Vieillir quand on est LBGTQ+ : l’étouffante solitude

Mis à jour le 10 mars 2022 par Juliette Maes et ELLE Belgique
Vieillir quand on est LBGTQ+ : l’étouffante solitude ©Shutterstock

« Je suis à la recherche depuis des années d’un partenaire stable et sérieux, mais je n’ai pas encore trouvé. » Discriminations, ruptures familiales et difficultés à créer des liens sociaux, vieillir en tant que LGBTQ+ dans notre société n’est pas simple.

La solitude des personnes âgées est un phénomène connu depuis de nombreuses années en Belgique, mais d’après une étude réalisée en 2013 par Aides, SOS Homophobie et le groupe SOS, les personnes LGBTQ+ sont exposées de manière disproportionnée au risque d’isolement en vieillissant.

Qualité de vie et santé mentale 

Comme beaucoup d’autres homosexuel·le·s de sa génération, G., qui a préféré garder son anonymat, souffre de cet isolement. Malgré ses efforts et centres d’intérêt variés, il n’a jamais eu de relation stable, une situation qui devient de plus en plus difficile à gérer et qui est la cause d’une lourde dépression. Originaire de Waterloo, ce senior de 66 ans vit depuis douze ans dans une habitation protégée à Bruxelles, avec huit autres personnes nécessitant également un suivi psychiatrique. 

G. y a fait son coming out, il y a quelques années. Il se rappelle avec plaisir que les résident·e·s ont accueilli cette nouvelle avec beaucoup d’ouverture, bien qu’il soit le seul homosexuel du groupe. Dévoiler son orientation sexuelle était, pour lui, nécessaire, en raison des réunions hebdomadaires tenues dans le centre, mais pas suffisant pour créer des liens enrichissants. « J’adore la culture, c’est une grande passion chez moi », confie-t-il. « Je vais régulièrement au cinéma, au théâtre ou à l’opéra, mais toujours seul. » 

Vivre son orientation sexuelle ouvertement impose une réaffirmation constante de soi, regrette Hilde De Greef, elle-même lesbienne et cofondatrice des Rainbow Ambassadors, une structure qui défend les droits des seniors LGBTQ+ dans la société. « Être LGBTQ, c’est faire son coming out tous les jours », explique-t-elle. « Aux autres, il ne faut pas dire qu’on est hétéro. Mais pour nous, c’est toute la vie. Mille fois, il faut y réfléchir, faire le choix de le dire ou pas. » En cause, les normes hétérocentriques qui poussent de nombreuses personnes à cacher leur orientation sexuelle ou identité de genre lorsqu’elles intègrent une résidence, par peur d’être discriminées.

Pour ces raisons, Alain, 67 ans et Namurois, a toujours gardé son homosexualité pour lui dans le contexte professionnel et, maintenant, dans la résidence dans laquelle il vient d’emménager. Avant de prendre sa retraite, il était ingénieur forestier, un métier passionnant, mais dans lequel il est resté très privé. « C’est un métier machiste avec beaucoup d’hommes », avoue-t-il. « Si vous voulez exercer une position à responsabilité, c’est difficile. Je n’ai même pas envisagé de le divulguer. » Porteur du VIH depuis 13 ans, il n’avait jamais vraiment parlé de son orientation sexuelle avec sa famille avant d’apprendre qu’il était atteint d’un cancer du système lymphatique, lié à sa séropositivité, en 2010. Bien qu’elle l’ait acceptée, Alain n’a pas reçu autant de soutien qu’il aurait souhaité. Il doit se reposer sur son compagnon, avec qui il est depuis 30 ans sans avoir jamais vécu ensemble, et son fils, adopté au Maroc dans les années 1990. 

Selon une étude du Service épidémiologie des maladies infectieuses Sciensano, l’âge moyen des patient·e·s augmente d’année en année. En 2017, quand l’étude a été réalisée, les personnes âgées de 50 ans et plus représentaient 39 % de l’ensemble des patient·e·s, contre 19 % en 2006.

Des comorbidités spécifiques aux personnes séropositives

En début 2020, Alain a été diagnostiqué d’un cancer de la gorge lié à une infection au papillomavirus, fréquente chez les personnes porteuses du VIH. Pour ce dernier, il a reçu un traitement classique à la suite duquel il a fait une thrombose. Une hospitalisation lourde à laquelle s’est ajoutée la Covid, contractée lors de son séjour à l’hôpital et une opération à la hanche. Son autonomie limitée, Alain s’est vu contraint d’emménager dans une résidence, une situation difficile à accepter : « Je vais me retrouver seul dans mon appartement avec une obligation de suivre un traitement médical, d’être suivi au niveau thérapeutique », explique-t-il. « Ce sont des aspects qui sont souvent méconnus. » 

Être séropositif accentue son sentiment d’isolation, car le retraité n’imagine pas le révéler aux résident·e·s. « Ce n’est simplement pas approprié dans un tel lieu », insiste-t-il. Le VIH est une maladie accompagnée de préjugés qui ont la vie dure et dont les patient·e·s payent encore le prix. Celles et ceux qui pensent rentrer en maison de repos ont peur à l’avance. Peur que le traitement ne soit pas donné correctement et que leur santé se dégrade, peur du jugement des autres. « Ce sont des problèmes auxquels on ne pense pas devoir faire face, il faut faire son deuil de sa vie antérieure », conclut Alain.

Le travail crucial des associations 

Encore aujourd’hui indispensables pour défendre les droits des personnes LGBTQ+ et mener des campagnes de sensibilisation, très peu d’associations se concentrent pourtant sur les besoins spécifiques des seniors. Même dans le milieu associatif et LGBTQ+, ils font partie d’un groupe oublié, invisibilisé. Selon Bénédicte Janssen, chargée de projet pour l’ASBL Espace Senior à Bruxelles et spécialiste des systèmes de discrimination et de leur intersection avec l’âgisme, c’est dû au fait que l’identité queer est vue comme une passade de jeune, quelque chose qui s’en va lorsque l’on atteint l’âge de la retraite. « Quand on voit deux femmes âgées dans la rue, notre premier réflexe est de penser que ce sont des amies », décrit-elle, « on n’imagine pas qu’elles puissent être ensemble. » 

Homme âgée arborant le drapeau LGBTQ+ peint sur la joue.
©Shutterstock

Le même constat s’est posé chez Hilde De Greef quand, lors d’une visite d’un centre d’accueil, elle rencontrait un jour une dame qui lui avouait qu’elle était lesbienne quand elle était plus jeune, mais qu’à son âge, cela ne servait plus à rien. Comme si, lorsque l’on vieillit, l’orientation perd son intérêt parce que les rapports intimes se font plus rares. « Tou·te·s celles et ceux qui ont passé la barricade du Sida dans les années 1980, on ne les voit plus », déplore-t-elle. « Ils sont de nouveau dans le placard et ce n’est pas normal. » 

Pour briser la solitude ressentie au quotidien, G. a rejoint le Cercle des aînés, un groupe d’activités créé par l’association bruxelloise Tels Quels. Chaque mois, les membres se réunissent pour participer à des activités, comme des balades en forêt, des visites de villes ou encore des sorties culturelles. C’est également l’occasion pour elles et eux de discuter sur des sujets qu’ils ne pourraient pas forcément aborder ailleurs, comme la libération sexuelle. « Ce groupe répond à un besoin de parler à des gens qui ont la même orientation sexuelle et les mêmes expériences que moi », confie G. « C’est important pour sortir un peu de son isolement. Je ne sais pas si c’est particulier aux gays, mais on a du mal à rencontrer des gens et c’est très difficile à supporter. » 

Mélanie Gerrebos est assistante sociale dans l’association depuis 12 ans. Elle remarque le rôle crucial du Cercle des aînés dans la vie de ses membres entre qui une complicité est née au fur et à mesure. Certain·e·s s’appellent et organisent des rencontres en dehors du groupe. La taille réduite du cercle — jamais plus de dix personnes — facilite en effet le contact et permet d’aborder des sujets intimes, comme la mort ou la sexualité, dans un climat de confiance. 

La sensibilisation, un travail de fourmi

Les assistant·e·s sociaux et sociales de l’association se rendent régulièrement dans des maisons de repos pour parler de la question des personnes LGBTQ+ dans les résidences. Un travail de longue haleine, puisqu’il s’agit de sensibiliser les membres du personnel ainsi que les résident·e·s. « C’est un monde à part qui parle beaucoup, » explique Mélanie, « autant chez les résident·e·s que les travailleurs et travailleuses. » Selon Hilde, qui fait aussi du travail de sensibilisation dans les écoles et les séniories à travers les Rainbow Ambassadors, il est parfois nécessaire de commencer par les bases et d’expliquer ce que signifient des termes comme gay, lesbienne ou encore trans et non binaire. « On pense que tout le monde sait ce que c’est, mais on n’en parle pas. Donc lorsqu’on demande, on se rend compte que ce n’est pas le cas. » 

La sensibilisation se présente dès lors comme un travail de fond qui prend du temps, mais quelques petits changements suffisent déjà à mettre les personnes plus à l’aise, comme un autocollant « LGBT+ Friendly » sur la porte de la résidence, ou une adaptation du vocabulaire et des visuels dans les brochures et papiers administratifs. Si le personnel est informé, il peut également changer son discours pour qu’il soit plus inclusif, en utilisant le terme « partenaire » au lieu de « époux » ou « épouse » par exemple. 

Cependant, il n’est pas toujours facile de toucher les résidences, car ces formations ne sont pas vues comme prioritaires et se font sur base volontaire. Les familles sont également plus difficiles à atteindre, car elles ne viennent que de manière ponctuelle dans l’établissement. 

Enfin, le problème majeur rencontré en maison de repos concerne le manque d’accessibilité à des informations concernant la vie sexuelle des aîné·e·s, perçue à tort comme non existante. Un tabou qui touche les personnes âgées en général, mais représente une double oppression pour les personnes LGBTQ+, pour qui la validation sociétale de leur orientation sexuelle est intrinsèquement liée à leur activité sexuelle. En conséquence, le nombre de seniors touchés par des IST ne cesse d’augmenter. Selon un rapport de
l’Institut de la santé publique datant de 2014, en 2006, 20 % de la population belge atteinte du VIH en 2006 avait plus de 50 ans. En 2011, cette même population représentait 26 % de l’ensemble des patient·e·s. Cette augmentation des infections peut notamment s’expliquer par le manque cruel d’accès à l’information sur la sexualité et les maladies sexuellement transmissibles dans les séniories. « Les organismes qui sensibilisent à l’éducation sexuelle et affective vont dans les écoles, pas dans les maisons de repos », déplore Bénédicte de l’Espace Senior, « cela mène à des problèmes de santé graves parce que les personnes ne savent pas comment se protéger. » Avec Action Plus, un groupe de réflexion, de communication et d’action sur la séropositivité, Alain aimerait se rendre dans des maisons de soin ou de repos pour témoigner et sensibiliser le personnel encadrant sur le VIH. Mais à ce jour, cela lui paraît encore surréaliste, car il craint que ce sujet ne soit pas la priorité des résidences. 

Un long chemin vers l’intégration totale dans la société 

Les seniors de demain ne feront certainement pas face aux mêmes difficultés que ceux d’aujourd’hui, qui ont vécu la révolution sexuelle entre 1960 et 1980 et la destructrice épidémie de VIH. En quelque sorte, ils tracent le chemin pour les suivants. Grâce au travail de sensibilisation effectué par les différentes associations belges, peu à peu, les tabous tombent et les conversations s’ouvrent. À travers les Rainbow Ambassadors, Hilde De Greef a pu observer des évolutions qu’elle n’aurait jamais imaginées. Mais l’homophobie est encore bien présente, autant chez les jeunes que les plus âgés. 

Le but de ces associations est qu’un jour, elles puissent cesser d’exister. Aujourd’hui, plus que jamais nécessaires pour combattre l’homophobie et promouvoir la visibilité des personnes LGBTQ+, lorsque celles-ci seront parfaitement intégrées dans la société, ces lieux n’auront plus de raison d’être. De son côté, Hilde sait qu’il faudra encore attendre. Elle ne verra pas la fermeture des Rainbow Ambassadors de son vivant, mais elle garde espoir que ce jour vienne.

Si vous ou une personne de votre entourage avez besoin de soutien ou d’information, vous pouvez contacter ces associations :

– Rainbow House — Rue du Marché au Charbon 42,  1000 Bruxelles — 02 503 59 90 – http://rainbowhouse.be/fr/ 

– Rainbow Ambassadors – Draakplaats 1, 2018 Antwerpen et rue du Marché au Charbon 42, 1000 Bruxelles 04 77 03 47 60 https://rainbow-ambassadors.be/fr 

– Tels Quels – Place de la Liberté 4, 1000 Bruxelles 02 502 00 70 - https://telsquels.be 

– Maisons Arc-En-Ciel – Ottignies-LLN, Charleroi, Liège, Luxembourg, Mons, Namur, Vervier https://www.arcenciel-wallonie.be/maisons-arc-en-ciel

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