'y a pas beaucoup d'encre dans un tatouage: dans un petit pot, il y a à peu près 15 gouttes et je n'utilise par le tiers en deux heures de temps. Bien sûr, ça dépend beaucoup de la main de l'artiste. »

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Et ça coûte combien de se faire tatouer ? « Pour avoir un bon tatouage, il faut dépenser beaucoup d'argent, je connais des artistes qui demandent jusqu'à 300€ par jour. Ça peut paraitre beaucoup, mais il ne faut pas oublier les heures de travail en dehors du tatouage: les recherches, les consultations, le temps passé à la table de dessin,... Un tatouage c'est donc un peu comme un investissement. »

Il ne faut pas l'oublier : « Tatouer reste une activité où il y a des risques, l'éthique des artistes est donc très importante. Ils engagent leur responsabilité. Quand un client a du sang sur les mains, je m'en occupe et je désinfecte directement. Je lui demande s'il se sent bien, s'il veut une tasse de café ou une chaise,... Il faut vraiment penser à tout et tout anticiper. Les gants en plastique sont une chose, mais je désinfecte même les lampes électriques autour de la chaise de tatouage: on n'est jamais trop prudent. »

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Émilie est tatoueuse depuis ses 19 ans, entre-temps elle est devenue une véritable experte de la peau. « Je remarque tout de suite si une personne a une bonne hygiène de vie, rien qu'en regardant sa peau. La qualité de la peau dépend également de l'endroit où on vit. Les Japonais par exemple, ils ont un petit duvet soyeux, parfait pour le tatouage. La couleur de la peau a aussi une influence sur le résultat final. La couleur rend mieux sur une peau claire, pourtant c'est moins demandé dans les pays européens. Les peaux méditerranéennes sont plus difficiles: la peau est plus dure, donc l'encre pénètre moins facilement. »

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Bien sûr, l'âge est aussi un facteur important: « J'essaye toujours d'imaginer à quoi va ressembler un tatouage dans 10 ou 15 ans. Avec le temps, la peau devient de moins en moins souple, du coup l'encre bouge elle aussi. Les détails des petits tatouages peuvent même devenir complètement noirs - on appelle ça un "blow up". C'est pour ça que je conseille les petits tatouages sur les poignets. »

D'ailleurs, quelles sont les parties du corps les plus populaires pour les tatouages ? « Il y a quelque temps, on se faisait tatouer des pieds à la tête, puis les mains. Aujourd'hui, les gens veulent se faire tatouer les mains et les doigts, ce qui pour moi est vraiment un suicide social. En plus, les doigts vieillissent très mal, ça se termine souvent en "blow up". Pour les jeunes filles qui veulent un tatouage sur le ventre, je leur demande toujours si elles veulent avoir des enfants. Une grossesse est vraiment très éprouvante pour la peau: du coup, c'est vraiment un gros risque pour le tatouage. Pas vraiment une bonne idée donc. »

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Certaines parties du corps sont plus douloureuses que d'autres. La nuque par exemple, parce que la peau est plus épaisse et l'encre pénètre donc moins bien.

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Il y a quelques années, Émilie a fait une exception à sa philosophie "réservé-aux-initiés": elle a tatoué Veerle Baetens pour le film "Broken Circle Breakdown".

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« Felix Van Groeningen m'avait contactée pour en savoir un peu plus sur la vie d'un artiste tatoueur. Je ne le connaissais pas, mais je l'ai vraiment trouvé fantastique. Pour moi, c'est un vrai artiste qui mérite le respect, même s'il n'y connait rien au tatouage ! Après quelques-unes de nos rencontres, il m'a demandé de tatouer le personnage principal de son film. Je suis allée sur les lieux du tournage et j'ai fait des essais avec Veerle Baetens. Encore une fois, il fallait voir comment les tatouages allaient tomber sur son corps. On a fait une sorte de stickers avec mes créations, elles étaient peintes chaque jour par les maquilleurs-visagistes. »

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Une collaboration réussie donc: « Ce n'est qu'après qu'elle m'a avoué à quel point c'était bizarre d'aller faire du shopping après une journée de tournage. Le boulanger et le boucher du coin la regardaient avec des grands yeux... Pour elle, c'était vraiment drôle d'être dans ma peau! »

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Une artiste passionnée donc. Elle considère que les Japonais ont la technique parfaite, elle orne ses murs et les déplace ensuite, elle collectionne les chefs-d'oeuvre, elle utilise trois passeports par an... et elle a même réussi à calmer ma phobie des aiguilles !

(Images: Marloes Desterbecq)
(Isabelle Van de Rijde, traduit par Karolin Brohee).