Il est tentant une fois encore d’ouvrir notre réflexion à propos des secrets de fabrication de l’atelier stylisme de La Cambre par l’énumération de ses talents prodigieux. On broderait des noms juste à côté de celui de marques iconiques, on égrènerait un casting éloquent : Matthieu Blazy (nouveau directeur artistique de Chanel), Anthony Vaccarello (directeur artistique de Saint Laurent), Nicolas Di Felice (directeur artistique de Courrèges), Julien Dossena (directeur artistique de Rabanne), Julian Klausner (successeur de Dries Van Noten dans sa maison), Olivier Theyskens (directeur artistique), Marine Serre, Marie Adam-Leenaerdt, Louis-Gabriel Nouchi (directrices et directeur artistiques de leur maison éponyme), et tous ceux, dont le nom est moins connu du grand public mais qui collaborent au plus près à la création des collections chez Louis Vuitton, Lemaire ou Balenciaga. Ils ont tous mené leurs études au 427 de l’avenue Louise, dans un bâtiment vétuste qui mériterait de gros travaux de rénovation. Mais l’école est publique, les budgets modestes, et de toute façon, les élèves s’attachent dès leur sortie à remodeler le futur. Peut-être même l’ascenseur bringuebalant, la frigolite usée au plafond et les murs d’époque nourrissent-ils inconsciemment leur motivation à innover radicalement, sensiblement.
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Courrèges SS25
Une pédagogie hors de comparaison
Alors qu’en dehors de l’Académie d’Anvers la grande majorité des écoles de mode en Europe et dans le monde sont privées, coûteuses pour les élèves et largement subventionnées, aucune n’obtient les résultats de La Cambre. L’enseignement ne s’encombre pas de complaisance, les futurs designers sont poussés au-delà de leur zone de confort, pour accéder à leur essence créative. Tony Delcampe, ancien étudiant de cette institution qui bat tous les records de placements et de recrutements aux postes clefs de la mode créateur et du luxe, a commencé à y enseigner en 1998, en est devenu le directeur l’année suivante. « Le rythme effréné de travail et d’apprentissage, très sélectif, recentre les valeurs des étudiants. Nous sommes avec eux dans un rapport de discussion permanente. C’est une gymnastique créative, il n’y a pas de cours écrits. »
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Tony Delcampe, directeur de La Cambre Mode[s] © Jorre Janssens
Je suis très heureux et très fier de la réussite de mes étudiants. Je vieillis, et je suis rassuré qu’une reconnaissance internationale s’installe. Chaque nomination de nos élèves dans une grande maison nous confirme qu’on avance dans le bon sens
Discret mais exigent, direct mais bienveillant, il a développé la pédagogie mise en place en 1986 par Francine Pairon, qui avait initié cette formation avec les moyens du bord et une perspective révolutionnaire. Cette méthode, qui a permis l’émergence de plusieurs générations de créateurs de premier plan, est fondée sur l’acquisition d’un bagage culturel important (50 % du temps de cours y sont consacrés), par l’étude de l’histoire de l’art, de l’esthétique, de la sémiologie, de philosophie, de littérature, de toutes les formes d’art. Les diplômés sont polyvalents, très appréciés dans les studios où leurs multiples compétences sont aussi précieuses que recherchées. « Nous sommes loin d’une école privée qui se concentre sur la technique et les demandes industrielles, nous nous inscrivons dans la démarche d’une académie artistique. Cela passe par le développement d’une méthodologie de travail qui ouvre aux étudiants la possibilité de dégager leurs propres clés conceptuelles au fil des recherches. Celles-ci permettent d’identifier les qualités plastiques autres que celles relevant purement du domaine émotionnel et sensible, pour traiter de façon innovante les volumes du corps en dépassant les normes strictement techniques d’un patron de base de l’industrie. Dans notre enseignement, le vêtement est au centre de tout. »
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Marie-Adam Leenaerdt SS25 © Adrien Maurice
Ni « tendances » ni « produits »
Tony Delcampe souligne que depuis 26 ans qu’il dirige le département, le programme est en évolution continuelle, comme l’est la mode contemporaine : « L’atelier Stylisme et Création de Mode cherche à anticiper et à se distinguer dans son domaine. Notre rôle n’est pas d’être des suiveurs mais de comprendre, d’améliorer, de contrer. La mode est en train de se dévoyer, à force de n’être plus qu’une histoire d’image qui étouffe sous les produits. À La Cambre, nous formons les étudiants à réinventer notre époque contemporaine avec des créations plus pertinentes, qui se détachent du marasme d’aplanissement qui ensevelit presque tout le prêt-à-porter actuel. On leur apprend à fabriquer du désir mais pas du fantasme : à faire des vêtements. »
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Lou Pion, 1ère année © Jorre Janssens